Le papillon des Antilles et ses jolies îles voisines

Une plage de cocotiers dans la réserve naturelle de l’îlet Petite-Terre, à La Désirade
Photo: Hélène Clément Une plage de cocotiers dans la réserve naturelle de l’îlet Petite-Terre, à La Désirade
Il y a la Guadeloupe dite « continentale » qui étale ses ailes inégales de papillon dans l’océan Atlantique : Basse-Terre et Grande-Terre. Puis il y a les autres îles, habitées, mais plus petites : les Saintes, la Désirade, Marie-Galante… Et aussi des poussières d’îles, non habitées, comme Petite-Terre. Va-et-vient éclair sur des terres réunies par les feux du soleil.
 

À moins d’y aller avec la seule intention de bouquiner et de défatiguer à l’ombre d’un cocotier, cinq jours dans les îles de la Guadeloupe, c’est peu pour découvrir cet archipel tropical. Îles et îlets riches d’histoire, îles aux plages de sable blanc ou noir, îles montagneuses ou rocailleuses, habitées ou pas, protégées ou non.

La Marie-Galante, La Désirade, l’archipel des Saintes, les îles de la Petite-Terre… Chacune a son paysage typé, ses plages, ses sentiers de randonnée, son histoire, son patrimoine.

À peine le temps de se repérer et de se mettre au parfum des mille choses à faire dans l’archipel qu’il faut déjà plier bagages : d’abord en Guadeloupe continentale, puis sur les autres îles, facilement accessibles en traversier depuis le papillon. Mais le repérage a été effectué avec succès et promesse de retour, cette fois-là pour randonner plus longuement dans le parc national de Guadeloupe, grimper au sommet de la Soufrière, prendre un bain de boue à la plage de Babin, découvrir les mille et une plages et anses, visiter les îlets du grand Cul-de-Sac marin, le quartier du Carmel, les marchés nocturnes…

Pour arpenter aussi la Route de l’esclave, un circuit touristique inscrit dans le projet international du même nom, le premier au monde reconnu par l’UNESCO et qui relie Basse-Terre à Grande-Terre via Marie-Galante et Terre-de-Bas, dans l’archipel des Saintes.

Basse-Terre

Vanibel, située sur les hauteurs de Vieux-Habitants, à Basse-Terre, est une vieille habitation sucrière appelée jadis Moulin à l’eau et qui remonte à la fin des années 1770. Bien que son nom indique le contraire, Basse-Terre, la plus accidentée des deux ailes de la Guadeloupe, fait partie des 18 sites bordant la Route des esclaves.

Après le rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe, en 1802, l’habitation est exploitée par 92 esclaves. Mais le dépérissement progressif de la propriété entraîne une surmortalité parmi eux. Vingt ans plus tard, il n’en restait que 44, logés dans 15 cases. En 1827, la propriété se dote de nouvelles terres plantées en caféiers, bananiers et maniocs.

Les champs de canne y seront abandonnés après l’abolition de l’esclavage, en 1848, et l’habitation changera de propriétaire à maintes reprises.

Joël Nelson, proprio depuis 1974, a fait le pari il y a une vingtaine d’années de relancer la culture du café en Guadeloupe. Un produit d’exception, un arabica de type bourbon qui pousse à l’ombre des bananiers sur une exploitation gérée écologiquement. Pari réussi !

La récolte sur les quelque 10 hectares du domaine se pratique à la main, tout comme le « décerisage ». La fermentation du fruit s’obtient sans ajout de levure. Une fois lavé et séché au soleil pendant trois mois, dans six grands tiroirs, on enlève à nouveau au grain sa peau extérieure, obtenant alors un café vert, sans goût et sans odeur. Puis on procède sur place à la torréfaction.

Joël Nelson se passionne aussi pour la vanille, qu’il cultive sur un hectare de terre entre bananiers, caféiers, goyaviers… Il reconnaît l’énorme travail que requiert cette culture en perte de vitesse — comme celle du café, d’ailleurs — au profit de la canne à sucre et de la banane.

« La fleur de vanille doit être fécondée à la main, fleur par fleur. En Guadeloupe, nous avons le climat, mais pas l’insecte pollinisateur, une abeille originaire d’Amérique centrale spécialisée dans le butinage des orchidées, explique-t-il. C’est un esclave originaire de l’île de la Réunion, Edmond Albius, qui a découvert le procédé de pollinisation du vanillier. Une manipulation qui s’opère par temps sec, lorsque la fleur est ouverte et juste avant qu’elle ne fane, c’est-à-dire entre 3 h et 10 h du matin. »

Cet exercice délicat se pratique ici tous les jours en période de floraison. Pas surprenant que la vanille coûte cher sur le marché de Pointe-à-Pitre. Elle provient soit de petites plantations locales, soit de la Réunion. Mais, avec le café, c’est un beau cadeau à rapporter.

