Les Saintes, un archipel béni des dieux

La rade de Terre-de-Haut et le village coloré du Bourg douillettement blotti entre les mornes
Photo: Hélène Clément La rade de Terre-de-Haut et le village coloré du Bourg douillettement blotti entre les mornes
Au large de la Guadeloupe continentale, à 50 kilomètres en traversier du port de Saint-François (Grande-Terre) et 10 kilomètres de Trois-Rivières (Basse-Terre), il y a un petit archipel d’une exquise suavité qui mérite la croisière, ne serait-ce que pour la journée. Un petit archipel dont la baie fait partie des plus belles au monde et où les « tourments d’amour » enchantent tous ceux qui débarquent à Terre-de-Haut. Cap vers les Saintes.​
 

Qui a mis les pieds aux Saintes et ne connaît pas les tourments d’amour, cette fameuse tartelette composée de pâte brisée, de confiture de coco, de goyave, de banane ou d’ananas et recouverte de génoise ?

Une légende saintoise veut que les femmes de l’archipel aient créé cette petite tarte exquise pour éviter les tourments avec leurs maris pêcheurs et les obliger à rentrer vite au lieu d’aller voir leur maîtresse à Marie-Galante… Difficile de résister au savoureux appât !

Los Santos. C’est ainsi que Christophe Colomb baptise l’archipel des Saintes qu’il découvre le 4 novembre 1493. En référence à la Toussaint, qui venait d’être célébrée. Un archipel composé de deux gros rochers habités : Terre-de-Haut et Terre-de-Bas, et de sept cailloux inhabités : îlet Cabrit, Grand-Îlet, la Coche, les Augustins, la Redonde, le Pâté, les Roches percées.

Terre-de-Haut, la plus étirée d’entre elles — six kilomètres de long par deux de large —, vit au rythme des traversiers bondés de touristes venus y passer la journée. Pour flâner dans les rues du village, grimper au fort Napoléon, randonner, plonger, paresser, déguster un bébélé ou une brochette de lambis grillé, contempler la baie et son pain de sucre qui rappelle Rio, au Brésil.

De Grande-Terre à Terre-de-Haut

La traversée de Saint-François aux Saintes dure environ une heure et demie. Le départ est à 7 h. La rencontre entre l’océan Atlantique et la mer Caraïbe donne une mer parfois houleuse. Encore plus si le vent se met de la partie. Gare au mal de mer ! Les creux atteignent aujourd’hui deux mètres de haut avec un alizé soutenu de 25 noeuds. Un peu de roulis, un peu de tangage, des giclées d’eau. Meilleure place : debout, à la proue, le regard fixant l’horizon.

Pour les naupathiques, une navette au départ de la commune de Trois-Rivières, au sud de Basse-Terre, en Guadeloupe « continentale », permet d’accéder aux Saintes en 15 minutes.

Halte à Saint-Louis, Marie-Galante. « L’île aux cent moulins », « La grande galette ». Le premier surnom évoque l’étroit lien de cette terre avec la culture de la canne à sucre. Le second, sa forme arrondie. Le temps de débarquer et d’embarquer des nouveaux, puis on reprend le large.

À part quelques essaims de sargasses à la dérive, rien à signaler en mer. Pas le moindre souffle de baleines à bosse fuyant, entre décembre et avril, les frimas de l’Arctique pour venir s’accoupler ou mettre bas dans les eaux de la Caraïbe. Ni cabrioles de dauphins devant l’étrave.

On dit que l’archipel des Saintes mérite à lui seul un voyage de plongée tant les sites sont variés : cavités, arches, pitons, grottes, tombants, canyons. Ses eaux claires permettent de voir mille belles choses : corail cerveau, éponges, langoustes, murènes, poissons-trompettes, poissons-scorpions, crabes, crevettes, barracudas, tortues, balistes, poissons-anges, poulpes, calamars…

Une île paradisiaque

Puis surgissent les Saintes, petit archipel volcanique d’une grande beauté. Le bateau longe un littoral escarpé et désertique, contourne une pointe et s’engage dans une baie ravissante qui fait partie du club très fermé des plus belles baies du monde. C’est tout dire ! On croit pénétrer dans une peinture naïve antillaise : les maisons colorées, les bateaux de pêcheurs, les cocotiers…

Coup de foudre instantané pour le village coloré du Bourg douillettement blotti entre les mornes escarpés de cette Terre-de-Haut d’une superficie de 5,22 kilomètres carrés. L’Île en forme de demi-lune est dominée au nord par le morne Mire, à 107 mètres d’altitude, et le Morne Morel, à 136 mètres, et au sud par le morne du Chameau, point culminant à 309 mètres d’altitude.

