Un dimanche à Harlem

Neptune sur la devanture de l’Audubon Ballroom, Malcom X and Dr. Betty Shabazz Memorial and Educational Center, où a été assassiné Malcom X en 1965.
Photo: Hélène Clément Neptune sur la devanture de l’Audubon Ballroom, Malcom X and Dr. Betty Shabazz Memorial and Educational Center, où a été assassiné Malcom X en 1965.

Harlem mériterait que l’on y consacre plusieurs jours pour mieux s’imprégner de son ambiance de rue et de son histoire. Une histoire captivante, celle des Afro-Américains, abondamment inscrite sur les noms d’avenues et les murs d’édifices. Mais si on n’a qu’une journée à y consacrer, le dimanche est une excellente option. Pour se balader dans le quartier guidé par un Harlémite, assister à une messe gospel, à une session intime de jazz…

Si, aujourd’hui, Harlem est en pleine mutation urbaine et plus dynamique que jamais, les clichés ont la vie dure. Il n’y a pas si longtemps encore, on ne s’aventurait guère dans ce quartier réputé malfamé et dangereux. Est-ce pour cela que les informations sur Harlem ne foisonnent pas dans les guides touristiques ?

Mais, avec un brin de flair, on trouve chaussure à son pied en surfant sur Internet. D’abord, l’hébergement. Dormir chez l’habitant, en maison d’hôtes, permet d’entrer rapidement dans le vif du sujet.

Photo: Hélène Clément Muni d'une tablette, le guide Neil Shoemaker agrémente ses visites de vidéos d'époque, d'extraits de discours d'activistes et de musique. 

En général, les propriétaires de ces gîtes connaissent leur ville et sont d’excellents conseillers.

« N’achetez ni la City Pass, ni la New York Pass. Trop cher. À votre arrivée, je vous donnerai une carte du métro et des autobus de la ville et une liste d’activités gratuites à faire, sans file d’attente ni barrière de sécurité. Vous vivrez Harlem comme les Harlémites », promettait au téléphone Jeremy Archer, propriétaire du Sugar Hill Inn, un B&B au coeur d’Hamilton Heights.

Harlem comme les Harlémites. Génial, ça ! Va pour ce charmant gîte sur la 141e Rue. Une maison victorienne datant de 1906, transformée il y a dix ans en gîte de trois étages aussi original que son propriétaire.

Avec des chambres qui portent le nom de musiciens de jazz et un grand salon faisant aussi office de salle à manger, une bibliothèque et un bureau qui reflètent les passions de son propriétaire : les livres et les antiquités.

Autre excellente suggestion : se procurer une MetroCard au tarif de 31 $ pour une semaine. Cette passe donne un accès illimité à tous les bus, trains et métros de New York. Un pied de nez à la circulation routière de la ville et au coût exorbitant des stationnements et des taxis.

« Le nom Sugar Hill remonte aux années 1920, à l’époque où ce secteur d’Hamilton Heights était un lieu prisé par la bourgeoisie noire américaine, précise Jeremy Archer. Dans le jargon new-yorkais, sugar signifie argent, d’où la “ colline de l’argent”. Plusieurs personnalités de la période de la “ Renaissance d’Harlem ” ont résidé dans ce quartier classé historique en 2000 : William Burghardt Du Bois, Thurgood Marshall, Adam Clayton Powell, Duke Ellington. »

À deux pas de là, entre la 130e et la 141e Rue, surplombant Harlem, se trouve le City College of New York (CCNY), une très belle construction de style néogothique.

Fondé en 1847, il s’agit du premier établissement d’enseignement supérieur public et gratuit des États-Unis.

Il semble qu’aucun de ces collèges n’ait formé autant de Prix Nobel. Neuf lauréats le considèrent comme leur alma mater. Ces excellents résultats lui auraient valu le surnom de « Harvard du prolétariat » ou « Harvard du pauvre ». Bienvenue à Harlem !

Puis, à une vingtaine de minutes à pied, en empruntant la rue Amsterdam vers le sud, se trouve l’université Columbia. Pas besoin d’être un Nobel pour se balader dans son superbe campus. Cette université, créée en 1754, fait partie de l’Ivy League qui regroupe les huit universités les plus anciennes et célèbres des États-Unis. Son école de journalisme gère depuis 1912 l’attribution du fameux prix Pulitzer.

Au rythme du jazz

C’était un rêve. Quand on est fan de jazz (et d’histoire), Harlem est la destination qui nous vient spontanément à l’esprit. Sitôt on se met à songer aux boîtes de nuit enfumées où se sont succédé Duke Ellington, Dizzy Gillespie, Ray Charles, Louis Armstrong…

Passage obligé des années folles : le Big Three, qui regroupait le Cotton Club, le Small’s Paradise et le Connie’s Inn. Intellectuels et clientèle blanche captivée par la culture noire en constituaient le public. Le paradoxe ? Les trois clubs accueillaient les plus grands noms de la musique de l’époque, tous des Noirs, mais en interdisaient l’entrée à certains clients… noirs.

