À la gloire de la Loire

Le château de Brézé, qui accuse 10 000 ans d’histoire, appartient à la famille du même nom depuis 1682. À l’époque des assauts des Vikings, on se réfugiait dans ses caves avec des animaux pour se protéger, se nourrir et sauvegarder le butin.
Photo: S. Bonniol Le château de Brézé, qui accuse 10 000 ans d’histoire, appartient à la famille du même nom depuis 1682. À l’époque des assauts des Vikings, on se réfugiait dans ses caves avec des animaux pour se protéger, se nourrir et sauvegarder le butin.
À la seule évocation de la Loire vient spontanément à l’esprit l’image de châteaux. Vrai, la région abrite les grandioses résidences que sont Amboise, Chenonceau, Azay-le-Rideau et Chinon, renommées pour avoir accueilli une présence royale. Cela dit, des châteaux, la région en compte plus de 1200 ! Certains, d’ailleurs, aussi imposants que ces très touristiques royaumes mais qui requièrent une petite poussée plus à l’ouest pour les découvrir. Au coeur d’une multitude de caves troglodytes et de cavernes qui transpirent d’histoires fascinantes. Et des roseraies. Des vignes. Des rivières. De la gastronomie.
 

C’est par Fontevraud que nous avons commencé notre escapade ligérienne, un petit coin de pays qui mérite beaucoup plus que les seuls passages consentis par bien des visiteurs. Et quelle belle idée d’investir cette abbaye dont le prieuré a récemment été transformé en hôtel, abritant un resto à la chefferie étoilée.

Dominant un vaste cadre champêtre parsemé de jardins, règne ici un calme, disons, presque sacré. Si tout y est inspiré du passé des lieux, on trouve les plus modernes installations dans ce havre de beauté trônant tout au bout de la route.

Tenez, par exemple, dès l’arrivée, le client se voit remettre gratuitement une tablette numérique avec téléphone, dont il pourra disposer tout au long de son séjour, y compris pour les appels locaux, mais aussi étrangers.

Dans cet hôtel qui se dit pro-environnement se vit ce qu’on appelle le slow luxury, à l’intérieur comme à l’extérieur. Accès en voiturette électrique, entre autres choses, pas de téléphone fixe ni de coffre-fort, pas de peignoir ni de savon en quantité industrielle...

Mais un confort tout sobre, et un super petit-déjeuner farci d’excellents produits locaux, y compris les petits pots concoctés par nul autre que le « meilleur confiturier de France » en titre.

La région, traversée par la Loire, le plus long fleuve du pays, révèle au détour de routes champêtres ses petits trésors. Rien que dans la minime portion que nous avons épluchée, c’est-à-dire entre Fontevraud et Nantes, cinq journées bien remplies n’ont pas suffi à noircir le carnet d’activités que nous avions projetées.

Au nom de la rose

C’est qu’il y a, entre moult caves troglodytes, quantité de vignobles et plein de possibilités de randonnées pédestres sur le sentier GR3, il y a, donc, des châteaux qui accusent au bas mot des milliers d’années d’histoire. Et des figures imposées de « pauses pur bonheur » afin d’en bien apprécier les petites douceurs régionales. Qui sont nombreuses.

Parlant de douceurs, l’une d’elles est sur toutes les lèvres ici : l’angevine. Mais ne nous hasardons pas dans les méandres locaux d’une telle étiquette, on y perd vite son latin !

Disons simplement que les Angevins — de « Anjou », l’ancienne appellation du département, mais aussi de « Angers », la ville (vous aurez été prévenus !) — semblent en effet pratiquer un style de vie où le bien-être le dispute à la zénitude tous azimuts. Même dans un certain respect mutuel entre automobilistes, cyclistes et piétons (le rêve…).

Tenez, pour faire dans le zen pure laine, une balade à la roseraie Les chemins de la rose, au milieu des paons et autres sympathiques bestioles, vous en fera vivre une belle portion, tout en permettant d’apprécier les multiples déclinaisons de la célèbre fleur — le lieu compte 13 000 rosiers — et son histoire depuis les origines.

La petite localité de Doué-La-Fontaine, où s’impose la roseraie, n’est-elle pas la capitale européenne de la rose ?

En vrac

Le château de Brézé, qui accuse plus de 952 ans d’histoire, appartient à la famille du même nom depuis 1682. À l’époque des assauts des Vikings, on se réfugiait dans ses caves avec des animaux pour se protéger, se nourrir et sauvegarder le butin. Un marché de Noël souterrain y est même organisé. À l’intérieur, une devise affichée au mur : « Fais ce que dois… advienne que pourra. » Le célèbre proverbe vous dit quelque chose, lecteurs du Devoir ?

Gratien Meyer, à Saumur, produit annuellement 15 millions de bouteilles d’une quinzaine de vins mousseux, dont quatre désalcoolisés. « Nous élaborons ces vins sans alcool depuis huit ans pour répondre à une demande croissante », dit notre hôte.

Dans les caves troglodytes, aujourd’hui transformées tantôt en refuges artistiques, tantôt en entrepôts de vin ou autres lieux culturels, la température se maintient constamment entre 12 et 13 °C, été comme hiver, avec 70 à 90 % d’humidité. Ainsi, une petite veste est de mise pour les visites.

Rien qu’autour de la ville de Saumur, on compte 1500 kilomètres de troglos résultant d’une activité humaine ancestrale. Par exemple, les habitants creusaient pour extraire la pierre de tuffeau, très présente dans la région, puis refermaient les caves, aujourd’hui dévoilées.

