Une araignée chinoise au plafond

Photo: Jeff Mangum La Presse canadienne

En Chine, nombreux sont les endroits où la connaissance de l’anglais ne sert strictement à rien, même lorsqu’on ne quitte pas les ornières des sites touristiques, même au coeur des (très) grandes agglomérations.

Il y a une quinzaine d’années, je suis ainsi débarqué à Guangzhou (Canton), capitale du Guangdong, au terme d’un périple en bus sur le mode unilingue cantonais, même si ledit bus était parti de la très bilingue Hong-Kong.
 
Une fois en ville, j’ai bien vite dégoté une sorte d’auberge de jeunesse, où l’anglais était lingua non grata, mais où j’ai pu réserver une chambre modeste, dépouillée et plutôt propre. Crevé et vanné à souhait, je n’ai donc pas tardé à me glisser sous les draps, puis à éteindre la lampe de chevet. Quand tout à coup…

 

« Driiiiiiiing ! »

Qui peut bien me téléphoner à une heure si tardive, dans une ville où personne ne sait que je me trouve ? Sans doute la réception. J’allume la lampe et je décroche : il n’y a personne au bout du fil. Ou alors, quelqu’un y est mais il s’abstient de parler. Bah ! Un faux numéro, j’imagine.

Je raccroche, et avant de me replonger dans le noir, je vois quelque chose bouger sur le plancher. Une araignée. Très grosse et fichtrement velue, du genre qu’on rencontre dans les forêts pluviales, mais moins souvent en milieu urbain, surtout dans une ville de 10 millions d’âmes (à l’époque). Si le téléphone n’avait pas sonné, jamais je n’aurais croisé du regard l’importune, sauf peut-être si elle était venue me gratifier de sa présence sur mes draps, mes bras, mon matelas.

 

Prenant mon courage à une main et mon sac à dos de l’autre, je soulève lentement celui-ci et le positionne au-dessus de mon indésirable compagnon de chambre… avant de laisser tomber le tout sur le plancher, dans le but avoué d’écrabouiller la bestiole à huit pattes. Tant pis pour les dégâts, je passerai la serpillière plus tard.

 
Mais les araignées étant ce qu’elles sont — c’est-à-dire dotées d’une sorte de sixième sens qui leur fait percevoir les vibrations ambiantes —, la mienne fila. Sous mon lit, évidemment.
 
Je saute du haut de celui-ci — assez loin, qui sait — et je descends vite fait à la réception, au rez-de-chaussée, pour extirper de sa torpeur un préposé qui ne parle que le cantonais, il va sans dire.
 

Tant bien que mal, j’essaie alors de lui expliquer la situation, en mimant avec ma main le mouvement d’une araignée qui se déplace, en martelant sans répit les mots « BIG SPIDER ! » et en pointant de l’index le plafond. Rien n’y fait : le préposé semble croire que c’est justement là que j’en ai une, une araignée, et il me regarde d’un air hébété.

Je remonte à ma chambre chercher mon calepin et un crayon, pour ensuite descendre de nouveau et dessiner la tarentule la plus réaliste qui soit, avec force poils et pattes dodues. Fiat lux ! Le préposé se réveille et s’écrie : « Ah ! Zhizhu ! »

 

« Oui, c’est ça, saloperie de grosse zhizhu, grande comme la paume de ma main, là-haut dans ma chambre, alors tu sais ce qu’il te reste à faire », lui dis-je avec mes yeux écarquillés d’exaspération.

Quelques minutes plus tard, j’hérite finalement d’une nouvelle chambre.
 
Après avoir calfeutré le bas de la porte avec des serviettes de bain, je me recouche, non sans appréhender la nuit. Mais je sais déjà que si jamais le téléphone sonne, je ne répondrai pas.
 
Et qu’à mon prochain voyage en Chine, j’apprendrai préalablement quelque rudiment de langage des signes : si j’avais été sourd-muet, j’aurais sans doute eu plus de chances d’être compris du premier coup.



À voir en vidéo