Belle pêche au petit large en mer des Caraïbes

La montagne Pelée, souvent couverte de nuages blancs.
Photo: Hélène Clément La montagne Pelée, souvent couverte de nuages blancs.
À la fois jolie, captivante, envoûtante et gourmande, la Martinique se vit de mille et une façons. Elle s’explore tout en lenteur par ses plages, ses montagnes, ses forêts, ses musées, ses marchés, ses restaurants… Cette fois, c’est au fil d’une pêche au petit large que nous la découvrons. Une excursion haute en couleur en mer des Caraïbes, à bord du Miss Taïs.
 

Cinq heures du matin au Carbet, une petite commune située à 25 kilomètres au nord de Fort-de-France, côté caraïbe. Tout est calme. Seule une brise coltine encore un ou deux secrets de nuit. Les persiennes des cases créoles alignées sur la rue principale sont closes. Chuuut !

L’histoire raconte que Christophe Colomb a découvert la Martinique lorsqu’il débarqua au Carbet, le 15 juin 1502. Puis, le flibustier normand Belain d’Esnambuc y posa les pieds à son tour en 1635.

Le Carbet devient paroisse vers 1645, ce qui en fait l’une des plus anciennes de l’île. On l’appelait alors « quartier Monsieur » en souvenir du passage de M. Du Parquet, le premier gouverneur, qui s’y était installé car il trouvait que l’air de Fort-de-France était malsain.

Paul Gauguin a aussi vécu cinq mois au Carbet. À l’anse Turin. En 1887. Il y aurait peint une douzaine de tableaux et réalisé de nombreux croquis, en plus de quelques sculptures. Un centre d’interprétation au nom du peintre postimpressionniste vient d’ailleurs de faire peau neuve.

Il offre aux visiteurs une plongée de tous les sens dans l’univers de l’artiste et de son séjour ici.

Aussi, le zoo de Martinique, juste à côté du Centre Gauguin, loge ses animaux dans le joli jardin de l’habitation Latouche, la plus ancienne de l’île.

Jaguars, loriquets, singes hurleurs, iguanes des Petites Antilles et flamants roses cohabitent donc au beau milieu de vestiges d’indigoterie, de manioquerie, de moulin, de coulisse à canne à sucre… Et entre tout ça, une exposition présente les faits de piraterie et les flibustiers célèbres.

Dommage que l’artisan glacier Claude Ziouka ne soit pas disponible : nous aurions volontiers dégusté une de ses savoureuses glaces aux parfums si novateurs : mombin, basilic, pulpe de giraumon, citronnelle, piment végétarien, manioc, barbadine… Qui dit mieux !

Quant aux odeurs exquises de poulet boucané en bordure de la plage de l’anse Turin, eh bien, il est encore trop tôt.

Spécial, ce mode de cuisson. Des morceaux de canne à sucre et de pain rassis sont disposés sur la braise.

Puis la grille est recouverte de feuilles de bananier sur lesquelles est déposée la viande préalablement marinée. C’est la fumée, et non les flammes, qui la cuit.

Les hommes et la mer

Nous avions rendez-vous avec Toch sur le quai des pêcheurs, à quelques mètres du Wahoo Café, un charmant petit bar de bord de mer où, il y a quelques heures à peine, les clients se laissaient bercer par le rythme du reggae et le va-et-vient des vagues sur la grève.

Marin-pêcheur professionnel, Toch est copropriétaire de la guinguette avec son frère Hervé et quelques amis. « Ce bar, c’était la cabane de pêche de mon grand-père, raconte-t-il. Nous aimions nous y retrouver entre amis au coucher du soleil. Question de refaire le monde. » Le décor ? Quelques tableaux, des loupiotes multicolores et des banquettes flanquées dans le sable.

Le jour, Toch et Hervé offrent des sorties en mer : pêche au petit large, découverte des dauphins, baignade, pique-nique… Et le soir, la cabane colorée se transforme en bar où la petite équipe confectionne pour les clients fish burgers, thon à la plancha, brochettes de crevettes grillées et poulet bio BoKay (de la région). Le poisson provient de la mer en face et les fruits et légumes, de l’agriculteur local. Au tour des clients de refaire le monde assis les pieds dans le sable.

Une fête full moon

Le Wahoo Café célèbre aussi la pleine lune chaque mois. Rien de plus fou qu’une fête full moon sur la plage. On y jase, danse, boit et mange jusqu’aux petites heures du matin.

Cette sortie en mer tenait plus de la curiosité que d’un grand élan pour la pêche. Comment attrape-t-on un espadon gros comme celui décrit par Hemingway dans Le vieil homme et la mer ? Ou comme on en voit parfois exposés sur le bord de la route qui longe la mer des Caraïbes ?

