Le Nord, avec le soleil pour témoin

Un impressionnant fjord situé dans l’archipel de Lofoten, au nord de la Norvège.
Photo: CH VisitNorway.com Un impressionnant fjord situé dans l’archipel de Lofoten, au nord de la Norvège.
Que cela soit en Norvège, en Suède ou en Finlande, la Laponie est une terre mythique. On y est parmi les trolls et les herbes sauvages. La Laponie n’est pas seulement différente, elle est unique. Mais quand on pense à la région, on imagine surtout des paysages hivernaux. Voici quelques récits puisés dans son penchant estival.


Je vivais à Östersund, dans le nord de la Suède. Un village qui comptait autant de restaurants que de lieux pour pêcher. J’étais là pour être assistant en français, c’est-à-dire seconder le prof de français dans ses tâches quotidiennes. Les élèves riaient quand ils me voyaient. J’étais le seul aux cheveux noirs dans la ville, si on exclut mon frère capillaire, le vendeur de pizza local.

Il travaillait dans un resto nommé Uncle Adam. Je demandais, en dehors de mes cours, si j’avais une place dans ce resto. Pour la discothèque uniquement, m’a-t-on répondu. J’ai appris qu’en Norvège et en Suède, on pouvait boire de l’alcool jusqu’à minuit seulement. C’est-à-dire que les locaux se précipitent ardemment dans les régies d’alcool et finissent leurs litrons avant de se transformer (le contraire de la Belle au bois dormant) en Belle au boire longtemps. J’avais connu l’hiver, avec ses aurores boréales et ses deux heures de jour. La ville était silencieuse, sauf chez Uncle Adam. Mais quand mai arriva, il y eut un tremblement de terre. Des centaines de Lapons descendaient, l’aquavit sous le bras et les yeux pleins de lumières du Nord. Ce n’est pas moi qui les avais distingués, mais Anki, une Lapone bon teint.

Elle faisait une tête de plus que moi et ses épaules étaient de la grosseur de mes cuisses. On allait se baigner dans les lacs environnants pour rejoindre des îles pour y passer la nuit. Une habitude lapone qui me faisant découvrir mes faibles aptitudes pour la brasse coulée et pour l’échangisme nordique. À la fin de l’été, elle me proposa de m’amener dans ses terres. Histoire de finir une cabane et de soigner sa grand-mère. Mon orgueil m’a fait accepter.

Anki prépara canot avec vêtements et victuailles (viande séchée et alcools) et on a commencé à pagayer. Un coup pour elle, trois pour moi.

Je ne sais plus combien de montagnes, de ruisseaux, de rivières et de chemins de terre j’ai vus. À l’arrêt, on entendait des bruits de sabots des troupeaux d’élans qui pour la plupart étaient sauvages. Les Samis et les touristes nous envoyaient la main.

La bouffe était terrible. De la viande séchée d’élan qu’il fallait mâchouiller pendant plusieurs minutes. Des patates bouillies et des bouts de pain. Voilà le voyage… Le reste s’est fait vers des villes comme Kiruna et des montagnes délimitées dans des parcs immenses.

Quand on est arrivé dans la ville d’Anki, Kunea, les Samis étaient nombreux. J’étais épuisé.

Il y avait beaucoup de souvenirs à mettre dans les valises : pull-over, chaussons en peau d’élan, foulards, des chaussettes, tous très colorés. Les prix samis ne sont pas différents des prix suédois… Les chaussettes coûtent ce que l’on paie pour une paire de chaussures au Québec.

Nous avons salué la famille, remangé un peu de bouilli d’élan. Il était temps que je parte. J’ai pris l’avion à Kiruna.

À Östersund, on m’attendait pour une partie de pêche à la mouche à 3 h du matin. Dans mes rêves, j’entendais des sabots, des ruisseaux et le coup de pagaie d’Anki. La Laponie frappait encore à ma porte. Un détail de celle-ci, surtout : les maringouins, mouches ou autres volatiles au dard aiguisé. Il faut se munir de produits locaux pour contrer cette chasse au sang humain. Les volatiles d’ici ne parlent aucune langue étrangère. Et comme les nuits sont des jours, leurs attaques sont sans pitié. Même à 3 h du matin.

Entre Peer Gynt et les trolls

 

J’ai poursuivi ma vie scandinave en Norvège, afin de guider des ingénieurs français spécialisés dans le pétrole. Je les sortais des pipelines pour les emmener dans les terres. J’avais deux obsessions en Norvège, la présence des trolls et la légende de Peer Gynt. La Laponie se trouvait un peu entre les deux.

