Les filles du feu

Panarea et, au loin, Stromboli. Photo: Gary Lawrence
Photo: Panarea et, au loin, Stromboli. Photo: Gary Lawrence

Au nord-ouest de la Sicile, sept îles fascinent autant par la tectonique de leurs plaques que par les laques éclectiques de leur histoire. Pleins feux sur un splendide archipel volcanique qui pétille de beauté en Méditerranée.

- Tu crois qu'il ronchit ?

- Qu'il quoi ?

- Qu'il ronchit. Du verbe ronchir, comme dans « rrrrooon » et « chiiiii », les bruits qu'on fait en ronflant... Bref, tu crois qu'il dort, le volcan ?

- Non, écoute, ne l'entends-tu pas respirer ? Et puis, vise un peu ce panache : ce n'est pas un nuage, ça, mais bien l'haleine du volcan qui prouve que...

- Regarde !

Une demi-seconde d'inattention de plus et j'allais rater la festive pétarade du Stromboli. Au sommet du cône presque parfait de cette ahurissante île-volcan, un faisceau de flammèches rouges vient de jaillir et retombe doucement, comme si Vulcain avait déplacé au tisonnier une colossale bûche, à l'intérieur de ce four cyclopéen qui émerge de la mer Tyrrhénienne.

Sur le pont du Santino, l'un des bateaux d'excursion mouillant au large du géant de lave durcie, une clameur d'admiration retentit : le Stromboli s'est enfin manifesté. Si certains passagers pestaient de n'avoir pu passer la nuit aux abords de ses cratères, tous s'apprêtaient à rentrer bredouilles sans avoir admiré des filets de lave lumineuse dévaler le Sciara del Fuoco, le flanc calciné du volcan. Mais voilà enfin que le Stromboli offrait un prix de consolation tout en pyrotechnie : un furtif feu d'artifice pas du tout factice.

Remarquez qu'il faut toujours s'attendre à pareilles manifestations, depuis le temps que le magma lui glougloute dans le ventre, au Stromboli... Même que son nom a donné naissance au terme strombolien, qui se réfère à un volcan dont la lave est très fluide et dont les éruptions donnent lieu à des projections de bombes et de petites pierres, dixit Le Petit Robert.

Mais ce soir-là, malgré son bref hoquet et quelques blocs qui ont roulé sans amasser mousse, le Stromboli était plutôt calme. Trop calme même, quand on sait qu'il est entré en éruption quelques mois plus tôt, en décembre 2002. Pas assez pour raser l'île mais suffisamment pour l'évacuer et interdire, pendant les mois à venir, l'accès à son sommet.

L'été dernier, personne ne pouvait donc lui grimper sur les reins au delà de 400 mètres, alors que son faîte culmine à 926 mètres. À ceux qui tentaient le coup, rien n'était promis sinon une jolie balade crépusculaire et, avec un peu de chance, quelques coulées rouges le long du Sciara del Fuoco, le « chemin du feu ».

Si ce vénérable vieillard, l'un des volcans les plus actifs du globe, attire de nos jours des vulcarazzi de tout poil, les marins s'en servent depuis des lustres pour se guider. Baptisé le « phare de la Méditerranée », il est encore utilisé par certains vieux pêcheurs qui partent d'aussi loin que Capri et qui rallient Stromboli à bord de leur coquille de noix, après douze heures de route nocturne, en suivant les rougeurs que lance le cratère vers le ciel...

Courants d'ères

Stromboli est la plus spectaculaire et la plus fantasmagorique des îles Éoliennes, un petit archipel éparpillé à une soixantaine de kilomètres au nord-est de la Sicile. Rattachées à la province de Messine et toutes d'origine volcanique, ces îles sont aujourd'hui profondément assoupies, à l'exception de Stromboli et, dans une certaine mesure, de Vulcano, où Homère situe la résidence d'Éole, dieu des vents.

Tous les vents qui balaient la Méditerranée se donnent d'ailleurs rendez-vous ici, qu'ils soient tramontane, sirocco, libeccio, grecale ou autres mistral. C'est bien tant mieux, car avec 2000 heures d'ensoleillement annuel — le plus fort taux européen -, les îles Éoliennes se transforment en véritable four solaire, l'été, et on sue à grosses gouttes simplement à laisser fonctionner son système nerveux parasympathique.

Depuis qu'elles sont fréquentées — c'est-à-dire depuis 6000 ans —, les Isole Eòlie ont également vu bien d'autres vents souffler. Des vents de discorde, de changement et surtout de conquête, celle des Phéniciens, des Romains, des Barbares, des Byzantins, des Sarrasins, des Bourbons et des Angevins (les vils d'Anjou... ), pour ne nommer qu'eux.