Terre de randonnée

De Vieux-Habitants, au sud-ouest de Basse-Terre, il faut une heure pour accéder à Capesterre-Belle-Eau, au sud-est. Pourtant, sur la carte géographique, Capesterre-Belle-Eau, presque à la même latitude que Vieux-Habitants, semble plus près. Le hic, c’est qu’il faut contourner l’imposant Parc national de Guadeloupe et son volcan, la Soufrière, qui s’élève à 1467 mètres.

Karukera, ou « l’île aux belles eaux », c’est ainsi que les Caraïbes ont nommé leur île après avoir exterminé les Arawaks. Installés dans un village à l’embouchure de la rivière du Carbet — aujourd’hui la commune de Capesterre-Belle-Eau, les Amérindiens puisent alors leur eau douce dans les bassins, rivières et cascades de la forêt tropicale et du massif montagneux de Basse-Terre.

Quant à Christophe Colomb, on l’imagine ébloui, ce 4 novembre 1493, en apercevant du rivage de Capesterre-Belle-Eau les chutes du Carbet tombant de la haute montagne. Si ces cascades ont valu à la Guadeloupe son nom d’« île aux belles eaux », le navigateur italien nomma l’île Guadeloupe en référence au monastère royal de Santa-Maria-de-Guadalupe, en Espagne.

C’est en compagnie de Raphaël Annerose, guide de randonnée, conteur et musicien, que nous découvrons un chouïa du parc national. Raphaël est membre de l’association Guide Rando Gwadloup. Avant le départ, briefing sur l’environnement et la géographie des lieux. D’abord, un arrêt à Grand-Étang, puis direction les chutes du Carbet et la cascade de la rivière Grosse Corde.

Des trois chutes du Carbet, nous n’atteindrons à pied que la deuxième, haute de 110 mètres. Pour y accéder depuis l’aire d’accueil du Carbet, il faut une vingtaine de minutes sur un chemin dallé qui s’élève en pente douce, en pleine forêt hygrophile. Un chemin accessible aux personnes à mobilité réduite. La première chute, la plus haute, fait un saut de 115 mètres en deux paliers. Situé à sept kilomètres du centre d’accueil, on y parvient en trois ou quatre heures.

La troisième chute, qui atteint 20 mètres, n’impressionne pas par sa hauteur mais plutôt par son important débit, le plus élevé de Guadeloupe. La chute se jette dans un bassin circulaire où la baignade est autorisée. Mieux vaut être randonneur expérimenté pour se lancer à la quête de cette puissante masse d’eau. Il faut compter cinq heures de marche aller-retour depuis l’accueil.

Randonner en forêt tropicale est un plaisir, mais en compagnie d’un guide, conteur et musicien, c’est envoûtant. Ici, une « siguine » blanche de la famille des épiphytes, là, le « résolu montagne » dont le bois est utilisé dans la construction des maisons. Ici, le bois canon qui explose quand on le brûle. Puis Raphaël sort de son sac une petite flûte en bambou. La mélodie des notes prend possession des lieux et nous laisse dans une agréable langueur tropicale humide.

Grande-Terre

Changement total de décor : Grande-Terre offre un relief qui s’élève à peine à 100 mètres d’altitude. C’est ici que nous logeons, dans la commune de Saint-François, à 11 kilomètres de la pointe des Châteaux, une presqu’île rocheuse et calcaire classée, en 1997, Grand site national.

C’est la silhouette des rochers, dont la découpe évoque des tours de châteaux, qui a donné son nom à la pointe des Châteaux. Pour en apprécier le paysage, il faut grimper le morne Pavillon où se situe la grande croix. Quinze minutes aller-retour. De là, on voit la plage et le lagon des Salines, au nord, les îles de Marie-Galante, des Saintes, de la Désirade et de Petite-Terre, au large.

Parmi les expéditions suggérées, celle de la réserve protégée de Petite-Terre vaut la croisière, même si, pour atteindre ce coin de paradis situé à 18 kilomètres au large de Saint-François, il faut parfois braver des vents de 18 noeuds et des vagues de trois mètres.

On y vient pour le lagon bleu, la nursery de requins-citrons, les tortues vertes, les iguanes. Petite-Terre est l’un des derniers sanctuaires de l’iguane antillais dans le monde. Pouvant atteindre jusqu’à 1,60 mètre et peser trois kilos, il est inoffensif malgré sa mine courroucée.

Une courte randonnée mène au phare en pierre de l’îlet, le plus ancien des îles de la Guadeloupe. Petite-Terre, rattaché à l’île de la Désirade, n’est plus habité depuis 1972. Le phare ayant été automatisé, les derniers habitants ainsi que le gardien et sa famille ont quitté les lieux.