Pour les trolls, je cherchais la vérité à travers les légendes. Ne pas croire aux trolls, c’est comme de ne pas croire aux anges ou aux démons. Moitié ours, moitié chien, ils se cachent dans la forêt et dans les villages reculés. Ils sont souvent très laids, même les figurines qui les représentent. C’est dans le sud, près de Trondheim, que l’on croise la route des trolls et de Peer Gynt.

Ce conte d’Ibsen avait été mon livre de chevet, pendant ma philo. Gynt, brave type d’une vingtaine d’années, quitte les contrées norvégiennes et erre de par le monde, à la recherche de lui-même. Le voyage durera une soixantaine d’années. À la fin de l’histoire, il rejoint sa Norvège et sa fiancée oubliée. « Ton voyage est fini, Peer, tu as enfin compris le sens de la vie, c’est ici chez toi et non pas dans la vaine poursuite de tes rêves fous à travers le monde que réside le vrai bonheur », lui dit Solveig, sa fiancée devenue vieille.

Un soir, en épluchant un oignon, Anki m’a dit que je découpais la vie, comme Peer. On dit ici que Peer Gynt est Lapon en surface et Norvégien à l’intérieur.

J’ai cru apercevoir des trolls, la nuit, au coeur de la forêt de Laponie, là où il faut s’enfoncer en profondeur pour échapper à la clarté du soleil de minuit. Pas méchants, mais grognons…

Un jour ou une nuit, au bord d’un fjord trempé d’une lumière incandescente, au loin, j’aperçus une drôle de silhouette avec une besace sur le dos. Le voilà, Peer Gynt ! J’ai sifflé, crié : « Peer Gynt ! » Puis tout s’est effacé.

À partir de ce moment, j’ai arrêté de lire. Il ne faut pas voyager dans ce coin de pays avec une légende dans la tête si on veut reconnaître le vrai du faux. Le vrai, ce sont les lichens et les fjords dominés par des éclairages d’un autre monde. Le vrai, ce sont des Samis qui se préparent à l’hiver, réparent ce qui est en bois. C’est un troupeau d’élans qui se délectent d’une herbe rare, d’une fleur solitaire.

Le faux, ce sont les espaces qui traversent notre tête à la recherche de substituts de légende. Certains amis norvégiens arguaient que je ressemblais à Peer Gynt, par mon incontournable envie de tout effacer pour rebâtir. Un proverbe lapon dit : « Il ne faut pas voyager dans sa tête mais avec sa tête. » Je ne suis donc pas Lapon.

Le père Noël en or dur

 

En Finlande, les paysages de la Laponie ressemblent à ceux de Suède et de Norvège. De grandes étendues d’herbe traversées par les vents.

Ce sont des lacs que viennent taquiner des humains en quête de saumons ou de truites d’une taille à faire pâlir les mouches. Je me suis retrouvé sur un lac à observer la surface. Tout au loin, un nuage noir s’est dessiné. J’ai pensé à un orage perdu. Non, non : c’étaient des millions de mouches qui voulaient traquer le mécréant que j’étais. Je m’en suis sorti de justesse en revenant sur la rive et en me couvrant sous la moustiquaire de ma tente. Cela a duré plus d’une heure. Je fus sauvé par le passage d’élans sauvages qui ont propulsé ma fuite hors de ces dards aiguisés.

J’ai posé la question à un homme de rouge vêtu à savoir comment préparer des cadeaux tout l’été en prévision de l’hiver.

Sa camisole sentait le chaud et la sueur des coupeurs de bois, mélange de coulée sous l’aisselle et de sapin.

Le père Noël me répondit dans un anglais de combat qu’il se frottait avec les onctions de sa grand-mère. Comme l’homme avait un certain âge, les fluides venaient des temps reculés. Que seules les mouches comprenaient.

J’étais à Rovaniemi, le village du père Noël, lieu mythique mais surtout touristique, au-delà du cercle polaire. On me proposa des statuettes toutes dorées du bonhomme barbu ; on aurait dit de l’or.

Un ou deux lacs, des centaines de rivières, les élans sans élan… Alors, j’ai décidé de rebondir sur Helsinki, où l’acier, le verre et les sculptures sont à l’honneur.

Il ne faut pas voyager dans sa tête mais avec sa tête.

Une femme en tenue traditionnelle samie nourrit un renne.
Partie de pêche à la lumière de minuit, en Laponie suédoise


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