Venise - Ambiances hivernales sul Canal Grande

Venise est unique par son plan: deux réseaux de canaux et de rues piétonnes se croisant au niveau des 400 ponts.
Photo: Venise est unique par son plan: deux réseaux de canaux et de rues piétonnes se croisant au niveau des 400 ponts.
Lundi matin, sept heures. Le train quitte la gare de Mestre et s'engage sur le Ponte della Libertà long de quatre kilomètres. À gauche, dans la brume de ce matin hivernal, la Lagune, entre bleu et gris, se marie avec le ciel. Par ci par là, une île, un chenal de navigation délimité par des poteaux de bois regroupés par deux ou trois appelés bricole. Au loin, sur la droite, les fumées des industries de Porto Marghera, énorme chancre polluant que la folie humaine a osé bâtir à côté de ce joyau exceptionnel. La ville avec ses campaniles, là, au bout du pont. Telle un mirage en pleine Lagune. Elle va m'offrir un extraordinaire voyage hors du temps.

La gare de Venise est bâtie au bord du Grand Canal. Quel choc sur le parvis! En face, l'église San Simeon Piccolo, bâtie au XVIIIe siècle, dresse son dôme de cuivre vers le ciel, tandis que des palais du XVe, transformés en hôtels, se parent de façades ocre ou jaune. Bravant les bateaux à moteurs qui soulèvent des vagues se fracassant au bord des quais, un gondolier dirige son embarcation vers l'autre rive, avec un sens inné de l'équilibre. Les passagers debouts dans la gondole ballottée, restent stoïques. Permettant de traverser le Grand Canal, que seulement trois ponts franchissent, ces grandes gondoles appelées traghetti (traghetto au singulier) évitent maints détours aux piétons.

Direction la Pasticceria Dal Mas dans la Lista di Spagna. Devant un espresso crémeux à souhait qui embaume et une merveilleuse petite pâtisserie parfumée à la fleur d'oranger, je retrouve ici toute l'âme de Venise. Une véritable institution, typique de ces établissements à la fois chics et décontractés où l'on consomme debout au comptoir.

Unique au monde

Le vaporetto (bateau-bus) serpente d'une rive à l'autre du Grand Canal, qui traverse la ville de part en part sur quatre kilomètres, formant un S inversé. Par cette matinée ensoleillée de décembre, assise à l'avant du bateau, je m'approprie la splendeur de la «plus belle rue du monde», qualifiée ainsi par Philippe de Commynes, chroniqueur français du XVe siècle. Venise, cité lacustre et commerçante, prospère des siècles durant, faisait des échanges avec l'Orient. Toute la vie a été organisée en fonction de l'eau. Les palais édifiés au bord du Canal s'ouvrent sur un grand hall qui servait aux livraisons par bateau. La résidence occupait le haut, les entrepôts et magasins le bas. L'acqua alta qui envahit la ville près de 70 fois par an, inonde les rez-de-chaussée. Le Palais Vendramin Calergi où Wagner résida et mourut en 1883, la Ca'Pesaro, chef-d'oeuvre baroque de la fin du XVIIe siècle, aux pierres de façade taillées en pointe de diamant, la Ca'd'Oro, dentelle de pierre gothique, des centaines de palais, des dizaines d'églises, érigés entre le XIIe et le XVIIIe siècle, composent le sommaire de ce livre d'architecture.

Venise! Une ville sans voitures, unique au monde. Prouesse technique due à des bâtisseurs de génie qui consolidèrent les abords de 160 îlots marécageux en enfonçant, jusqu'à la couche d'argile, des forêts de pieux dans le sol instable, afin qu'ils servent de fondations aux bâtiments. L'église de la Salute, conçue par l'architecte Baldassare Longhena en 1631 et dont l'imposante masse blanche domine la pointe du Grand Canal, repose ainsi sur 1 106 657 pilotis de chêne, d'aulne et de mélèze! Unique par son plan: deux réseaux distincts de canaux et de rues piétonnes se croisant au niveau des 400 ponts. Unique par ses habitants, dignes héritiers des artistes qui la créèrent et qui conservent dans leur inconscient collectif toute l'imagination et le raffinement de leurs ancêtres. Doreurs, verriers, peintres, inspirés par la couleur et la lumière comme le furent Tintoret et Veronese.

Résiste!

On dit que Venise est devenue une ville-musée, tuée par le tourisme de masse. Pourtant, autour du Marché du Rialto, le matin, bat le coeur d'une cité qui résiste. Au milieu du brouhaha, les Vénitiens font leur marché. Sous la Pescheria, les poissonniers haranguent le client. Les boutiques croulent sous des montagnes de pâtes, parmesan, jambon de Parme.

Les barques à quai débordent de légumes, fruits, barriques de Chianti. Tous les chemins mènent au Rialto, centre névralgique, passage obligé pour réaliser que la ville a sa propre existence, que des gens y travaillent et y vivent. À son apogée vers la fin du XVe siècle, Venise comptait 200 000 habitants. Il en reste environ 65 000 aujourd'hui. À cause de l'insalubrité des maisons et de leurs prix élevés, beaucoup partent à Mestre. Mais, Dieu merci, pas tous!

À une heure, les commerçants se précipitent dans les bacari du quartier, bars à vins typiques, pittoresques et bondés en fin de matinée. C'est la pause autour d'un verre de Pinot grigio du Frioul et de délicieux cichetti, en-cas faits de produits locaux. Vini da Pinto, minuscule local vieux de 100 ans, très populaire, donne sur le campo derrière la Pescheria. Par une fenêtre ouverte, des messieurs discutant dans la rue se font passer les verres de vin!