Chez Pierre et Lumière, on peut voir des sculptures miniatures d’églises, de villages et de villes du Val-de-Loire, réalisées à l’échelle dans la pierre de tuffeau par Philippe Cormand, vice-champion du monde de sculpture sur glace à Vancouver, dans les années 1990, et deux fois champion de France.

La distillerie Combier de Saumur produit du triple sec depuis 1834 de façon entièrement artisanale, y compris l’absinthe, qui fut un temps bannie parce qu’« on croyait qu’elle rendait fou », explique notre guide. Qui martèle que c’est Combier le précurseur, et non pas Cointreau, aussi élaboré dans la région et plus « marketé ».

Au programme Le mystère des faluns, à Doué-la-Fontaine, le visiteur recule de… 11 millions d’années en parcourant les caves creusées par les paysans pour extraire la pierre (falun) utilisée dans la construction de maisons. La (très belle) scénographie qui y est présentée permet non seulement de bien comprendre le phénomène, mais aussi de passer un bon moment sous terre !

Prendre un verre de Saumur, sec ou moelleux, sur la terrasse de L’Estaminet, à Thoureil, les yeux rivés sur la Loire ensoleillée ? On achète ! Selon certaines personnes, ce petit village mignon comme tout serait le Saint-Tropez ligérien pendant la haute saison touristique. C’est de là que nous avons amorcé une balade dans un bateau à fond plat, dont on trouve une quarantaine de variétés dans la région vu la fluctuation du niveau de l’eau. L’entreprise Rêves de Loire en propose d’ailleurs plusieurs forfaits.

Ce qu’on raconte dans la région ? Si la ville d’Orléans est devenue la capitale mondiale du vinaigre, c’est que le transport fluvial durait si longtemps que le vin finissait par se gâter… et tournait au vin aigre.

Au Château de Brissac, le plus haut de France (sept niveaux) et où les propriétaires habitent encore leurs quartiers, la richesse du mobilier n’a d’égale que la noblesse des boiseries. Tiens, d’ailleurs, c’est là qu’on peut voir un « meuble à secrets » qui servait jadis à cacher des objets précieux dans des cavités en poupées russes. C’est de là aussi que viendrait le mot « secrétaire » (le meuble).

L’une des chambres est réservée aux visiteurs, pour un peu moins de 400  euros par nuit. La visite se termine par une dégustation des vins du vignoble.

L’hôtel Les 3 lieux, ouvert depuis quelques mois seulement à quelques kilomètres d’Angers, propose de très belles chambres dans une ancienne hameçonnerie. Un design contemporain au coeur d’installations ancestrales en bord de Loire, avec une vue magnifique. Le restaurant gastronomique y est de style chic-convivial.

Une bonne idée. Quiconque habite ou travaille à Angers se voit prêter un vélo pour une durée d’un an. Bixi n’a qu’à se rouler par terre. Notons au passage que l’Université d’Angers accueille plus de 2000 étudiants en tourisme.

Dans cette ville, aussi, l’ardoise du même nom, sur les maisons, a longtemps été cachée malgré sa beauté... Aujourd’hui, on a compris: elle est de plus en plus dégagée. À croire que tous les endroits du monde peuvent se tromper de cible, parfois.

En entrant dans un bistro de La Pointe,quelques vieux snoreaux, manifestement des habitués façon Vieille France, picolent un brin. « Vous savez comment on nous appelle ? », s’enquiert l’un d’eux. Devant notre air hébété, il lancera : « Les Pointus ! »

Notre journaliste était l’invitée de partenaires touristiques du Pays de la Loire et d’Air France.

Le long du GR3

Le sentier GR3 suit la vallée de la Loire sur 1243 km. Nous avons parcouru le tronçon entre Cunault et Le Thoureil (17 km). Le temps d’en revenir avec des surprises plein le carnet. 
La France compte plus de 180 000 km de sentiers pédestres qui sillonnent le pays telle une immense toile d’araignée. Il y a la grande randonnée de pays (GRP) pour découvrir une région en quelques jours, la promenade et randonnée (PR) proposant des balades de quelques heures, et la grande randonnée (GR) qui traverse le pays en plusieurs semaines. 
Le premier fut le GR3. Il est né en 1947 entre Orléans et Beaugency. D’une longueur de 28 km, il en atteignait quelque 1000 trente ans plus tard. 

Il suit le cours de la Loi­re… dans la mesure du possible. Car, réputé fantaisiste, le fleuve change sans cesse d’orientation, de débit et de lit. Le GR3 l’imite, s’en écartant parfois pour le dominer. L’église Notre-Dame-de-Cunault, chef-d’œuvre de l’art romain, est notre point de départ. 

L’église en pierre de tuffeau rappelle que ce tuf calcaire a été utilisé dans la région dès le XIIe siècle, pour la construction des maisons, des églises et des châteaux. Les sculpteurs en appréciaient la tendreté. 

La route grimpe jusqu’à Gennes, charmant village au-dessus de la Loire. Nous accédons à l’église romane de Saint-Eusèbe par un sentier. Au pied de l’église, un mémorial perpétue le souvenir des combats de 1940 livrés par les élèves officiers de l’École de cavalerie de Saumur pour retarder le passage de la Loire par l’armée allemande.    

En descendant vers Le Thoureil, nous apercevons sur la Loire une toue cabanée équipée d’une voile carrée. Autrefois, les mariniers qui descendaient le fleuve dans leur gabare à fond plat chargée de vin, de blé, de laine et de charbon, ne remontaient pas leur bateau. Arrivés à Nantes, ils le vendaient et refaisaient le fleuve à pied. C’est ce sentier de Loire qui est devenu le GR 3. 
Hélène Clément