Mon amie la paresseuse

La femelle Buttercup du centre Aviarios del Caribe, au Costa Rica
Photo: Lio Kiefer La femelle Buttercup du centre Aviarios del Caribe, au Costa Rica

Cela faisait plusieurs heures que je roulais à vive allure sur la version mer des Antilles du Costa Rica, moins célébrée que la version Pacifique. J’étais parti de Cahuita, au sud, un village qui vit au rythme du reggae. Yeaaaaaaah man !

J’avais loué une voiture, une décapotable puisque la cylindrée que je voulais n’était pas disponible.

Ça décoiffe, mais c’est délirant. Pendant des kilomètres, j’ai avalé des tonnes de petits papillons bleus. Je faisais facilement du 200 papillons aux 100 kilomètres.

Je ralentissais quand je voyais des singes sauteux dans les arbres ou sur la route. Une fois, l’un deux sauta sur le capot arrière et je me suis dit que si j’avais à épuiser un besoin pressant, le macaque pourrait prendre le volant!

Après avoir écrasé par mégarde un iguane, j’ai vu un gros panneau sur la route. L’Aviarios del Caribe montrait ses couleurs avec, comme vedette, un paresseux géant peint sur du bois. Je voulais y rester une heure, j’y suis resté deux semaines.

Dans ce centre, il y a en bord de rivière un bâtiment qui sert de boutique et de réception. Tout autour se trouvent de grandes volières abritant des paresseux blessés ou orphelins. La plupart des femelles.

Tout a commencé il y a une vingtaine d’années, alors que des villageois apportèrent à Judy et John un paresseux blessé, qu’on a surnommé Buttercup. Aujourd’hui, la femelle est confortablement installée dans une chaise en osier.

Tous les matins, je prenais mon petit-déjeuner juste en dessous. Elle allongeait lentement une de ses pattes, à la manière d’un paresseux. J’ai commencé à lui chanter des airs doux. Elle se mettait alors sur le dos et semblait me sourire.

Je l’ai souvent prise dans mes bras et elle m’entourait tout doucement. Je lui donnais de la bouffe (des feuilles). Une fois, j’ai cru qu’elle m’a embrassé.

Je lui parlais aussi. De plantes, d’oiseaux, de lézards, de singes. Parfois, j’arrivais à l’endormir. Elle soupirait doucement. Je la caressais. Son sourire de paresseux s’élargissait.

Puis ce fut la dernière journée. Je lui ai donné un câlin. C’était fini. Et je me suis rappelé les phrases de Buffon, intellectuel de la nature du XVIIIe siècle, qui avait déclaré que le paresseux est un animal de trop sur la planète, endormi, herbivore, puant et générateur de mousses bizarres et d’acariens. J’ai détesté Buffon et j’ai aimé Buttercup.

Quand nous avons quitté l’Avarios, Buttercup s’est affaissée dans sa chaise pour d’autres câlins ou d’autres chansons. Nous étions en larmes, mais les papillons sont revenus. slothsanctuary.com.