Cap sur la balise jaune située à quelque dix kilomètres au large du Carbet pour une pêche à la bouée. Cette technique consiste à taquiner le gros poisson avec un fil de pêche enroulé autour d’une mesure et sur lequel le pêcheur a fixé une bouée et appâté une petite bonite fraîche.

« Si la bouée passe à la verticale, c’est que ça mord », explique Toch. Le Miss Taïs, un Vector 3300 cc, n’a rien à voir avec la yole traditionnelle martiniquaise. C’est un bateau de pêche sportive confortable et sécuritaire. Important si l’on songe à accueillir des touristes à bord.

« Depuis une dizaine d’années, en Martinique, les pêcheurs doivent suivre une formation. On ne pratique plus le métier librement », dit-il. Quand à notre jeune marin-pêcheur, il détient également un diplôme de capitaine 200 qui lui permet d’embarquer des visiteurs.

Nous gravitions depuis une heure dans un rayon d’une quarantaine de mètres autour de la borne, sur une mer houleuse à donner le tournis, lorsqu’un thon a mordu à l’hameçon. Un albacore de quatre kilos. Et ça tire ! Il a fallu quelques minutes pour le sortir de l’eau.

Excellent, nous ne reviendrons pas bredouilles. Bien que le soleil commence à prendre force, nous n’avons pas encore dit notre dernier mot. Le Miss Taïs continue d’orbiter en douceur autour de la borne, nous d’être soumis au tangage et la bouée de faire la planche.

Les croisières

À l’horizon, le Costa s’apprête à entrer dans la baie de Fort-de-France. « Une vingtaine de compagnies de croisière feront escale en Martinique l’hiver prochain. Certaines d’entre elles, comme MSC, Croisières de France, Le Ponant et Club Med 2, ont choisi l’île aux Fleurs comme tête de ligne », annonce Muriel Wiltord, directrice, Amérique, du Comité martiniquais du tourisme.

Vue de la mer, la petite île de 70 kilomètres dans sa partie la plus longue et de quelque 30 kilomètres dans la section plus large ressemble à une montagne russe, avec ses pitons embrasés par les rayons du soleil levant. La montagne Pelée est couverte d’une étonnante pile de nuages blancs.

Quelle histoire!

Quelle histoire que celle de la Martinique ! Les Arawaks chassés par les Caraïbes, le père Labat qui fit de l’habitation Saint-Jacques un haut lieu de l’histoire du sucre, l’esclavage, Joséphine de Beauharnais née aux Trois-Îlets, le séjour passionné de Gauguin, l’explosion de la montagne Pelée qui a rayé de la carte la municipalité de Saint-Pierre et 30 000 de ses habitants…

Allez, fais-nous signe, marlin ! Ou plutôt non. Je n’ai peut-être pas envie d’être témoin de la mort d’un aussi gros poisson. Trop triste ! Un petit lion de mer ferait l’affaire. En plus, c’est un envahisseur vorace qui risque de mettre en péril la survie des autres espèces du récif des Antilles.

« Ces poissons auraient été importés pour les aquariums de Miami et ont été relâchés par erreur sur les côtes de la Floride. Ils se sont rapidement multipliés faute de prédateurs. Leurs oeufs ont été transportés au gré des courants à travers toute la mer des Caraïbes », lit-on dans Saint-Pierre. L’escale infernale, de Dominique Serafini, Jacques-Yves Imbert et Patrick Sardi.

N’empêche que de les pêcher serait une solution pour minorer ces rascasses aux épines venimeuses mais à la chair tendre et particulièrement exquise accompagnée d’une sauce chien antillaise.

Toch observe une frégate dans le ciel. Puis il scrute la mer. Tout à coup, des poissons volants jaillissent de l’eau en jouant des ailes à la surface. Un signe qu’il y a peut-être des daurades. Et s’il y a des daurades, il y a peut-être du thon, ou du marlin, ou de l’espadon derrière.

« La frégate à queue fourchue et au bec crochu devra voler vite pour pêcher à l’arraché le poisson volant », explique-t-il. Et pas question de se poser, car, si elle est infatigable dans les airs, elle est en danger dans l’eau. Ses plumes ne sont pas imperméables et ses pattes sont trop courtes.

Les dauphins

Un autre spectacle grandeur nature s’offre à nous : les dauphins. Ils font surface, toupillent, éclaboussent, replongent. Nous ramenons les fils de pêche. L’espadon… une autre fois. Une pêche en mer ne vient pas avec une garantie. Puis nous suivons lentement les cétacés.

« Il y en a trois sortes : le dauphin tacheté pan tropical, le frazer et le globicéphale tropical », précise Toch. Bientôt, nous sommes rejoints par deux petits bateaux de visiteurs venus du sud de l’île pour les observer. Un tourisme respectueux du biome marin. Et sans fioriture.