Le Cotton Club reste ouvert au public et accueille des artistes de tous genres. La swing night du lundi émoustille. Le Small’s Paradise, un monument dans l’histoire d’Harlem, a mué en un restaurant de la chaîne internationale House of Old Pancakes. Le Connie’s Inn, qui attirait gangsters et contrebandiers venus s’y rincer le gosier durant la prohibition, n’existe plus. Tout comme le Savoy Ballroom, surnommé le « plus beau dancing du monde », qui n’est plus que vestige.

Quant à l’Apollo Theater, classé sur la Liste nationale des sites historiques, il demeure une référence en matière de jazz. Pas trop chères, les soirées du mercredi sont très fréquentées.

Quant aux fervents, ils hantent le Minton’s, situé au rez-de-chaussée de l’hôtel Cecil, sur la 118e Rue. Le glamour de ce club de jazz rappelle l’époque de la Renaissance d’Harlem. Ou le Showman’s Lounge, sur la 125e Rue, et le Shrine, sur Adam Clayton Powell.

Au rythme du gospel

Fan de gospel aussi ? Alléluia ! Car, si Harlem s’embourgeoise depuis une quinzaine d’années, l’emblématique quartier demeure le symbole et la mémoire de l’histoire mouvementée des Noirs américains. En témoignent les gospels chantés dans les quelque 400 paroisses.

Le nom des rues, des avenues et des grands boulevards atteste aussi de cette réminiscence du passé : Dr. Martin Luther King Jr., Adam Clayton Powell Jr., Frederick Douglass, Dr. Wyatt Tee Walker, Dr. Betty Shabazz, Malcom X… Tous des défenseurs de la cause noire.

Le centre culturel et touristique Harlem Heritage, boulevard Malcom X, propose une série de circuits thématiques à pied. Les tours débutent dans ce modeste local équipé d’un écran de cinéma, d’une trentaine de chaises et d’une table couverte de photos d’époque.

« C’est en observant les quelques visiteurs qui s’aventuraient dans les rues de ce quartier peu glamour de Manhattan que j’ai réalisé l’importance de préserver notre culture, explique le propriétaire de l’entreprise, Neil Shoemaker. À ma grande surprise, je constatais l’intérêt de ces gens pour des expériences authentiques. Ils me posaient des questions, nous marchions ensemble, sympathisions. C’est ainsi qu’est né en 1998 Harlem Heritage. Et depuis, je fais le guide. »

Harlémite de souche, Neil Shoemaker connaît tous les coins du quartier. Équipé d’une tablette, il agrémente ses visites de vidéos d’époque, d’extraits de discours d’activistes et de musique. Il a un faible pour Miles Davis. C’est donc au rythme de Kind of Blues qu’on découvre les parcs, les musées, les marchés, les maisons Brownstones, le théâtre Apollo…

Aujourd’hui, c’est le dimanche 21 février, jour de l’anniversaire de la mort de Malcom X. Le tour guidé sur la thématique du gospel commencera exceptionnellement par un court film sur la vie de ce défenseur des droits des Afro-Américains, assassiné à l’Audubon Ballroom. Et se terminera par une visite des lieux fréquentés par cet homme puissant, né dans le Nebraska et mort à Harlem.

Mais avant, cap vers la Canaan Baptist Church of Christ pour une célébration liturgique de deux heures au rythme du gospel. Interdits les appareils photo, les vidéos, les téléphones. Et on ne rigole pas. C’est la porte si l’on se fait prendre. Ici, les mots vaudront plus qu’une photo.

Imaginez une chorale de personnes vêtues en noir, avec cravate ou noeud papillon rouge et petit mouchoir rouge dans la poche du veston pour les hommes, puis foulard rouge pour les femmes. À gauche, l’orchestre composé d’un pianiste, d’un guitariste et d’un batteur. À droite, un organiste fougueux et une femme s’adressant aux malentendants avec une expression et une gestuelle si intenses qu’il est possible de comprendre le message céleste juste en la regardant. Et ces voix qui malaxent gospel et blues avec une vigueur de poumons peu commune.

Oui, il est interdit de prendre des photos, mais, de toute façon, aucune photo ne rendrait justice au moment. Il faut y aller pour s’imprégner de cette ambiance surchauffée. Alléluia !

Amen !

La plus belle découverte reste ce concert informel dans l’intimité d’un appartement d’immeuble classé historique, où ont logé les chefs d’orchestre Count Basie et Duke Ellington, les jazzmans Johnny Hodges et Coleman Hawkins, le boxeur Joe Louis, et Thurgood Marshall, premier Noir à avoir siégé, de 1967 à 1991, à la Cour suprême des États-Unis.

