Il ne faut pas détruire Carthage

Vue de Byrsa, la citadelle fortifiée au-dessus du port de l’antique Carthage
Photo: Fethi Belaid Agence France-Presse Vue de Byrsa, la citadelle fortifiée au-dessus du port de l’antique Carthage
Globe-trotteurs devant l’éternel, ils et elles font des expériences — ou des non-expériences — de toute nature. Réagissent à des situations parfois surprenantes, originales, inusitées, insolites, inattendues. Ils et elles, ce sont nos journalistes touristiques qui épluchent la planète pour nous en livrer des reportages. Tout au cours de l’été, on pourra lire des morceaux choisis de cocasseries vécues en marge de leurs voyages professionnels.
 

Dans le merveilleux monde du tourisme, il existe une réalité propre aux gens et agents qui oeuvrent dans cette industrie : les voyages de familiarisation.

 

Aussi appelés « fam trips », ces séjours tous frais payés sont organisés par les voyagistes — et parfois par des offices de promotion touristique — pour faire connaître les destinations qui figurent dans leurs brochures, afin que ces conseillers en voyages les fassent connaître à leur tour à leurs clients.

Parfois, un ou deux scribes se joignent à ces périples organisés et réglés au quart de tour, pour faire eux aussi découvrir les sites d’intérêt dans des publications spécialisées, destinées au même merveilleux monde du tourisme.
 
Il y a une quinzaine d’années, j’ai ainsi été affecté comme journaliste à l’un de ces séjours où on ne vous montre que tout ce qui va pour le mieux dans le meilleur des mondes, même si on est au Soudan du Sud ou en Corée du Nord. Mais cette fois-là, c’est en Tunisie que je me suis rendu. Et j’y ai découvert un magnifique monument de pauvreté d’esprit, en la personne d’une conseillère en voyages.

Après être passé par le fabuleux Chott el-Jérid — une vaste mer de sel durci —, de foisonnantes palmeraies, les premières dunes du Sahara, Djerba la douce et les jolies villes côtières de la côte est — dont Sousse, désormais tristement célèbre —, nous avons mis le cap sur Tunis, la capitale si maghrébine mais tellement mâtinée d’Occident.

C’est dans le nord-est de Tunis que s’élèvent toujours les ruines de Carthage, la célébrissime cité État phénicienne sur laquelle je fantasmais depuis mes premières lectures d’Astérix, où j’ai appris que Caton le Grand commençait toujours ses discours en disant « Delenda Carthago » (« Il faut détruire Carthage »).

Si Scipion l’Africain est arrivé à raser cette ville lors de la Troisième guerre punique, en 146 av. J.-C., les Romains ont par la suite couvert leur nouvelle capitale africaine d’innombrables mosaïques, qui en font toujours l’orgueil. Même si les plus remarquables d’entre elles ont été transférées au Musée du Bardo — lui aussi devenu tristement notoire —, des pans entiers de ces fins ouvrages parent encore ce qu’il reste de Carthage. Et c’est là que j’ai failli étrangler la « conseillère en voyages » qui a fait augmenter ma pression en quelques nanosecondes.

C’est alors que nous visitions ce site classé sur la Liste du patrimoine mondial de l’UNESCO que cette Vandale des temps modernes a voulu se rapporter un petit souvenir personnalisé. Déjà, ramasser un fragment issu d’une civilisation qui a vu naître « la plus prodigieuse cité de l’univers » m’apparaissait impensable : il faut laisser à l’histoire ce qui appartient à l’histoire.

Mais pour la conseillère inculte que j’ai songé à assommer d’un coup de gourdin, il ne suffisait pas de se pencher pour ramasser un morceau déjà détaché de mosaïque — il y en a des milliers qui traînent partout sur le site. Il fallait qu’elle, la touriste sans gêne et sans gène de bon sens, choisisse son morceau de mosaïque, qu’elle avait repéré au coeur d’un ensemble intact. Et pour se le procurer, elle a utilisé l’outil le plus pratique qu’elle avait sous la main… ou plutôt sous le pied : son talon.