Au retour, à quelques mètres de la plage de Grande Anse, nous apercevons Marcel, le propriétaire du restaurant La cabane des pêcheurs, premier éleveur de loups de mer de l’île, qui nourrit ses loups des Caraïbes sur son quai flottant. Ils sont plus d’une dizaine à pratiquer le métier.

« Les Martiniquais sont très friands de poisson et la production locale assure difficilement un apport régulier et suffisant », explique-t-il. Car il faut savoir qu’en Martinique, la pêche se pratique essentiellement de façon artisanale dans des barques (yoles) équipées d’un hors-bord.

« L’aquaculture fournit de 50 à 70 tonnes de loups de mer par année. Avec mon frère, nous en élevons 20 tonnes. Les poissons seront consommés dès qu’ils pèseront entre 300 et 400 grammes. Six mois d’élevage. Et de façon artisanale. À la main et à l’épuisette. »

Des recettes inventives

Depuis quelques années, la Martinique s’impose comme une destination gourmande. Les chefs se multiplient (les restaurants aussi) et proposent des recettes inventives qui mettent à l’honneur le produit des récoltes du terroir et la prise durement gagnée des pêcheurs.

Ce soir-là, au Wahoo Café, c’est le chef québécois ex-copropriétaire du restaurant Bistro Cocagne à Montréal, Alexandre Loiseau, qui transformera en tartare le thon pêché dans la journée. Les échanges entre chefs québécois et martiniquais sont en progression depuis que le Comité martiniquais du tourisme a lancé, il y a huit ans, Martinique gourmande, un festival qui permet aux amateurs de bonne chère et de saveurs métissées de s’adonner à la gourmandise dans des restaurants et des bars de la région de Montréal.

Savoureuse Martinique ! On y va en vacances et on en revient avec des amis.

Pour d’autres textes et photos sur la Martinique : heleneclement.com.

En vrac

S’y rendre. Air Canada propose à l’année un vol direct sur Fort-de-France, le dimanche. Entre le 22 décembre 2015 et le 26 avril 2016, le transporteur offre un vol supplémentaire le mardi. Et jusqu’au 24 août prochain (dernier retour), Air Transat programme un vol hebdomadaire, le lundi. Du 24 décembre 2015 au 7 avril 2016, la compagnie reprend son service entre Fort-de-France et Montréal, le jeudi.

Se loger. Il n’y a pas de grands hôtels dans le nord de la Martinique, que de petites structures. Parmi celles-ci, le Relais de la maison rousse, à Fonds-Saint-Denis, à 15 minutes du Carbet en voiture. Installé sur l’emplacement d’une ancienne habitation entourée, d’un côté, de la forêt tropicale, et de l’autre, d’une plantation de fleurs tropicales, en contrebas de la rivière du Carbet, l’endroit dispose d’une piscine, d’une terrasse et de cinq chambres d’hôtes climatisées. maisonrousse.com. Pour un séjour en gîte chez l’habitant, le Hameau du morne des Cadets est une bonne adresse. La ferme bio de tonton Léon est située à Fonds-Saint-Denis, face au volcan.

Se restaurer. Quatre restaurants sympas situés à quelques mètres les uns des autres sur la plage de Grande Anse (tous bien placés pour observer le coucher du soleil), au Carbet… le Beach Grill pour ses grillades, ses prises du jour (bonite, daurade, marlin…), ses langoustes, ses écrevisses. La cabane des pêcheurs pour son ambiance de cabane à sucre, son loup de mer grillé et la rencontre avec Marcel et sa famille. Le Petibonum pour son ambiance, son accueil, sa plage privée avec ses transats pour le farniente. Mais surtout pour son sympathique, original et bon vivant chef (et patron) Guy Ferdinand. Ses poissons volants frits sont divins, de même que son tartare de marlin, son thon mi-cuit, ses écrevisses à la vanille et son flanc coco. Enfin, le Wahoo Café pour sa musique, son ambiance, ses couchers du soleil, son bar les pieds dans le sable et… Toch, le jeune marin-pêcheur qui organise de chouettes expéditions en mer. 0696 34 08 88.

Martinique gourmande à Montréal

Le 8e festival Martinique gourmande organisé par le Comité martiniquais du tourisme se tiendra à Montréal du 17 au 27 septembre prochain. Une trentaine de restaurants et bars du Grand Montréal afficheront les couleurs de la Martinique.

Le chef martiniquais Gérard Kambona, du restaurant La Dunette situé dans la commune de Sainte-Anne, sera parmi les invités de cette rencontre annuelle festive. Renseignements : Comité martiniquais du tourisme à Montréal.