Au fil des fjords

Fjord, chaloupes et chalets, un mode de vie. 
Photo: Carolyne Parent Fjord, chaloupes et chalets, un mode de vie. 
D’ordinaire, une croisière de sept jours en Europe laisse entrapercevoir autant de pays, avec pour résultat que nous voilà à Corfou alors que nous n’avons toujours pas fini de potasser le guide de Palerme ! Mais celle-ci, « Viking Sagas », s’annonçait différente. Créée par la Holland America Line (HAL), elle promettait une exploration ciblée, soit les côtes sud-ouest et sud de la Norvège.
 

Voilà qui nous a plu, déjà que l’itinéraire, en boucle, permettait de séjourner à Copenhague, au Danemark, à l’aller comme au retour, et incluait une incursion en Suède. Au final, c’était donc un concentré de nature scandinave sur quelque 1200 milles nautiques (1800 kilomètres) qu’on nous proposait. Irrésistible !

Tout feu, tout Flam

Bien sûr, certains diront : « Mais on ne voit rien en paquebot ! » Question de point de vue, sans doute, mais naviguer pendant des heures sur des plans d’eau forgés il y a des zillions de lunes par d’impitoyables langues de glace est une expérience rare, belle et édifiante même, puisque ces trajets exceptionnels sont en partie commentés.

À tribord, voilà donc la côte occidentale de la Norvège, effilochée comme le plus malmené de nos vieux jeans. En nous engageant dans le labyrinthe du Sognefjord, le plus long réseau de fjords du pays, l’horizon se rétrécit progressivement, des falaises escarpées formant un relief en V.

Ici, le vert conifère se marie au blanc des cimes enneigées et au saphir des eaux abyssales en une palette digne d’Emily Carr !

Nous nous faufilons ensuite dans l’étroit Aurlandsfjord, où apparaîtront cascades, parcelles cultivées, fermettes esseulées…

Des habitations du genre de celles qu’un article de The Economist, sur le renouveau du polar scandinave, nous enjoignait, il n’y a pas si longtemps, à passer outre si d’aventure on en croisait une dont la porte était entrebâillée !

Flam, notre destination, est situé tout au fond de ce fjord. Plus petit que notre paquebot, le hameau est adossé à une imposante montagne zébrée de chutes. Ici, nous avions prévu toute une journée d’excursion de vallée en village en train et en car, mais un accident ferroviaire dans un tunnel a eu raison de notre projet. Nous nous sommes plutôt rabattus sur un autre circuit ferroviaire, qui nous a tout de même donné un bon aperçu du caractère grandiose du paysage… que nous avions en grande partie raté.

Stavanger et l’odeur de l’argent

Notre expérience de croisière à bord d’un mastodonte comme l’Eurodam étant limitée, nous avions jusqu’ici tenu pour acquis que seuls les petits bateaux pouvaient accoster dans des ports urbains.

Grossière erreur, car notre navire de 86 000 tonnes et d’une capacité de 2100 passagers nous déposera carrément au coeur de nos quatre escales norvégiennes.

À Stavanger, nous étions littéralement à trois enjambées du centre historique de cette ville qui a prospéré, dès la fin du XIXe siècle, grâce à la pêche à la sardine. En fait, explique une guide, l’air en ville était tellement nauséabond qu’aux enfants qui faisaient la grimace les parents disaient : « Ne t’en plains surtout pas, c’est l’odeur de l’argent ! »

Au musée Hermetikk, qui donne l’impression de visiter une conserverie de sardines pendant la pause lunch de ses employés, on apprend que la dernière de ces usines a fermé ses portes en 1982, le poisson frais ayant supplanté celui en boîte. Il faut dire aussi que la découverte, à la fin des années 1960, d’un gisement de pétrole en mer du Nord allait enrichir autrement les Norvégiens.

Un autre musée, celui-là aux allures de plateforme pétrolière, raconte l’épopée des hydrocarbures… dont les cours dictent, depuis, les cycles de prospérité du pays.

Cette petite ville est aussi riche de quelque 8000 immeubles en bois datant d’avant la Seconde Guerre mondiale, soit la plus grande collection de bâtiments de ce genre en Europe du Nord. Juste dans Gamle (Vieux) Stavanger, un secteur résidentiel vraiment charmant, on peut admirer près de 200 maisonnettes datant de la fin du XVIIIe siècle et du début du XIXe.

Stavanger jouit aussi du prestige associé au fait que l’Hafrsfjord fut le théâtre d’un haut fait historique à l’origine de plusieurs sagas.

S’y est effectivement déroulée une bataille navale à l’issue de laquelle le viking vainqueur, jusque-là surnommé « l’ébouriffé », unifia la Norvège et, daignant se peigner car enfin victorieux, devint… Harald 1er à la Belle Chevelure. Voilà qui explique peut-être qu’on trouve au moins un salon de coiffure par pâté de maison en ce pays !