Le centre du village s’étend sur deux artères principales. La première, bordée de jolies maisons colorées, de restaurants et de boutiques, longe la mer. La seconde passe devant l’église Notre-Dame-de-l’Assomption, inscrite au patrimoine historique national, et la coquette mairie.

À peu près aucune voiture ne circule sur les chemins de Terre-de-Haut, au grand bonheur des marcheurs. Que des scooters et des vélos. Quelques sentiers ont tout de même été balisés pour permettre aux randonneurs de se rendre vers de jolis panoramas autrement inaccessibles. Comme le circuit des Crêtes, une boucle de quatre kilomètres qui débute à l’Anse du Bourg et mène, via champs et mornes, de l’autre côté de Terre-de-Haut, vers la jolie et populaire plage de Pompierre.

À l’approche du débarcadère de l’anse du Bourg, notre regard est attiré par l’étrave d’un bateau qui pointe vers la baie comme un paquebot échoué. À l’encontre des autres habitations de l’île, blanches aux toits rouges, la maison-bateau, ou « Bateau-des-Îles », est peinte en blanc et bleu.

« Cette maison inaugurée en 1942 doit sa construction à Adolphe Catan, un virtuose de la photographie qui a passé une partie de sa vie à figer des instants de vie et des paysages guadeloupéens, explique Richard Vincent, notre guide. Son propriétaire l’a léguée à la commune de Terre-de-Haut en 1955 sous une condition : elle doit être la résidence des médecins qui seront envoyés en poste à l’île des Saintes. Il est donc de tradition que les praticiens s’y installent. »

Guerre et paix

 

D’abord, une petite pause au café de la Marine, un bistro pied dans l’eau tout proche du débarcadère. On y resterait attablé des jours à regarder les voiliers dans la jolie rade au riche passé militaire et à imaginer l’histoire agitée de l’îlet Cabrit, juste en face, à un kilomètre de là.

Il y a eu la construction du fort Joséphine dictée par les autorités françaises. Puis sa destruction par les Anglais en 1809 — l’histoire des Saintes enchaîne occupations anglaises et françaises depuis 1648. L’archipel des Saintes revient définitivement à la France en 1816.

Plus tard, un pénitencier y sera construit pour regrouper les condamnés à de longues peines avant leur transfert en Guyane. Puis un lazaret pour la mise en quarantaine des travailleurs indiens et chinois venus jober dans les Antilles après l’abolition de l’esclavage. Une randonnée de trois kilomètres mène vers les vestiges de ces bâtisses. On peut se rendre sur l’îlet en kayak.

Le Musée du fort Napoléon, situé à 15 minutes de marche du débarcadère, retrace l’histoire de l’archipel et de son environnement culturel. Construit à l’endroit où siégeait le fort Saint-Louis, aussi détruit en 1809, il n’a jamais servi de forteresse militaire pour combattre les Anglais ni n’a jamais connu un seul coup de feu. En excellent état, il vaut la visite.

À l’intérieur des murs s’étend un jardin botanique de cactées diverses, des espèces locales comme les « cactus cierges » ou encore les « têtes à l’Anglais » ou « siège de belle-mère », mais aussi des variétés provenant du monde entier. Le sentier qui longe les murailles surplombe la quasi-totalité de l’archipel et permet de bien comprendre la position des îles.

Plus original que le passé militaire de l’archipel : la population saintoise. Une population de continuité. Étant donné que la terre était trop sèche pour que la canne à sucre puisse pousser, les colons de l’île n’ont pas eu recours à l’esclavage pour combler leurs besoins en main-d’oeuvre. Malgré quelques métissages, ils sont restés tels qu’ils étaient à l’origine des premiers colons. L’histoire veut qu’ils soient originaires de Bretagne, d’où les cheveux blonds et les yeux bleus.

Terre sèche, absence d’eau. Un épineux problème. « Il n’y a qu’une chose désagréable dans ces îles, c’est le défaut d’eau douce », écrit Jean-Baptiste Labat, dans Voyage aux Isles.