D'où l'impressionnant patchwork culturel qui enrichit aujourd'hui ces îles : à Lipari, par exemple, la cathédrale normande repose sur une acropole érigée par les Grecs puis fortifiée par les Espagnols, après la mise à sac de l'île par les Turcs commandés par Barberousse. Un chausson aragonais avec ça ?

C'est cependant l'influence hellène qui prédomine dans l'archipel éolien. Certaines demeures de Santa Maria de Salina rappellent ainsi celles de Santorin, tandis que les venelles tortueuses de San Pietro, sur Panarea, évoquent immanquablement les Cyclades avec leurs murs éclatants de blancheur, leurs petits volets bleus et leurs somptueuses cascades de lauriers-roses. Même le vin de Salina, la malvasia qu'on élabore en partie avec du raisin de Corinthe, fleure un chouia la retsina.

Cela dit, chacune des îles Éoliennes, classées au patrimoine mondial de l'UNESCO, garde ses caractéristiques propres. Panarea, la plus petite, est surtout fréquentée par les sybarites et les villégiateurs fortunés ; Vulcano, qui transpire le soufre, est fort courue par les noceurs et les adeptes de thermalisme et de bains de boues curatifs ; Filicudi et Alicudi, coupées du monde, cultivent jalousement leur caractère sauvage ; et la mignonne et verdoyante Salina a servi de lieu de tournage au magnifique Il Postino — ce qui fait donc de Massimo Troisi un facteur éolien.

Quant à Lipari, île et ville-chef-lieu de l'archipel, elle sert surtout de point de chute. Aussi touristique que populeuse, elle n'en demeure pas moins charmante avec ses réverbères qui illuminent ses ruelles étriquées, ses deux marinas animées, son château fortifié et le Corso Vittorio Emmanuele, toujours envahi de piétons au regard embué. En haute saison, la petite ville de 8000 âmes s'engorge cependant jusqu'à donner raison à Nanni Moretti, qui a tôt fait de quitter ce lieu où il y a « trop de bruit, trop de bazar », dans son film Caro Diario.

Mais c'est toujours l'insomniaque Stromboli qui symbolise le mieux les Isole Eòlie. Son volcan rappelle toujours, par son activité éruptive, que ces îles sont surgies des eaux après un accès de colère de Vulcain, avant d'être façonnées par Neptune et Eole. Seul dans sa masse sombre, ce géant « dont la tête fume et dont le pied s'enfonce dans la mer », dixit Maupassant, est aussi menaçant qu'il semble veiller sur le sort du monde, en permettant à la Terre d'évacuer régulièrement le trop-plein de ses humeurs incandescentes.

Alors que le Santino s'éloigne du Stromboli, sa dantesque silhouette se découpe sous le projecteur de la lune, qui laisse traîner des tessons de lumière sur l'étale plane de la mer Tyrrhénienne. Au-dessus du volcan, la voussure des cieux commence à s'empourprer doucement, progressivement. Le phare de la Méditerranée vient de s'allumer.

En vrac

- Plusieurs fois par jour, de lents traversiers et de rapides hydroglisseurs assurent une liaison entre Milazzo, en Sicile, et Lipari. De là, d'autres traversiers et hydroglisseurs relient les îles Éoliennes entre elles. On peut aussi gagner Lipari au départ de Civitavecchia, sur la côte ouest de l'Italie.

- Plusieurs transporteurs aériens relient quotidiennement les grandes villes européennes à Palerme ou Catane, dont Air France, British Airways et Swiss, qui desservent tous Montréal.

- Les îles Éoliennes se visitent à l'année longue mais idéalement au printemps et à l'automne, moins brûlants et moins fréquentés par les hordes de vacanciers.
- De nombreux Éoliens offrent le gîte à prix modique. C'est le cas chez Maria's, Vico Salina 27, à Lipari. Pour 50 euros (en haute saison), on bénéficie d'une chambre et douche avec balcon, cuisinette et terrasse sur le toit avec vue sur le château et la mer.

- Pour 26 euros, on peut passer la journée à lézarder d'île en île sur le pont du Santino, avec baignades et escales à Salina, Panarea et Stromboli, coucher de soleil sur le volcan inclus. Départs quotidiens de Lipari. Environ 12 heures d'excursion, de 10 h à 22 h. Renseignements : % 339 86 04044.

- Renseignements généraux : Office national italien de tourisme (ENIT), % (416) 925-4882, www.italiantourism.com. Également sur le Web : www.eolieonline.it.

ghibou@sympatico.ca