Sous mes yeux hébétés, elle a ainsi tapé, retapé et retapé encore avec son talon sur l’ensemble de la mosaïque, pour aller cueillir son petit fragment bien à elle. J’étais tellement estomaqué devant un tel abîme de stupidité que je n’ai pas pu l’empêcher de commettre son méfait ; en fait, si j’avais ouvert la bouche, j’aurais simplement hurlé et proféré de grossières insultes.

J’ai donc préféré aviser notre guide pour qu’au moins, il prévienne à l’avenir les visiteurs que si tout le monde emporte son bout de souvenir — surtout de cette manière —, il ne restera bientôt plus que le Bardo pour admirer ces chefs-d’oeuvre de finesse.

« Bah, peu importe, des mosaïques, on en a tellement dans notre pays, alors, vous comprenez, un morceau de plus ou de moins… », m’a bêtement répondu l’employé du gouvernement tunisien. Je me suis alors retourné vers l’accompagnateur du voyagiste qui avait invité l’hurluberlue… lequel n’a pas plus voulu intervenir, pour ne pas froisser celle sur qui il comptait pour vendre ses circuits de pacotille en autocars nolisés.

C’en était trop. Sur le vol du retour, une fois mes pulsions de brutalité animale évacuées, je me suis assis près de la conseillère en ravages pour lui expliquer calmement mon point de vue. À ma grande surprise, elle a réalisé la sottise de son geste et m’a remercié de l’avoir posément apostrophée pour lui faire voir la lumière. Depuis ce jour, rares sont les fois où je me prive de dénoncer la bêtise, quand elle fait aussi brutalement irruption sous mon nez.

1 commentaire
  • Yves Côté - Abonné 1 août 2015 03 h 24

    Merci Monsieur !

    La destruction de ce site exceptionnel se fait d'elle-même et nous en sommes tous les complices silencieux. C'est à en pleurer.
    Tous les Tunisiens témoignent que leur gouvernement n'a pas l'argent nécessaire pour sauvegarder ce qui reste du site Ancien unique de Carthage. D'ailleurs, le Palais Présidentiel délirant de luxe qui fut construit il y a quelques années et qui se trouve à proximité, démontre le délire auto-centré durable des dirigeants successifs, en matière de priorités. Et cela, dans l'indifférence et le silence de l'opinion publique internationale....
    Mais peut-être le nouveau gouvernement donnera-t-il un peu d'espoir de redressement morale et économique au peuple tunisien ? Je n'en désespère pas. Celui-là s'efforçant de rechercher un financement international obligé pour assurer non seulement la protection du site d'un vandalisme "bon-enfant", tel celui que décrit ici Monsieur Lawrence, mais plus : qui permettra la mise en valeur des quelques restes de cette cité, elle qui dépassait en importance celle impériale de Rome... Raison pour laquelle dans sa folie impériale, Rome estimait obligé de détruire Carthage pour règner et de rayonner de manière exclusive sur "le monde". Celui-là alors d'abord méditéranéen, bien entendu...
    Mais au sujet du gouvernement actuel, il est encore trop top pour conclure quoi que ce soit, selon moi.
    Par ailleurs, le Musée du Bardo est, de mon humble point de vue, l'exemple le plus remarquable qui puisse être du dénuement nécessaire à la mise en valeur des oeuvres elles-mêmes.
    Les oeuvres en question étant des mosaïques romaines anciennes si remarquables, que même un néophite comme moi, pour peu qu'il comprenne l'importance culturelle et historique mondiale de celles-ci, se trouve sans cesse plus ébloui de ce qu'il voit, passant d'une salle à l'autre.
    Tout cela aménagé sans artifice et dans une si franche simplicité, une juste rigueur de présentation, que je n'ai jamais rencontré ailleurs son équivalent...