Oslo : des Vikings et un aventurier

Naviguant vers Oslo, nous nous sommes ensuite arrêtés à Kristiansand. Ça sonne une cloche ? Si vous avez lu La mort d’un père du phénomène littéraire norvégien de l’heure qu’est Karl Ove Knausgard, vous vous souviendrez qu’il s’agit du patelin de sa grand-mère paternelle, l’alcoolique qui disait « La vie est un compat » parce qu’elle ne savait prononcer les « b ».

Tracé au cordeau, cet austère « pled » est lui aussi caractérisé par une belle architecture de bois, mais il n’en demeure pas moins que si Kristiansand était un film, c’en serait un du Suédois Ingmar Bergman.

Nous avons ensuite renoué avec les Vikings sur l’Oslofjord au bout duquel se trouve la capitale du pays, par eux fondée.

C’est d’ailleurs de la glaise des rives de ce bras de mer que furent extirpés quatre drakkars plus que millénaires. Au Musée des bateaux vikings, où trois d’entre eux sont exposés, nous avons vu que ces formidables embarcations ne leur servaient pas qu’à sillonner les mers jusqu’à Terre-Neuve 500 ans avant Colomb : elles leur servaient également de sépultures puisqu’on les y enterrait avec des armes, des bijoux et même un pique-nique !

Au musée du Kon-Tiki, voisin de celui consacré aux expéditions polaires, c’est un aventurier de la même trempe que les Vikings qu’on honore : Thor Heyerdahl. En 1947, le Norvégien a mis le cap sur la Polynésie à bord d’un radeau au départ de Lima, au Pérou, histoire de vérifier son hypothèse, rejetée par tous les scientifiques de son temps, à savoir que des peuples en provenance de l’Est auraient également pu établir des contacts avec ceux des îles du Pacifique. C’est ainsi qu’il réalisa un voyage de 8000 kilomètres en 101 jours… alors qu’il avait peur de l’eau !

Grandes tables à tribord

Un autre temps fort de notre périple a été la boustifaille, qui constitue l’une des clés de voûte du succès de toute croisière, s’accorde-t-on à dire dans l’industrie. Que les employés de cuisine de l’Eurodam préparent la bagatelle de 12 000 repas au quotidien est impressionnant, soit, mais nous, nous nous rappellerons plutôt la grande qualité de l’offre culinaire.

Sept restaurants, dont trois pour lesquels un supplément est exigé (entre 10 $ et 49 $, et plus avec l’option accord mets-vins), nous ont fait la cour chaque jour avec leurs propositions raffinées. L’un d’eux, le Pinnacle Grill, propose notamment de belles découvertes par l’entremise de son association avec des chefs de tables réputées comme Le Cirque, à New York. Un soir, nous y avons vécu un grand moment gastronomique lors d’un dîner de cinq services signé De Librije. Cet établissement situé à Zwolle, aux Pays-Bas, trois fois étoilé au Michelin et membre des Relais Châteaux, figurait en 2014 sur la liste S. Pelligrino et Acqua Panna des 50 meilleurs restaurants au monde. Deux classiques du chef Jonnie Boer furent particulièrement mémorables : les « huîtres sur la plage » où du foie gras reproduit, en couvrant le mollusque, son coquillage, et la tarte aux pommes — vraiment — déconstruite.

Adjacent au Silk Den, une oasis de tranquillité avec vue, le Tamarind donne, on le devine, dans la cuisine asiatique, et celle-ci a de quoi satisfaire les amateurs de laksa comme de sashimi. Bon à savoir : le midi, place aux dim sum sans supplément.

Enfin, à l’élégant Rembrandt, gratuit en tout temps, on se régale de même en tout temps. Au menu du soir est notamment proposée une sélection d’une vingtaine d’entrées et de plats sophistiqués à décoiffer Harald 1er !

Carolyne Parent était l’invitée de la Holland America Line.

En vrac

Plusieurs croisières de la Holland America Line (HAL) en Europe du Nord auront Stavanger, Kristiansand et Oslo à leur itinéraire de mai à septembre 2016...

Avis aux intéressés. L’Aurlandsfjord et Flam sont joignables d’Oslo et de Bergen par train via Myrdal, sur la Flamsbana. À Stavanger, on peut prendre part à une excursion vers le Rocher de la Chaire, un plateau dominant le Lysefjord dont l’ascension requiert de quatre à cinq heures de marche, aller-retour. norwaynutshell.com, visitnorway.com.

Des cabines pour ceux qui voyagent seuls ou en famille… Le MS Koningsdam, premier navire de la nouvelle catégorie Pinnacle de HAL, offrira des cabines en occupation simple avec vue, ainsi que d’autres, familiales, dotées de deux salles de bains et pouvant accommoder cinq passagers. La croisière inaugurale de ce paquebot est prévue le 8 avril 2016, au départ de Rome.

Un guide à emporter. Norvège, d’Anthony Ham, Stuart Butler et Miles Roddis (Lonely Planet) est un guide comme nous les aimons : bien documenté et riche en suggestions de visite. Sa nouvelle formule nous fait entrer dans le vif du sujet en positionnant les chapitres relatifs à la compréhension du pays et aux renseignements pratiques à la fin de l’ouvrage.