Plusieurs solutions ont été envisagées depuis l’arrivée des premiers colons au XVIIe siècle. L’accumulation d’eau de pluie dans les mares, des citernes autour des maisons comme jadis au fort Napoléon, et même une usine de dessalement des eaux par osmose… « Mais, comme les coûts de distribution étaient trop élevés, cette dernière activité a été délaissée au profit d’une alimentation en eau potable par canalisation sous-marine en provenance de Capesterre-Belle-Eau, en Guadeloupe "continentale", explique Richard Vincent. Mais, même si le problème est résolu dans l’archipel depuis 1994, j’ai ma citerne sous la maison en cas de coupure d’eau. »

Sol infertile : les colons se tournent vers la mer. Pendant longtemps, la pêche fut au coeur de cette petite société et les Saintois ont acquis la réputation d’être les meilleurs pêcheurs et marins de la Guadeloupe. Les bateaux ont toujours été leur moyen de déplacement naturel.

À l’origine de cette réputation : le bateau saintois, ou la « saintoise ». Ce bateau en bois à la proue effilée et à la poupe relevée, équipé d’une voile blanche, permettait aux marins d’effectuer des manoeuvres très précises. Malheureusement, on voit peu à peu disparaître ces beaux voiliers.

« On se bat aux Saintes pour l’environnement, moi, je me bats pour le patrimoine », dit Alain Marc Foy, artiste-peintre, sculpteur, charpentier de marine et ébéniste, l’un des seuls à fabriquer d’authentiques bateaux saintois. Son rêve : voir les pêcheurs se remettre à la voile. « Les saintoises vont aussi vite qu’un bateau à moteur si l’on sait manipuler la voile. Le maire économiserait en cessant de financer un moteur aux six ans, et ça réduirait la pollution. »

Il y a tant de choses à voir encore. Il faut y rester quelques jours. Je garde comme dernière image le cimetière où les mausolées des familles saintoises côtoient les petites buttes de terre décorées de conques de lambis, où reposent des matelots français. La veillée de la Toussaint à Los Santos doit être féerique parmi les centaines de bougies qui scintillent sur les tombes.

En vrac

Se rendre en Guadeloupe. Outre la liaison hebdomadaire à l’année, le samedi, Air Canada a ajouté deux vols saisonniers supplémentaires l’hiver, le mercredi et le jeudi, ainsi que deux vols de plus en été, le lundi et le mardi.

Se rendre aux Saintes. De la gare maritime de Saint-François (Grande-Terre), via Marie-Galante, les mardi, jeudi, vendredi et dimanche ; départ à 7h, retour à 15h30. De la gare maritime de Trois-Rivières (Basse-Terre), tous les jours entre 8h et 22h. De la gare maritime de Bergevin à Pointe-à-Pitre (Grande-Terre), les lundis et jeudis, en saison seulement ; départ à 8h15, retour à 16h, 16h45 et 17h. Pour toute information sur les compagnies maritimes.

Observation des baleines et autres cétacés. L’Association évasion tropicale (AET) est spécialisée dans l’étude, le recensement et la protection des tortues marines et des cétacés en zone caraïbe. Pour financer ses études scientifiques et transmettre les connaissances acquises auprès du public, AET a mis en place et développé l’activité d’écotourisme baleinier en Guadeloupe.

Plongée aux Saintes : dive-bouteille.com.

Balade en kayak transparent dans la baie et à l’îlet Cabrit avec Sylvie et Yves, deux sympathiques Québécois installés depuis quelques années à Terre-de-Haut. Le centre éconautique niche dans une enceinte fortifiée datant du XVIIe siècle, à gauche du débarcadère, sur la rue principale qui longe la mer. clearbluecaraibes.com.

Où manger avant de reprendre la navette. La Toumbana, rue du Cimetière, à quelques minutes à pied du centre du Bourg et de la plage de Grande Anse. Loin — sans l’être vu la taille de Terre-de-Haut — de l’animation du centre du village, des scooters et des touristes fraîchement débarqués, le restaurant niche dans une belle maison créole dans un jardin. On y mange de bons produits frais de la mer. À goûter : les brochettes de lambis grillé. 0590 99 57 56.

Préparer son voyage. Lire Guadeloupe aux éditions Ulysse et consulter les sites lesilesdeguadeloupe.com et lessaintes.fr.

Notre journaliste était l’invitée du Comité du tourisme des îles de Guadeloupe (CTIG), d’Atout France et d’Air Canada.