Périple en kayak au pays des Inuits

La jeune directrice du parc, Alicia Araqutak, se protège des mouches noires et des moustiques tant bien que mal, avec un filet qui couvre la tête. La mi-juillet, au moment de la visite de notre journaliste, est la haute saison des insectes.
Photo: Pierre Trudel La jeune directrice du parc, Alicia Araqutak, se protège des mouches noires et des moustiques tant bien que mal, avec un filet qui couvre la tête. La mi-juillet, au moment de la visite de notre journaliste, est la haute saison des insectes.

Oubliez la montre. Ici, c’est le vent, le soleil, les nuages, la pluie ou la neige qui décident du déroulement de la journée. Dans ce paysage du nord du Nord-du-Québec, à la limite de la ligne des arbres, le ciel prend d’ailleurs toute la place. Cet après-midi, la température est belle. Mais il ne faut pas s’y fier.
 

Le vent tourne vite au Nunavik. Nous sommes les premiers touristes à nous aventurer dans le tout nouveau parc Tursujuq, de parcs Nunavik, tout près du village inuit d’Umiujaq, sur la côte de la baie d’Hudson : 27 000 kilomètres carrés de nature sauvage désormais protégés du développement. Au menu : une excursion de quatre jours en kayak, à pagayer dans les eaux saumâtres du lac Tasiujaq (autrefois le lac Guillaume-Delisle), aux côtés des phoques et des bélugas.

Créé en 2012, le parc compte un pavillon d’accueil depuis quelques mois. Lors de notre passage, des travaux y étaient toujours en cours. Notre guide de kayak, Michel Harcc-Morissette, travaillait entre autres à la formation comme guides de deux jeunes Inuits d’Umiujaq, Isaac Tookalook et Bobby Tooktoo. La directrice du parc, Alicia Araqutak, une jeune et dynamique Inuite de 23 ans, nous accompagne.

Le début du séjour s’est déroulé dans le village, cette poignée de maisons bordant la côte de la mer d’Hudson. À la mi-juillet, quelques blocs de glace flottent toujours dans la baie. Parfois, en une heure, la côte peut se retrouver subitement envahie par des morceaux de glace emportés par le vent. Au large, on voit émerger la terre nue des îles Nastapoka, qui semblent flotter sur l’eau. Nous sommes accueillis à l’hôtel-coopérative du village de quelque 500 âmes.

L’établissement relève de la Fédération des coopératives du Nouveau-Québec (FCNQ), qui regroupe 14 coopératives disséminées dans « l’Arctique » québécois. Ces coopératives offrent à la fois des services d’hôtellerie, de restauration, de vente d’oeuvres d’art et aussi de distribution de produits pétroliers, de télévision câblée ou de services Internet. Elles appartiennent à quelque 6000 sociétaires cris et inuits et ont aidé les habitants du Nunavik à se dégager du monopole de la Compagnie de la Baie d’Hudson (CBH).

Ce mouvement, passablement original dans l’histoire du Québec, a vu le jour à la fin des années 1950 dans la petite communauté de Kangiqsualujjuaq, dans la baie d’Ungava. Tout de suite après, une famine secouait la communauté de Puvirnituq, sur la côte de la baie d’Hudson, racontent Benoît Girard et William A. Ninacs, dans leur étude de cas de la FCNQ, écrite en 2006. Rita Novalinga, qui était en 2006 directrice générale de la FCNQ, explique : « Alors que les miens mouraient de faim, il y avait de la nourriture dans les entrepôts de la CBH juste à côté, mais elle ne voulait pas la partager faute d’argent pour payer. » Les coopératives ont donc été créées pour pallier ce manque de solidarité.

Goût local

 

C’est dans la cuisine de l’hôtel-coopérative d’Umiujaq, donc, que nous rencontrons Alacie Tooktoo, qui nous donne un cours de cuisine autochtone en nous faisant fabriquer de la banique, cette pâte frite enroulée sur elle-même que les autochtones cuisaient autrefois sur le feu de camp.

Dehors, sur la plage qui longe la baie, on verra les traces laissées par un caribou de passage, égaré du grand troupeau de la rivière aux Feuilles qui est passé dans la région au printemps. Au village, on sait cependant que quelqu’un a chassé un caribou ici il y a à peine deux jours.

Le vent souffle fort sur la baie le jour prévu du départ en kayak. Un vent du nord-ouest, qui soulève de fortes vagues sur le lac. Ce n’est que deux jours plus tard que le climat changeant du grand Nord-du-Québec nous autorisera à entamer le périple.

Les kayaks de mer, ces longues embarcations à bord desquelles les Inuits parcouraient autrefois le territoire, laissant les femmes et les enfants dormir sous la coque, s’élancent sur l’eau calme. Un léger brouillard, fréquent dans cette région, flotte sur les cuestas, ces petites montagnes de roc aux falaises abruptes qui longent la côte ouest du lac.

« Au moment de la création du parc, les aînés nous ont raconté beaucoup d’histoires à propos de ces montagnes, raconte Alicia. Les aînés disent que celle-ci, en particulier, a beaucoup de pouvoirs », ajoute-t-elle, en pointant une montagne plus élevée, tout enveloppée de brume. Dans la tradition inuite, les cuestas étaient entre autres peuplées par les esprits des torngats. La commission de toponymie du Québec explique d’ailleurs que, pour les Inuits, les torngats étaient tout simplement des esprits, mais que les missionnaires en ont fait des démons maléfiques. Alicia raconte que les montagnes étaient aussi peuplées d’inurarullik, des petits êtres dont les deux yeux se présentaient à la verticale, et qui volaient parfois des objets pour ensuite les remettre à leur place.

En route vers notre premier site de campement, nous croisons des familles entières d’Inuits qui reviennent d’un séjour de chasse et de pêche. Elles ont chassé un béluga les jours précédents, et distribuent des portions de l’animal aux leurs.

« On appelle cela de la saucisse d’Esquimau », dit Alicia au sujet d’un morceau d’intestin de béluga qu’un chasseur donne à son fils. Seuls les Cris et les Inuits ont le droit de chasser dans le parc. Ils doivent d’ailleurs respecter des quotas quant à la chasse aux bélugas. L’administration régionale peut délivrer des permis de pêche pour les visiteurs.

On établit le campement sur une plage du lac, où on trouve entre autres les branches de sapinage qui ont servi de tapis à un tipi cri. « Les Inuits ne font pas de tipis », explique Alicia. Ils font en fait des toopik, ces grandes tentes blanches que l’on voit parfois érigées sur les rives du lac. Au village, Alacie passe de longues soirées à en coudre une à la main.

Ce soir, le vent du nord a laissé la place aux mouches noires et aux moustiques, dont on se protège tant bien que mal avec des filets qui couvrent entièrement la tête. Mi-juillet, c’est la haute saison pour ces insectes. Difficile à croire qu’un peuple a pu survivre si longtemps ainsi assiégé par ces nuées d’insectes.

« Les Cris disent qu’ils capturaient parfois des libellules vivantes, les attachaient à une ficelle et les laissaient parfois voler autour pour qu’elles mangent les mouches », raconte Alicia.

Une méthode qu’il me reste encore à expérimenter.

À voir en vidéo