Le Chili extrême

La cordillera de la Sal
Photo: Carolyne Parent Le Devoir La cordillera de la Sal
Entre le Pacifique et la cordillère des Andes, un désert pas ordinaire et un grand Sud de glace comblent les voyageurs en quête d’aventures rares.
 

Au nord du Chili, l’Atacama est l’un des déserts les plus singuliers du monde. Comme nous avions hâte d’y arriver, en novembre dernier, alors que les fortes pluies apportées par le phénomène El Niño promettaient, en ce printemps austral, un exceptionnel desierto florido. Imaginez, un tapis de fleurs au coeur du territoire le plus aride de la planète !

C’était sans compter que l’Atacama couvre trois régions du norte chilien et que notre destination, San Pedro de Atacama, était juste à quelque 1000 kilomètres au nord des parages de la floraison… Et tant pis pour les fleurettes : nous allions devoir nous « contenter » des paysages d’enfer de l’Altiplano.

D’enfer, oui, car ce monde minéral, qui déroule sa pierraille jusqu’à la cordillère des Andes et son régiment de sinistres volcans, est tout ce qu’il y a de plus inhospitalier. Quelques jours avant notre arrivée, le très actif Lascar crachait encore de phénoménales colonnes de cendres.

À cheval sur la frontière Chili-Bolivie, le Licancabur est un autre géant haut de près de 6000 mètres. Son cône aussi parfait qu’inquiétant domine toute la région de San Pedro.

Tout d’adobe modelé, ce beau pueblo est littéralement une oasis qui apporte une touche de vert bienvenue dans le beige ambiant. « Naturellement, l’eau, à la base de l’économie locale, oblige les gens à se regrouper près d’elle », explique le guide Nicolas Osvaldo Acevedo Aguirre.

En ce désert, il y a aussi le cuivre qui rameute les Chiliens, notamment dans l’une des plus grandes mines à ciel ouvert du monde : Chuquicamata. Mais autour de San Pedro, c’est essentiellement du tourisme qu’on vit. « Ç’a commencé il y a une quinzaine d’années avec les scientifiques, dit notre guide. Des archéologues sont venus, puis des astronomes pour la création d’ALMA. »

 

Cinq étoiles, l’astrotour !

Situé sur le plateau de Chajnantor, à 5300 mètres d’altitude, là où les shamans atacameños invoquaient autrefois leurs dieux, l’ALMA (pour Atacama Large Millimeter Array) est un projet astronomique réunissant des expertises et des fonds internationaux, dont canadiens. Il consiste en un radiotélescope géant composé de 66 antennes visant l’étude des origines de l’univers.

Pourquoi un observatoire d’une telle envergure spécialement ici ? L’Atacama n’est pas le seul endroit du globe exempt de pollution chimique et lumineuse… « Non, mais ici, les nuits sont sans nuages, l’air est archisec et en l’absence d’humidité, la visibilité est extraordinaire ! », explique Marco Benevelli, d’Incanorth Tours, une des nombreuses agences de San Pedro proposant des sorties d’observation d’étoiles aux amateurs.

Dans l’arrière-cour du Cumbres San Pedro de Atacama, un hôtel-boutique de 60 chambres beau comme un mirage, nous contemplerons un ciel qui semble constellé de cristaux Swarovski rétro-éclairés ! De son laser, notre guide astronome pointe la nébuleuse Orion et quantité d’autres éléments célestes qu’il nous invite à regarder dans son télescope. Il cause étoiles, galaxies, années-lumière, et c’est aussi fascinant que rapetissant.

La vie autour du soleil

Dans l’Atacama, la vie des voyageurs tourne bel et bien autour du soleil, de son lever et de son coucher. Entre les deux, on joue à cache-cache avec l’astre, bien tartiné de lotion à FPS béton. Ainsi, tous les matins avant l’aube, des touristes mettent le cap sur le volcan El Tatio et ses geysers. C’est qu’il faut le visiter tôt, ce vaste champ géothermique, puisque, de l’écart entre l’air froid ambiant et l’eau à 87 °C giclant du sol, naîtront les plus belles fumerolles. Déjà saisissant, le paysage, nimbé de vapeur, en devient dantesque.