Venise est née ici en l'an 811. Les entrepôts ont fleuri le long du Grand Canal: Fondaco dei Tedeschi, bâti en 1228 et reconstruit en 1506 après un incendie; Fondaco dei Turchi datant du XIIIe siècle, rebâti en 1860. Autour du marché la Pescheria, les Fabbriche Vecchie, les Fabbriche Nuove, l'Erberia, l'église de San Giacometto, font revivre le passé.

Un dédale plein de surprises

On retrouve le calme dans le quartier de San Polo. Il faut se perdre dans ce labyrinthe de ruelles, places, sottoporteghi (passages sous les maisons), plein de surprises. Quitter les circuits pédestres fléchés en jaune. Écouter une rame de gondole frôler l'eau. Découvrir ce campo devant l'église des Miracoli, joyau de marbre de la fin du XVe siècle accosté au bord d'un canal. Dénicher un passage caché derrière une ruelle qui mène à une cour ensoleillée où un chat dort sur un puits en pierre sculptée. On compte 2500 puits qui servaient à recueillir l'eau de pluie. Quant aux chats, depuis qu'ils ont sauvé Venise de la peste en 1630, ils sont vénérés et se multiplient sans vergogne!

À chaque pas, le promeneur a rendez-vous avec onze siècles d'Histoire. Dans Cannaregio, le plus vaste des six sestieri (quartiers), le Campo del Ghetto Vecchio et le Campo del Ghetto Novo rappellent le souvenir des marchands juifs venus au XIVe siècle faire du commerce à Venise. Les dirigeants de la Sérénissime, se méfiant des étrangers, limitent leur séjour à 15 jours et les obligent à porter un signe distinctif. Au début du XVIe siècle, fuyant la guerre sur la terre ferme, de nombreux Juifs se réfugient à Venise. On les tolère car ils sont riches, mais ils doivent habiter sur un îlot, isolé par deux portes fermées la nuit, où vivent 5000 personnes. Tout près se trouve une fonderie de fer. De la déformation du verbe gettare qui signifie fondre, naîtra le mot geto, puis ghetto. Les cinq splendides synagogues des XVIe et XVIIe siècles peuvent être visitées.

Atmosphère hors du temps

Dans le grand salon du Palais Mocenigo, le temps est suspendu. Ce palais du XVIIIe siècle, situé près de l'église San Stae, a gardé meubles, tableaux, objets et ambiance surannée de l'époque où il appartenait à l'illustre famille dont il porte le nom. Autre visite passionnante, les Itinéraires secrets du Palais des Doges me mènent dans les combles, sur la piste de Casanova. Chez Gianni Cavalier, l'un des derniers grands doreurs de Venise, je reste une heure à le regarder appliquer de minces feuilles d'or et d'argent sur un cadre de miroir. Dans sa petite boutique du Campo Santo Stefano, Gianni perpétue la grande tradition de l'artisanat d'art vénitien, réalisant aussi de superbes masques de la Commedia dell'arte, en papier mâché.

À travers la vitre du Florian, j'observe la place Saint-Marc, illuminée d'un scintillement étoilé. Dans le petit salon aux banquettes de velours rouge, l'atmosphère est feutrée. Un luxe tranquille qui a traversé les siècles depuis l'ouverture du café en 1720. Les miroirs ovales des murs reflètent la lumière des candélabres. C'est l'heure de la rêverie.

En Vrac

Venise est divisée en six sestieri (quartiers): San Marco, Dorsoduro, Santa Croce, San Polo, Castello, Cannaregio. Certaines adresses comportent juste un numéro relatif à l'ensemble du quartier, sans nom de rue. Exemple: San Marco 2500. Trouver un restaurant devient un jeu de piste! En hiver, saison préférée des amoureux de la ville, il peut faire froid (moins de 0 °C), mais l'ambiance est magique.

Hébergement

Logez dans Venise, même si c'est très cher. Dans les environs ça coûte autant, le charme en moins!

- Hôtel San Cassiano, Santa Croce 2232. Dans un palais du XIVe siècle donnant sur le Grand Canal. % 41 524 1768 ou http://www.sancassiano.it

- Pensione Accademia, Dorsoduro 1058. Hôtel de charme avec jardin au bord du canal. % 41 521 0188 ou http://www.pensioneaccademia.it

- Locanda Fiorita, San Marco 3457. Petit hôtel de charme. % 1 523 4754 ou http://www.locandafiorita.com

Restaurants

Il est difficile de bien manger. Voici des adresses sûres.

- Anzolo Raffael, Campo Angelo Raffaele, Dorsoduro 1722. Un restaurant familial hors des sentiers battus. Poisson.

- Vecio Fritolin, 2262, Calle della Regina, Santa Croce. Délicieuse cuisine traditionnelle vénitienne.

- Ostaria Alla Zucca, Campo San Giacomo dell'Orio, Santa Croce 1762. Petit restaurant typique. Spécialités.

Bars à vin autour du Rialto

Les bars à vin (bacari) sont typiques et fréquentés par les Vénitiens. Dans certains on peut manger à midi (délicieux).

- Cantina Do Spade, Calle do Spade 860. Un plus anciens.

- Ai Do Mori, 429, San Polo. Le saint des saints!

Artisanat authentique

L'artisanat d'art vénitien (verre, papier mâché, masques, tissus) résiste à l'invasion de la pacotille. Les créateurs au savoir-faire ancestral se cachent dans de petits ateliers!

- Ca'Macana, Dorsoduro 3172. Masques très originaux.

- Gianni Cavalier, Campo Santo Stefano, San Marco 2863.

- Bac Art Studio, Dorsoduro 862 et San Polo, 1069, Ruga Rialto. Splendides Acque tinte (eaux-fortes colorées).

Infos sur Venise

- http://www.turismovenezia.it ou www.venicexplorer.net ou http://www.ciaovenezia.com