Salem au temps des sorcières

Si l’histoire des sorcières de Salem, à une époque où les puritains voyaient le Diable derrière chaque malheur, fut longtemps source de honte pour les citoyens du comté d’Essex, dans les années 1970 elle prit la forme d’une attraction touristique rentable. Qui plaît !
Photo: Hélène Clément Si l’histoire des sorcières de Salem, à une époque où les puritains voyaient le Diable derrière chaque malheur, fut longtemps source de honte pour les citoyens du comté d’Essex, dans les années 1970 elle prit la forme d’une attraction touristique rentable. Qui plaît !
Malgré son visage ridé, son nez crochu, ses yeux globuleux, son menton en galoche et son chapeau pointu, la sorcière n’effraie plus. Du moins pas celle qui pimente les contes pour enfants ou les décors « halloweeniens » des magasins. Plus magique que maléfique, son image de vieille femme volant sur un balai amuse. Mais ce ne fut pas toujours le cas. La sorcière a un lourd passé. Pour preuve, le procès des sorcières de Salem, aux États-Unis, en 1692.


De courte durée dans l’histoire plutôt prospère de Salem depuis sa colonisation, en 1626, le souvenir des procès des sorcières de Salem continue de hanter les mémoires dans cette ville de quelque 45 000 habitants, située à 25 kilomètres au nord de Boston, dans le Massachusetts.

Pour cause. Vingt et une personnes, majoritairement des femmes, ont été condamnées à mort, en 1692, à la suite d’une délirante chasse aux sorcières dont les circonstances demeurent à la fois cabalistiques, effarantes et déconcertantes. Une hystérie collective d’une ampleur démesurée.

Si effroyable que même le célèbre écrivain américain Nathaniel Hawthorne, né à Salem en 1804, a tenu, en prologue de son brillant roman La lettre écarlate, publié en 1850, à s’excuser au nom de ses ancêtres qui furent sans détour liés à la mort de ces « martyres de l’erreur ».

À propos de son arrière-arrière-grand-père, il écrira : « Cet aïeul grave et barbu, au noir manteau, au chapeau en calotte en forme de pain de sucre, qui vint, il y a si longtemps, aborder en ces parages avec sa Bible et son épée fut un soldat, un législateur et un juge ; un des chefs de l’église. Il avait tous les traits de caractère des puritains, les mauvais comme les bons. Il se montra persécuteur impitoyable. Son fils hérita de cet esprit de persécution. Il joua un tel rôle dans le martyr des sorcières… Je prends, moi, l’écrivain actuel, leur honte à ma charge… »

Si l’image de la sorcière a traversé les époques depuis l’Antiquité, marquant de son empreinte la littérature, le théâtre, le cinéma et… l’Halloween, aucun personnage n’a autant été méprisé qu’elle. Surtout en Europe — et dès le Moyen Âge, où la sorcière fut capturée, calomniée, pendue, brûlée sous la pression des prêtres catholiques et des juges de l’inquisition.

Étaient sorcières les guérisseuses, les sages-femmes et quiconque vivait différemment.

Parmi les procès européens célèbres, celui de Jeanne d’Arc, au XVe siècle, ayant affirmé avoir reçu des saintes Catherine et Marguerite et de l’archange Saint-Michel la mission de délivrer la France de l’occupation anglaise. Accusée d’être hérétique, devineresse, blasphématrice de Dieu, d’errante à la foi et menteuse, elle est condamnée au bûcher le 30 mai 1431.

À mesure que l’Europe s’achemine vers le Siècle des lumières, les sorcières seront de moins en moins chassées. Mais la Nouvelle-Angleterre, marquée en 1630 par l’arrivée massive de puritains, prendra le relais. Protestantes parmi les plus rigides, les églises puritaines y domineront presque toutes les sphères d’activité. Et les dissidents religieux seront durement condamnés.

C’est donc à Salem, particulièrement à Salem Village — devenu Danvers en 1752, le hameau d’à côté —, que furent découverts les premiers cas de possession en 1692. De jeunes filles et des femmes présentent de sérieux signes de démence et dénoncent trois prétendues sorcières. Les accusations se multiplient, les prisons se remplissent et les procès se terminent par la pendaison.

Une hystérie collective possiblement catalysée par l’incertitude politique à la suite de la perte de la charte lors de la Seconde Révolution anglaise : les habitants ignorent de quoi sera fait l’avenir. Puis par les guerres indiennes, le travail éreintant de la ferme, le climat rigoureux, une ravageuse épidémie de variole, l’absence de plaisir pour les enfants et par une… folie de pureté.