Puis, en fin de journée, direction la vallée de la Luna et la cordillère de la Sal pour s’exclamer : « Oh, comme le sel a neigé ! » Au sol, l’affleurement des cristaux crée effectivement l’illusion d’un manteau de givre. On marche ensuite sur la dune Mayor, on admire des formations rocheuses insolites, on assiste au flamboiement du désert au crépuscule, et c’est beau à nous en faireoublier les fleurettes du Norte Chico !

À l’envers du désert

Tout au sud, les amants de la nature sont également choyés. En Patagonie, place à la pampa ! Adieu vigognes sauvages ; bonjour guanacos ! Hoà, glaciers et… parka.

C’est à Puerto Natales, en bordure du fjord de la Última Esperanza, que nous avons posé nos pénates. Au programme : une tournée du parc national du sud de la Patagonie chilienne, Torres del Paine, et une croisière dans les fjords du parc national Bernardo O’Higgins, uniquement accessible par la mer.

Du village, fondé au XIXe siècle par des éleveurs de moutons européens, nous retiendrons surtout… le singulier hôtel-boutique Remota. Selon son architecte, Germán del Sol, « vous ne connaissez pas la Patagonie si vous n’en avez pas senti le vent ». Eh bien, sa construction, où l’extérieur s’invite si allègrement à l’intérieur, nous permet quasiment de le voir aussi !

En route pour le parc, nous faisons halte à Cerro Castillo, où nous pourrions bifurquer vers l’Argentine, El Calafate et le parc des Glaciers. C’est alors que notre guide Pedro de Vidts fait remarquer que, partout au pays, les Andes servent de frontières naturelles, sauf ici, dans le sud de la Patagonie, où elles plongent dans le Pacifique. « Cette frontière abolie, Chiliens et Argentins partagent la même culture, la même musique, la même pampa, le même maté et, il n’y a pas si longtemps encore, le même travail dans les mines de charbon. »

Et puis, voilà que de l’autre côté d’un virage, nous avons les 3000 mètres du massif del Paine, ou « massif bleu » dans la langue des Tehuelches, en plein visage. Ouf ! On en admirera les sommets Torres, Paine Grande, Cuernos sous tous leurs angles, tantôt se mirant dans des lacs d’émeraude, tantôt dominant la plage du lac Grey sur lequel flottent les icebergs du glacier éponyme, qu’alimente le Campo de hielo Sur.

Nous retrouverons cette immense calotte glaciaire et d’autres de ses rejetons lors de notre navigation à bord du Skorpios III, au fil de la route Kaweskar. Comptant 46 cabines ultraspacieuses et plusieurs aires publiques confortables, ce vieux rafiot nous en fera voir de belles au gré des fjords et des excursions rythmant la croisière. Un temps fort de nos trois jours à bord sera la sortie en brise-glace dans le fjord El Calvo. Oh, la bouillie de bourguignons, les monstrueuses langues de glace léchant la mer, la totale et absolue désolation de cette latitude… Nous l’ignorions jusqu’alors, mais l’enfer peut aussi être blanc et bleu.

En vrac

Y aller: avec le voyagiste Canandes, spécialiste de l’Amérique latine, et les transporteurs Air Canada ou Lan Chile.

À voir aussi dans le désert: la Reserva nacional Los Flamencos du grand salar d’Atacama. On peut y contempler trois espèces différentes de flamants.

À voir aussi près de Puerto Natales: la caverne du milodón, où ont été retrouvés des restes d’un mammifère préhistorique ressemblant à un ours géant.

À noter: les meilleurs mois pour voyager en Patagonie sont octobre et novembre afin d’éviter la cohue sur les sentiers du fameux circuit « W » du parc Torres del Paine ; décembre pour assister à la tonte des moutons de la pampa ; et de janvier à fin mars pour profiter du meilleur climat.

À retenir: de la fin novembre à mars, au départ de Punta Arenas, on peut joindre l’Isla Magdalena, qui abrite une importante colonie de manchots de Magellan. Sinon, il faut aller encore plus au sud, du côté de l’îlot Tucker, pour en voir.

À potasser: Chili et île de Pâques. Chez Le routard (Hachette 2015), on est très généreux en conseils et mises en garde. Voilà qui peut rassurer les uns, mais agacer les autres. Chez Lonely Planet (édition 2013), on trouve des descriptions justes, de bonnes adresses et quantité d’encadrés instructifs.

Renseignements: chile.travel/fr, almaobservatory.org, hotelescumbres.com, hotelremota.com, skorpios.cl, islamagdalena.com.

Notre journaliste était l’invitée de Canandes.