Le tour du monde - Confessions d'un glacionaute

Une nouvelle chronique sera publiée régulièrement dans ces pages du cahier Samedi. Baptisée « Le tour du monde », elle permettra à diverses personnalités de parler de leurs goûts, leurs dégoûts, leurs habitudes et leurs expériences en matière de voyages. Pour bien briser la glace, nous traitons aujourd'hui des dernières aspirations d'un homme au faîte de son ascension professionnelle : Bernard Voyer.

La première idée de cette entrevue était de faire parler Bernard Voyer, l'homme de glace, sur ses éventuelles habitudes de vacances dans le Sud durant l'hiver : après tout, il a beau aduler le froid, l'explorateur n'en demeure pas moins québécois.

Mais Bernard Voyer ne prend pas de vacances. Ou si peu : un week-end par-ci, quelques jours durant les Fêtes par-là... De toute manière, du Sud, il n'apprécie que le pôle ou tout ce qui tend vers lui, comme la Terre de Feu ou le parc Torres del Paine, au Chili. Pire : même sous les Tropiques, il trouve le moyen de fantasmer sur l'hiver.

«Il n'y a pas d'endroit au monde que je n'aie imaginé complètement gelé, assure-t-il. Un jour, à Bali, j'ai dit à ma blonde : tu vois ce rocher rouge dans la mer ? Imagine-le avec l'eau gelée ben raide tout autour... »

Il a beau courir après la bise et les banquises, Bernard Voyer a quand même souvent bourlingué dans les pays chauds, dont dix fois en Afrique du Nord. « Mais c'était pour vivre 100 degrés d'écart en 15 jours, de la Terre de Baffin au Grand Erg occidental, et voir comment le vent sculpte le sable pour comparer ce qu'il fait avec la glace. Et puis, je voulais répondre à cette question que je me posais : est-ce vrai que j'aime vraiment plus l'hiver ? »

On connaît la suite. Depuis, notre explorateur a conquis le plus haut sommet de chacun des sept continents, skié là où personne ne l'avait fait dans l'île d'Ellesmere, traversé le Groenland et rallié le pôle Sud au terme de 1500 kilomètres de ski de fond, l'expérience la plus difficile qu'il lui fut donné de vivre. « En Antarctique, il n'y a pas de couleur, pas d'odeur, aucune vie animale, et le vent vient toujours de la même direction depuis des millions d'années. »

C'est là qu'il a pu découvrir que le plus vaste espace du monde était à l'intérieur de lui. « Je me suis dit que j'étais en train de faire autant de kilomètres en moi-même que sur les neiges de l'Antarctique. C'est le pouvoir qu'ont les grands déserts de glace ou de sable, chez tout humain : faire tourner ses yeux vers l'intérieur de soi, car il n'y a plus d'horizon à rechercher, plus de distractions ou de curiosités à observer... »

Après son périple en Antarctique, réalisé en 1996, Bernard Voyer déclara que plus jamais il ne pourrait aller aussi loin. Alors, quels rêves de voyages reste-t-il à celui qui est allé là où il n'y a plus de nord ou de sud, qui a « touché un Christophe Colomb vivant » en recevant les hommages de sir Edmund Hillary, et qui est allé au bout de lui-même en sachant en revenir ?

Pas de trêve pour le rêve

« Il m'en reste, des rêves. Et beaucoup. Présentement, je suis en train d'écrire un livre. Pas un récit d'expéditions mais plutôt un recueil de pensées inspirées par plusieurs endroits que j'ai vus. »

L'explorateur, qui songe même à devenir auditeur libre en anthropologie, en géographie ou en histoire, semble vouloir mettre la pédale douce, se rappeler et approfondir ses connaissances. Comme si sa mémoire était saturée de souvenirs, comme si le passé lui apportait tellement de plénitude que le futur lui importe moins. Pour le moment, s'entend.

« Je ne suis pas en train de dire que je ne veux plus faire d'expéditions, loin de là. Mais j'ai acquis une paix intérieure. Parfois, je me dis : Bernard, ta vie de louveteau attardé, tu l'as assez bien réussie, alors ralentis un peu ! »

Cela dit, Bernard Voyer rêve encore de gravir le mont Fuji l'hiver — « Ils n'ont jamais voulu me laisser y aller, c'est interdit » —, prendre d'assaut des sommets qu'il ne connaît pas en Europe, dans les Andes ou ailleurs, et surtout retourner là où il a déjà mis le pied mais en prenant le temps de mieux connaître ceux qu'il a rencontrés en coup de vent, trop coincé qu'il était dans le planning serré de son expédition.

« J'aime côtoyer les peuples qui vivent dans des endroits extrêmement reculés et hostiles, pour comprendre comment ils peuvent y survivre. Parfois, je les trouve tellement chanceux d'avoir vu plus longtemps que moi les choses que je suis en train de regarder... »

C'est ainsi qu'il caresse le rêve de retourner au Groenland pour s'attarder davantage aux villages, mais aussi de revoir le Grand Nord et le pôle Sud, différemment. Il aimerait ainsi partir en expédition rien que pour suivre un iceberg — l'une des plus belles choses qu'il a vues de sa vie —, se faire inviter sur un navire scientifique comme l'Amundsen et assister au travail des chercheurs, ou séjourner une semaine sur la banquise...

S'il est fasciné par la Scandinavie et les Vikings, il a aussi un faible pour les Alpes japonaises et la Nouvelle-Zélande, son « récent coup de coeur dans les destinations plus traditionnelles ». Mais en dépit de ses origines rimouskoises, l'exploration des mers lui importe peu, bien que les océans soient, en définitive, des déserts d'eau. Quant à la plongée, fût-elle sous glace, elle le laisse encore plus froid, même si c'est là que résident les derniers lieux inexplorés du globe. « Je dois avoir besoin d'air et de voir loin, même si j'aime l'eau. »

Une chose est sûre, c'est que Bernard Voyer se voit sillonner sa planète blanche jusqu'à la fin de ses jours, comme un indomptable Théodore Monod polaire, avec en tête la même sempiternelle motivation : la glace. « Toutes les glaces de l'univers m'attirent », dit-il avec les yeux ronds comme les anneaux de Saturne. Justement, à force de le voir sans cesse poursuivre le néant et les étoiles, puis se rendre au bout de toute chose, on peut se demander s'il n'aurait pas fait un bon astronaute.

« J'ai déjà dit à Julie Payette que les deux façons, pour un humain, d'aller le plus haut possible, c'est à pied sur la montagne ou dans un vaisseau spatial. » L'explorateur et la cosmonaute se sont d'ailleurs fortement rapprochés, en mai 1999 : « Le 5, j'étais au sommet de l'Everest et la mission de Julie s'est déroulée quelques semaines plus tard, à la fin du mois. »

Aujourd'hui, Bernard Voyer avoue que s'il en avait la chance et qu'il n'avait pas à se taper trois post-docs en physique puis trois ans d'entraînement intensif et spécialisé, il monterait volontiers dans une navette ou une fusée pour observer de haut ce qu'il a vu ici-bas. À moins que...

— En passant, M. Voyer, vous savez qu'on dit qu'il y a de la glace, sur la Lune ?

— Oui, je sais. Au pôle Sud...

- À explorer sur le Web : www.bernard-voyer.com.