Les amateurs de plongée en apnée y croiseront tout un tas de poissons multicolores dont l’ange royal, le gramma royal, le perroquet, le chirurgien bleu, la raie pastenague et le barracuda. Et d’autres jolies créatures telles que l’oursin noir, le corail cerveau, la langouste royale, le lambi et la pieuvre.

Pointe-à-Pitre

Dernier jour d’un voyage trop court en Guadeloupe. Comme l’avion ne part qu’à 16h55, nous avons quelques heures pour visiter Pointe-à-Pitre. Ne pas s’y méprendre : cette ville colorée située à la jointure entre la Grande-Terre et la Basse-Terre n’est pas la capitale de la Guadeloupe. C’est la ville de Basse-Terre, au pied du volcan la Soufrière, qui en est le chef-lieu.

Aujourd’hui, c’est jour de rendez-vous des joueurs de « gwoka » sur la rue piétonne, près du marché aux épices. Le samedi, la parole est aux tambours à Pointe-à-Pitre. Symbole de résistance, le « gwoka » a bien failli disparaître. Mais, depuis l’an dernier, ce genre musical, le plus africain des Petites Antilles, fait partie du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO.

La visite du Mémorial ACTe, le centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, ouvert au public depuis l’été 2015, laisse littéralement sans mot. On y découvre l’histoire de la Guadeloupe, qui s’enracine dans celle de l’esclavage et du commerce triangulaire.

Un séjour dans les îles de la Guadeloupe devrait commencer par la visite de ce site unique au monde qui raconte l’histoire de l’esclavage de l’Antiquité à nos jours. Et pas que l’esclavage en Guadeloupe et aux Antilles, mais partout dans le monde. Une tyrannie qui perdure…

En vrac

S’y rendre. Air Canada, qui a célébré en novembre dernier ses 40 ans d’affaires de Montréal vers Pointe-à-Pitre, augmente progressivement ses fréquences en saison. Outre la liaison hebdomadaire à l’année, le samedi, le transporteur a ajouté deux vols saisonniers supplémentaires l’hiver, ainsi que deux vols supplémentaires en été.

Se loger. Dans une des villas de luxe La Coulée bleue, à Saint-François, sur la Grande-Terre. On peut y loger à quatre couples ou en famille avec une ribambelle d’enfants. La maison est spacieuse (quatre chambres avec salle de bain et toilette privatives, une cuisine équipée, une piscine, un jacuzzi) et ouverte sur l’extérieur avec vue sur la mer. Sur demande, La Coulée bleue met à la disposition de ses clients, canots, kayaks, vélos, un cocktail dînatoire à l’arrivée et un petit-déjeuner. lacouleebleue.net.

Au Bwa Chick Hôtel Golf, à Saint-François, à proximité de la plage, de la marina et d’un golf. Un sympathique hôtel de charme de 54 chambres avec piscine extérieure. Pas de restauration ni d’ascenseur, seul le petit-déjeuner y est servi entre 7h30 et 10h.

Créole Beach Hôtel Spa, à Gosier, à proximité de Pointe-à-Pitre, sur la Grande-Terre. L’hôtel de loisirs, qui propose des séjours en tout-compris ou à la carte, est situé dans un jardin tropical au bord d’une plage de sable blanc.

Manger. Pour une expérience gastronomique : l’Orchidea, à Saint-François, l’unique restaurant des Antilles labellisé « Restaurant de qualité » par le Collège culinaire de France. Le chef propriétaire, Arnaud Bloquel, a été intronisé en juillet 2015 à l’Académie nationale de cuisine.

Pour une bonne table dans un paysage exotique : Le Panga, le restaurant de l’hôtel de charme Jardin Malanga, à Trois-Rivières, sur la Basse-Terre. Mon coup de coeur ! On y est accueilli magnifiquement bien par Claire et Laurent (le chef cuisinier). Les produits locaux y sont à l’honneur.

Pour déguster un « bokit » — sandwich typiquement guadeloupéen frit dans l’huile de tournesol : au Tropical Gelato, un glacier situé au 3, square de la Banque, près du marché au poisson de Pointe-à-Pitre.

À voir. Le domaine de Vanibel, chemin de Fond Gommes, à Vieux-Habitants, pour la visite guidée d’une plantation artisanale de café et de vanille. Cette habitation, sur la Route de l’esclave, propose aussi des gîtes et une piscine. Le café y est excellent. +590 590 98 40 79. Le Mémorial ACTe, ou Centre caribéen d’expressions et de mémoire de la traite et de l’esclavage, à Pointe-à-Pitre.

Original. Pour les amateurs de Harley Davidson : il est possible de louer une moto (de la petite sportive au modèle Touring avec sacoche et dosseret) chez Loc'n'Roll pour découvrir la Guadeloupe, avec ou sans guide.

Renseignements généraux sur le tourisme, les randonnées, les traversiers.

La fleur de vanille doit être fécondée à la main, fleur par fleur. Ici, nous avons le climat, mais pas l'insecte pollinisateur.