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La fascinante métamorphose de Moscou

Moscou jouit des largesses de son maître le Kremlin et se refait une beauté.
Photo: Paule Robitaille Moscou jouit des largesses de son maître le Kremlin et se refait une beauté.
Je n’avais pas vu Moscou l’été depuis 20 ans. « Tu veux aller où ? », demande mon amie Anastasia Oulanova. Je suis à peine débarquée de l’avion et il est 23 h, mais cela n’empêche pas cette jolie Moscovite, ancienne interprète devenue web designer, de foncer casse-cou vers la place Rouge dans sa Nissan Qashkai. La circulation est lourde, même à cette heure tardive, mais qu’importe, Nastia contourne les camions Mercedes, double une Porsche Cayenne : rien ne l’arrête. La rue Tverskaya grouille de monde.


Moscou ne dort jamais. À minuit, en ce soir de pleine lune, la place Rouge brille de tous ses feux. Pour le stationnement, maintenant, tout est réglo, plus de voiture dans tous les sens ; Nastia paie son parking sur l’application iPhone de la capitale russe !

Nous sommes quelques centaines à nous prendre en photo dans ce lieu mythique. L’atmosphère est bon enfant, personne n’a la moindre crainte. De son mausolée, Lénine veille toujours. Je n’avais jamais vu cette immense place et la cathédrale Saint-Basile si belles.

Bien sûr que je me pâme ! Lors de mon dernier été à Moscou, une voiture avait explosé dans ma rue, les cafés n’étaient fréquentés que par des types louches avec des filles blasées en minijupe et on longeait les murs après le coucher du soleil. C’était le temps des troubles, le temps du chaos. C’était il y a mille ans, c’était en 1996.

Pour imaginer Moscou aujourd’hui, il faut sortir du cliché de l’homo soviéticus au teint gris pâle et du Novi Ruski bling bling des années que j’ai connues. Le Moscovite de 2015 a un certain style, il a même l’âme citoyenne : il peut vous tancer vertement parce que vous avez laissé tomber dans la rue un papier mouchoir ; dans sa BMW X5 ou sa Lada vieux style, le chauffeur s’arrête toujours aux passages piétonniers ; la ville est branchée comme nulle autre ; on trouve même l’équivalent du Bixi et un balbutiement de pistes cyclables.

Les parcs sont manucurés et les jardiniers municipaux travaillent nuit et jour. Dans cette métropole qui était jadis d’un empire vantant les mérites de l’industrialisation, qui s’enorgueillissait de ses artères à huit voies, le maire actuel vend l’idée d’une ville à l’échelle humaine.

Ce maire s’appelle Sergeï Sobianine. C’est à lui, et surtout à son ex-ministre de la Culture, Sergei Kapkov, un proche de l’oligarque Roman Abramovitch (le propriétaire du club de soccer de Chelsea, en Grande-Bretagne), qu’on attribue cette résurrection moscovite. Kapkov, inspiré par ce qu’il avait vu à Londres, souhaitait mettre Moscou au rythme du reste de l’Europe. Il a démissionné en mars 2015. Les raisons en sont obscures. Peu importe puisque Moscou est sur une lancée et la ville est un chantier gigantesque.

À l’échelle humaine, disions-nous ? Les méthodes pour y parvenir demeurent cependant « stalinesques ». Le vénérable Bolchoï brille après six ans de rénovations évaluées à un milliard de dollars. L’hôtel Moskva, un monument de l’architecture soviétique, a été rasé pour être reconstruit suivant les plans originaux de 1935. Il vient de rouvrir, élégant et discret.

On a littéralement pulvérisé l’hôtel Rossiya, un mastodonte de 1000 chambres sur la place Rouge, pour aménager, promet-on, un joli parc. Et, jour et nuit, des travailleurs venus des anciennes républiques soviétiques s’affairent à arracher près de 400 kilomètres de trottoirs d’asphalte pour les remplacer par des dalles de béton (on dit que l’entreprise qui fabrique ces dalles fait de très bonnes affaires…).