Salem de nos jours

Mais si l’histoire des sorcières de Salem, à une époque où les puritains voyaient le Diable derrière chaque malheur, fut longtemps source de honte et d’embarras pour les citoyens du comté d’Essex, dans les années 1970 elle prit la forme d’une attraction touristique rentable. Qui plaît !

Depuis, on vient de partout pour y fêter l’Halloween. Des milliers de visiteurs parcourent tout au long d’octobre les rues du joli centre historique de la Witch City. Pour faire la fête, certes, mais aussi pour visiter les nombreux musées dédiés à cette sordide histoire.

Parmi les plus intéressants, les plus anciens aussi : le Salem Witch Museum, installé dans un bâtiment gothique. On y participe, grâce à une présentation où se mêlent enregistrement audio et tableaux mettant en scène des statues en cire, à un procès se terminant par une pendaison.

Autre bonne adresse : The Witch House. La vieille maison du XVIIe siècle — seul bâtiment de Salem encore debout ayant trait à l’histoire des sorcières — appartenait à un des juges des procès, Jonathan Corvin. Chaque pièce raconte le mode de vie des habitants de l’époque.

La jolie House of the Seven Gables, construite en 1668 par le capitaine John Turner et rendue célèbre par Nathaniel Hawthorne dans son roman La maison aux sept pignons, vaut aussi la visite. Le site réunit plusieurs maisons historiques qui dominent le port de Salem, dont celle où est né Hawthorne. Bien qu’ensorcelante, Salem n’est pas qu’une histoire de sorcières.

À l’aube de la guerre d’Indépendance américaine, en 1775, Salem était la septième ville en importance des colonies. Et à la fin du conflit, on y faisait du commerce avec les Indes orientales. Soie, épices et autres importations d’Orient ont fait la fortune des résidants.

Du National Park Service Regional Visitor Center au fabuleux Peabody Essex Museum, en passant par la Chestnut Street — qui recèle de beaux exemples d’architecture de style fédéral en Nouvelle-Angleterre —, et au cimetière Old Burying Point où sont enterrées les victimes des fameux procès, le joli centre historique de Salem se découvre à pied et à l’année. Trick or treat !

Peabody Essex Museum, le PEM pour les intimes

Fondé en 1799 sous le nom « East India Marine Society » par un groupe de capitaines et de subrécargues qui avaient comme mandat de réunir les curiosités naturelles et artificielles trouvées entre le cap de Bonne-Espérance et le cap Horn, le Peabody Essex Museum possède l’une des plus vastes collections au monde d’objets d’arts décoratifs asiatiques.

Un musée avec d’imposantes salles vitrées, réparties sur plusieurs étages, et qui réunit plusieurs bâtiments, dont de très belles maisons chinoises. Comme la Yin Yu Tang, une bâtisse de commerçant datant de la dynastie Qing, transportée de la Chine au PEM. À elle seule, cette maison mérite la visite pour son architecture et l’histoire de la famille Huang.

Outre cette grande variété d’artefacts chinois, indiens, japonais et coréens, le PEM possède également une étonnante collection architecturale du début de la colonisation américaine ainsi que l’une des collections maritimes parmi les plus célèbres des États-Unis.

Le Peabody Essex Museum est aussi ce fameux musée où, il y a quelques années, une guide touristique de Lévis retrouvait par hasard le gibet, disparu depuis le XIXe siècle, de Marie-Josephte Corriveau, mieux connue au Québec sous le nom de « La Corriveau ».

Rapatriée par le Musée de la civilisation et la Société d’histoire de Lévis en 2013 pour en vérifier l’authenticité, les experts ont finalement conclu qu’il s’agissait bel et bien de la cage de fer dans laquelle la femme avait été suspendue pendant 40 jours après sa mort.

« La Corriveau est sans contredit la légende de sorcière la plus prégnante du patrimoine québécois », écrivaient Dave Noël et Isabelle Porter dans leur article « La cage de fer de la Corriveau est bel et bien authentifiée », publié dans Le Devoir du 27 octobre.

En vrac

À lire pour se mettre dans l’ambiance : Moi, Tituba sorcière… noire de Salem, de la romancière guadeloupéenne Maryse Condé ; La lettre écarlate de l’écrivain américain Nathaniel Hawthorne ; et Boston, aux éditions Ulysse.

Salem est située à cinq heures de route de Montréal et à une trentaine de minutes de Boston.