Du jamais vu

La cave El Sótano de las Golondrinas, d’un peu moins d’un demi-kilomètre de profondeur. Le soir, une colonie d’oiseaux retournent à 150 km/h y passer la nuit dans leur nid.
Photo: Stubb / CC La cave El Sótano de las Golondrinas, d’un peu moins d’un demi-kilomètre de profondeur. Le soir, une colonie d’oiseaux retournent à 150 km/h y passer la nuit dans leur nid.
Globe-trotters devant l’Éternel, ils et elles font des expériences — ou des non-expériences — de toute nature. Réagissent à des situations parfois surprenantes, originales, inusitées, insolites, inattendues. Ils et elles, ce sont nos journalistes touristiques qui épluchent la planète pour nous en livrer des reportages. Tout au cours de l’été, on pourra lire des morceaux choisis de cocasseries vécues en marge de leurs voyages professionnels.


On nous avait promis un « ballet aérien comme on n’en a jamais vu ». Sauf que pour voir la colonie d’oiseaux retourner à 150 km/h passer la nuit dans leur nid, situé dans une cave d’un peu moins d’un demi-kilomètre de profondeur, il faut de la clarté. J’ai levé les yeux vers le ciel : la noirceur allait tomber dans une quinzaine de minutes.

Malgré l’évidence que nous n’arriverions jamais à temps, le guide a insisté pour que notre groupe de journalistes assiste à cette scène unique. Escortés par quatre gorilles nerveux et armés de mitraillettes, on s’est enfoncés dans la jungle profonde en direction d’El Sótano de las Golondrinas. Je ne vends aucun punch en disant que ce fameux « ballet aérien », on ne l’a en effet jamais vu.

 

Puisque l’expédition n’était pas mentionnée sur notre programme, aucun des 30 journalistes n’était paré pour ce qui allait venir. Certains étaient chaussés de sandales, d’autres transportaient de lourds équipements vidéo, tandis que la rédactrice en chef d’un magazine gastronomique américain portait des escarpins de la même couleur que la furie qui s’est inscrite sur son visage quand elle a vu les conditions dans lesquelles on s’engageait. Car c’était évident que personne n’allait prendre des images.

Après à peine 200 mètres de descente en terre battue, il n’y avait plus rien à voir. Le chemin était si abrupt et glissant qu’il fallait à tout moment s’accrocher sur la végétation tropicale afin de ne pas s’enfarger sur une racine et se casser les palettes sur une roche pointue.

Il n’y avait pas de rampe, pas d’escalier, pas de lumière, pas d’indication. Et on ne pouvait faire demi-tour, l’issue était à l’autre bout.

On se serait crus dans une espèce de Survivor pour chochottes : on n’avait pas de smoothie aux gros vers blancs à consommer, mais il fallait traverser la jungle à l’aveugle pour mériter un steak froid d’une viande non identifiée, dure comme de la semelle de botte de rando.

Puisque personne, pas même le guide ou les gardes armés, ne savait combien de kilomètres nous devions marcher, c’était un pas pire défi pour la plupart des membres du groupe, plus habitués aux séjours en suites luxueuses et aux autobus VIP climatisés.

« Je n’arriverai jamais au bout », a retenti dans le noir la voix nerveuse et désemparée d’un timide et très obèse journaliste anglais. « Abattez-moi. Je ne blague pas », a-t-il demandé à l’un des gorilles. Il s’est vite mis à pleuvoir et la jungle nous a avalés. Sur le chemin, le groupe, éparpillé, commençait à sérieusement s’agiter.

Dans le noir, j’ai entendu l’une des personnes responsables nous crier de nous dépêcher. « Ça commence à être dangereux maintenant. » Maintenant ?

C’est la population du village voisin qui a le mandat d’entretenir le sentier. S’il est dans un état si rustique, c’est qu’elle l’entretient avec le peu de moyens qu’elle a. Mais les gens ont de la débrouille.

Sur le chemin mouillé, les enfants du village ont été mandatés pour venir à notre rescousse. Ils étaient complètement dans leur élément, dans leurs vieilles sandales brisées et leurs Crocs troués. C’était des alliés à avoir près de soi ; sans eux, les chances étaient très élevées de tomber sur un fil barbelé planté en plein milieu du sentier.

Juste avant de tomber nez à nez avec le barbelé, j’ai croisé par miracle l’un des rares journalistes qui s’éclairaient avec l’écran de leur vieux téléphone cellulaire (on était en 2008, cette époque préhistorique où ces engins n’avaient pas encore de lumière de lampe de poche intégrée).

Avec cet éclairage de brousse, nous sommes finalement arrivés au village deux heures plus tard.

Avant que Le Devoir ne me mandate pour prendre part à cette tournée, je n’avais pratiquement jamais voyagé de ma vie. Pour être franche, à ce moment-là, je me suis demandé si j’avais envie de recommencer. Parce que, si voyager c’était ça, je n’étais pas certaine d’être ferrée.

Sept ans et quelques dizaines de voyages plus tard, je vois un peu plus clair et ces moments imprévus sont devenus mes préférés. Car voyager, c’est parfois devoir apprendre à se dépatouiller à tâtons dans des situations qui nous sont totalement étrangères.