Au parc Gorki, naguère endormi, je vois des papas en planche à roulettes qui dirigent la poussette de leur bébé, j’observe des babouchkas de province émues qui s’émerveillent devant les magnifiques jardins. Les jolies filles en bicyclette ont troqué leurs échasses et leurs petites robes ajustées pour des ballerines, un jean et un t-shirt. Je rencontre, étonnée, une faune hipster qui se prélasse sur d’énormes coussins en vérifiant sa messagerie web.

On peut jouer à la pétanque, faire du pédalo ou du yoga, et fiston pourrait s’éclipser quelque temps sur des pistes à trottinette. Fatiguée, un petit creux au ventre, je me laisse tenter par la Véranda, le tavern on the green version parc Gorki, et je me cale dans l’un de ses confortables sofas bleus et blancs pour déguster un copieux repas à prix abordable, la chute du rouble aidant.

Du parc Gorki jusqu’à l’ancienne fabrique de chocolat Octobre Rouge, j’emprunte ce qui fut un large boulevard soviétique à quatre voies, longeant la Moskova, transformé en agréable allée piétonnière. Chemin faisant, je passe par le musée de la Nouvelle Trétiakov et le Muzéon, où je sillonne, amusée, un cimetière de statues et de monuments soviétiques comme des ruines de l’ancienne Rome.

Sur l’île qui abritait la fabrique de chocolat, les édifices ont été convertis en galeries d’art, en cafés et en joyeux dance clubs. Et sur le toit de l’institut Strelka, haut lieu du design et du développement urbain moscovite, s’offre une belle terrasse où je sirote un chardonnay du sud de la Russie en admirant la cathédrale du Christ Sauveur. À l’heure des vêpres, en ce beau samedi soir, je reviens chez Nastia en déambulant au son des cloches dans cette ville aux mille églises.

Strelka a inspiré la réfection d’une série d’usines soviétiques maintenant revampées. Il faut voir Artplay, Winezavod et Flakon, situées à l’extérieur du centre : ce sont des temples du réalisme-socialiste transformés en villages d’artistes. On y sent le bourdonnement créatif d’une jeunesse stylée et polyglotte qui avait encore la couche aux fesses lors de l’écroulement de l’Union soviétique, il y a déjà un quart de siècle.

Dans les cafés moscovites, la guerre en Ukraine semble bien loin. Le règne sévère de Poutine et la chute du rouble, on aime mieux ne pas y penser… Après tout, le Moscovite a toujours vécu à fond, car, qui sait ce que sera demain ?

Par une belle nuit, je me promène sur le quai de Sofinskaya, j’admire la vue imprenable sur le Kremlin de l’autre côté de la rivière. C’est un moment magique, il n’y a personne. Et puis, soudain, je prends conscience que c’est ici que Boris Niemtsov, le leader de l’opposition, a été abattu à bout portant le printemps dernier. Je repars troublée. « Moscou est une île, me confie mon ami, le journaliste et néodissident Sergei Parkhomenko. Ici, c’est l’Europe, mais la nature de ce pays n’est jamais bien loin. »


Renaissance gastronomique

Finie l’époque du restaurant soviétique où, à partir d’un menu d’une dizaine de pages, un serveur désabusé ne vous offrait qu’une chétive cuisse de poulet à la Kiev ou un boeuf Stroganov vieux de plusieurs jours. Finie aussi l’époque où ce même serveur vous versait un jus inconnu dans lequel nageaient parfois quelques petites bestioles (des souvenirs mémorables). La Russie vit une renaissance de sa gastronomie, et ce, pour tous les budgets, et Moscou en est l’épicentre. Le Moscovite se découvre une curiosité épicurienne. La mode est aux produits locaux et aux microbrasseries.