Mais si l’on vient ici aujourd’hui, au 555 Edgecombe Avenue, ce n’est pas tant pour s’extasier devant cet immeuble à l’architecture rococo que pour écouter la pianiste de jazz Marjorie Eliot. Une adresse confidentielle qui se refile en privé d’un fan de jazz à l’autre.

Chaque dimanche, à 15 h 30, la très vieille dame noire ouvre les portes de son appartement à Washington Heights pour un grisant concert de jazz des années 50 et 60. C’est au troisième étage, à l’appartement 3F, qu’il faut se rendre. Pas besoin de réservation, et le concert est gratuit.

Ce rituel dominical se produit chaque semaine depuis 25 ans, à la mémoire de ses deux fils décédés. Une cinquantaine de chaises sont disposées un peu partout dans les pièces du petit appartement : le salon où se trouve le piano, le hall d’entrée, le couloir et la cuisine. Marjorie est accompagnée du trompettiste japonais Kouichi Yoshihara, du contrebassiste Kaku Takanashi, du saxophoniste français Sedric Shukroon et de son fils Ruder Drears, pianiste, chanteur et acteur.

Pendant le concert, on nous offre une barre de céréales et un jus. Amical et convivial. On se faufile entre les chaises, zigzague entre les rangées. Tout roule. La mécanique est bien huilée. Puis s’installe le crépuscule. On voudrait que le boeuf ne se termine jamais. Que les musiciens poursuivent leur musique encore plus loin dans les limbes de la nuit. Un grand bazar joyeux.

Après deux heures de musique, on entame en choeur When the Saints go Marching In. Un moment d’émotions intense. Le temps s’est arrêté, loin du Manhattan touristique. Amen !

En vrac

S’y rendre. Air Canada Express offre plusieurs vols par jour vers l’aéroport LaGuardia. Là, se procurer dans une distributrice la MetroCard et prendre l’autobus M60 jusqu’à l’avenue Amsterdam. Puis l’autobus 100 direction 141e Rue à Sugar Hill. Plus économique qu’un taxi.

Où dormir. Très bien situé dans Harlem, le Sugar Hill Inn est un bon choix. Le propriétaire Jeremy Archer, Irlandais d’origine, connaît bien New York et conseille une foule de choses à faire gratuitement et loin des foules. Chaque chambre a sa salle de bains et certaines ont une petite cuisine. On peut y louer un vélo. Vous pouvez recevoir par courriel une grande liste de conseils pratiques.

À mois que vous préfériez un appartement plus grand ou une villa pour un séjour plus long, je suggère le site Web nyhabitat.com/fr.

Où manger. Harlem offre un tour du monde. Il suffit de faire 100 pas pour se retrouver tantôt à Porto Rico, tantôt au Sénégal ou au Mexique. La gastronomie y est riche. On reste ici dans la thématique du sujet, mais le choix est grand.

Amy’s Ruth’s, un classique à Harlem. Le restaurant propose une cuisine du Sud où la friture est à l’honneur. Les gombos frits y sont très bons. Mais il faut jouer des coudes, c’est souvent bondé. Dinosaur Bar-B-Que, une institution créée par trois motards sur le West Side. Une assiette pour deux fera l’affaire. Sylvia’s (la « queen du soulfood »), en sortant d’un gospel dominical. Dépaysement garanti et peut-être le plaisir (ou non) de rencontrer Bill Clinton, qui aurait ses bureaux à proximité. sylviasrestaurant.com. Le Red Rooster : son chef, Marcus Samuelson, est le plus jeune à avoir reçu deux fois les trois étoiles du New York Times. Pour un sandwich ou un gâteau, la pâtisserie des Ambassades. Dans le quartier Petit Sénégal, le Baobab est une bonne adresse, en face d’Amy’s Ruth.

À voir. Le Morris-Jumel Mansion, le plus ancien vestige architectural de l’époque coloniale de la ville. La maison a été habitée à un moment de l’histoire par George Washington. Elle se trouve sur une colline, au 555 Edgecombe. À ne pas manquer aussi, tout à côté de cette mansion, Sylvan Terrace, le regroupement d’une vingtaine de maisons victoriennes en bois. Belle architecture. Le Mount Morris Park Historic District, au 119e-124e entre Malcom X et Mount Morris Park W., ne serait-ce que pour admirer un bel échantillonnage de Brownstones, ces demeures en grès rouge du Trias qui font la popularité d’Harlem. L’Audubon Ballroom Malcom X and Dr. Betty Shabazz Memorial and Educational Center, où a été assassiné Malcom X en 1965. Le Studio Museum in Harlem, un musée des beaux-arts pour les artistes de descendance africaine. Autres adresses pratiques : visiter-newyork.com/8-choses-a-voir-ou-a-faire-a-harlem. Tours guidés d’Harlem avec un Harlémite de souche.

Lire. Stéphanie St-Clair, reine de Harlem, de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. Jazz, de Toni Morrison, The New Negro World, d’Alain Locke, et la biographie de Malcom X.