Le restaurant Lavkalavka, par exemple, est le porte-étendard d’une coopérative de petits fermiers. Il offre une table russe créative et surprenante. Le menu vous indique même à quel fermier vous devez votre filet mignon juteux, vos cailles savamment préparées ou votre filet de chevreuil sur un lit de pâtes de seigle. Vous goûterez une variété de vins russes impressionnants. Et un gentil serveur passionné vous amènera peut-être à déguster des liqueurs fines aux petits fruits. Dans les restaurants moscovites, un personnel des plus courtois, souvent dans la vingtaine, pourra vous servir en anglais avec une extrême gentillesse.

Un peu plus haut, lorsque la rutilante Petrovka devient Karetnyi Ryad, au restaurant Delicatessen, le chef Ivan Shihkin, qui aime s’approvisionner chez les fermiers de Lavkalavka, offre, lui, un menu encore plus éclaté. Parce que Moscou aussi a ses chefs stars ; en plus d’Ivan Shihkin, la mode est à Alexei Zimin (Dom 12 et Ragout) et Vladimir Mukhin (Lapin blanc), pour ne nommer qu’eux.

Pour les budgets plus modestes, il y a des cafés et des restos populaires, mais très agréables. Au centre de Moscou, les cours intérieures d’édifices des XVIIIe et du XIXe siècles, il n’y a pas si longtemps délabrées, ont retrouvé leur beauté mystique. En y pénétrant, on découvre de jolis restaurants et leurs terrasses. Une clientèle sans prétention peuple les lieux. Je pense, entre autres, à Odessa Mama, qui sert une cuisine juive savoureuse, et à Dom 12, qui offre un choix intéressant de grillades.

Et puisque Moscou ne dort jamais au centre du beau parc de l’Ermitage, sur le boulevard des fleurs (Tvetnoy Boulevard), il y a la Véranda 3205, ouverte toute la nuit, fréquentée par une foule jeune et bohémienne.

Les Moscovites ont juché des terrasses un peu partout afin de profiter de l’été, et jusqu’aux derniers jours d’automne. Au restaurant Carlson, sur le toit d’un édifice, on admire les bateaux-mouches sur la Moskova comme un ballet de lucioles gigantesques, et ce, enroulés dans de chaudes couvertures, gracieuseté de la maison.

Et pour l’expérience cantine, il y a celle située sous les arcades du magnifique monastère de Visokopetrovski au 28/2, rue Petrovka, au centre de la ville. Dans un décor on ne peut plus russe, on y sert une cuisine traditionnelle réalisée avec des produits des monastères des campagnes avoisinantes. Le meilleur rapport qualité-prix.

En vrac

Un billet Montréal-Moscou coûte environ 1000 $. Il n’y a pas de vol direct du Canada.
Le prix de base d’un visa russe est de 175 $. Pour un avant-goût surréel mais sympathique de la bureaucratie russe, consultez le site du consulat pour entamer le processus de la demande.

On peut aussi obtenir son visa par une agence de voyage spécialisée. Ce sera un peu plus cher mais vous épargnera du temps et des crises de nerf. (Suggestion: Anna Melkanova, La Maison du voyage à Montréal, 514 481-7277.)

Hôtels. Ritz Carlton: construit sur les ruines de l’hôtel Intourist, rue Tverskaya, la Sainte-Catherine des Moscovites, il est la propriété d’un richissime Kazakh. Son hall est peuplé d’une faune intrigante de gens d’affaires de l’ex-URSS. Hôtel Moskva Four Seasons: un symbole d’architecture soviétique complètement transformé en un cinq-étoiles grand style.

Pour les nostalgiques de l’ex-URSS, deux hôtels à prix abordables : l’hôtel Budapest (hotel-budapest.ru/en), situé à deux pas du théâtre Bolchoï ; et l’hôtel Sovietsky, situé près de la gare de Biélorussie, un musée d’une autre époque.

Magasiner. Shaltaï Boltaï: une boutique de souvenirs pas comme les autres, sur la place Rouge. Et le grand marché d’Izmaïlovo.

Et The Calvert Journal, un site sur l’art et la culture russe.