Fins milieux sous les terres

Photo Gary Lawrence
Photo: Photo Gary Lawrence

On verse promptement dans la superfétation dès lors qu'on compte s'atteler à parler de North Hatley, lieu de villégiature sur lequel tout a été dit. Mais si le renom du village-lumière des Cantons-de-l'Est dépasse les frontières, sa voisine, la mine Capelton, demeure un peu trop dans son ombre. Fiat lux.

Que tous les clebs, molosses, mâtins et autres cabots se le jappent: leur statut de «meilleur ami de l'homme» ne leur a pas toujours échu exclusivement. Il fut un temps où c'est le rat — oui oui, le «petit mammifère à museau pointu et à longue queue nue et écailleuse» — qui tenait lieu de fidèle compagnon à l'homo erectus. À certains d'entre eux, du moins.

Ainsi, au siècle dernier, les travailleurs qui s'engouffraient dans la mine Capelton arrivaient au boulot avec leur rongeur attitré dans la poche. Après l'avoir déposé près d'un petit en-cas pour le garder à proximité, ils observaient régulièrement le comportement de leur compagnon, doté d'un pifomètre à vibrations sans pareil, raconte-t-on. Et si le rat s'avisait de détaler comme un lapin vers la sortie, le mineur s'empressait de le suivre comme un mouton, avant que le ciel ne lui tombe sur la tête.

Histoires de Cu

C'est là le genre d'anecdote qui pimente la visite de cette ancienne mine de cuivre (symbole chimique: Cu) qui forme, avec les mines Albert et Eustis, le plus ancien complexe minier au Canada. Désaffectées depuis 1907, les étonnantes galeries de la mine Capelton furent rouvertes en 1995 pour le seul bénéfice des curieux. Malgré ce qu'en dirait Sainte-Barbe, patronne des mineurs, les curieuses peuvent également pénétrer dans les boyaux du monstre, même si on disait des femmes, à l'époque, qu'elles portaient la guigne et qu'elles faisaient disparaître le minerai.

En revanche, les résidantes de Capelton étaient réputées porter les plus jolies dentelles au pays. Les vapeurs de soufre qui s'échappaient du complexe de produits chimiques attenant à la mine étaient si nocives que non seulement les animaux du canton saignaient du museau, mais encore les vêtements se trouaient-ils régulièrement. Entre 1890 et 1910, ce complexe était, dans son genre, «le plus grand du Commonwealth britannique» mais aussi l'un des plus polluants.

Sous terre, les conditions de travail, si ardues fussent-elles, n'auraient cependant pas inspiré Zola. Alors que les bûcherons devaient se contenter de 25 ¢ par jour, les mineurs de Capelton gagnaient quotidiennement 2,20 $, une fortune quand on sait que leur loyer revenait, à cette époque, à 3 $ par mois. Particulièrement prospère, le complexe minier de Capelton, inauguré en 1863, prit rapidement son essor grâce à la guerre de Sécession, grande bouffeuse de cuivre utile à la fabrication d'armes et de munitions.

Aujourd'hui, on arpente à 40 mètres sous terre nombre de corridors, de voûtes et de grottes excavés à la pioche et à la lueur d'une chandelle. L'érosion, l'eau et le temps, ces grands sculpteurs, se sont ici faits peintres des profondeurs pour réaliser de fabuleuses fresques naturelles alliant vert-de-gris, cuivre rougeâtre, ocre moutarde et noirs métalliques.

C'est non loin de ce surprenant décor pierreux que de petits orchestres et des conteurs de légendes ont commencé à se produire, depuis l'été dernier, dans une vaste cavité pouvant accueillir une soixantaine de personnes. Et, depuis peu, il est même possible de jouer les êtres troglobies en passant la nuit sous terre, au fond d'une des grottes de la mine...

Pas de mine dans le crayon

— Je ne comprends toujours pas comment tu as fait pour me convaincre de venir ici.

— Je n'ai pas eu à te convaincre: tu étais tout excitée à l'idée de dormir dans une grotte, très chère.

— Je ne savais pas que c'était à deux pas de North Hatley. Dois-je te rappeler que c'est le village où l'on compte le plus grand nombre de gîtes et d'auberges per capita, au Québec, et pas les moindres?

— Justement, la réclame fait état d'une «suite souterraine»...

— Ça ne serait pas plutôt de fuites souterraines qu'il s'agit?

À notre arrivée dans le gîte de la grotte, un concerto pour plic et plouc nous accueille. La petite truie a beau faire moult efforts pour dégager de salvateurs rayons de chaleur, le plafond suinte allègrement et les deux lits de camp sont constellés de flaques.

— Ça, c'est vraiment la goutte qui fait déborder la vase, celle du chemin qui nous a menés ici. Après la drache dehors, il pleut en-dedans!

— Au moins, tu ne peux pas dire que tu n'y vois goutte, avec ces jolies chandelles. Quelle belle lueur, n'est-ce pas romantique?

— «Grottesque» serait mieux, je crois...

Aménagé dans un ancien magasin à poudre à canon du complexe minier, le gîte de la grotte n'a rien d'explosif et ne paie pas trop de mine. Situé en forêt et à flanc de montagne, il est juste assez confortable pour qu'on se sente en camping, et surtout assez humide pour comprendre que la tente est en pierre.

Dehors, le rideau de nuages s'est maintenant retiré. La glauque lumière de la lune nimbe bien le fût des arbres d'une lugubre aura, mais elle ne réussit pas à se faufiler jusqu'au fond de la grotte. À l'intérieur, quelques rasades de porto suffisent à chasser les derniers relents de moiteur et à convoquer le marchand de sable à faire sa livraison, en dépit des fuites au plafond.

— Au moins, ça ne tombe pas toujours à la même place...

— On ne peut pas en dire autant de la cire. Je souffle les bougies, je ne voudrais pas me réveiller avec un stalagmite paraffiné sur le crâne. Tu veux faire un voeu, chère troglodyte?

— Je souhaite ne pas vivre le supplice chinois de la goutte...

Une fois que les chandelles ont rendu l'âme, l'obscurité est assez profonde pour susciter la cécité ou, du moins, en donner l'impression. Et si une simple lueur d'allumette suffit à faire réfléchir sur la métaphysique des ombres, la lourdeur des ténèbres a tôt fait de nous assommer comme une masse.

Au petit matin, de vagues rayons blafards chatouillent le fond de la grotte et découpent les anfractuosités du plafond rocheux. L'ange bleu, peint sur les parois, n'a pas bougé, pas plus que ne l'a fait ma douce, que je m'attendais à retrouver les yeux cernés, vitreux et grand ouverts.

— Quelle heure est-il?

— Dix heures, tu as fait le tour du cadran. Tu ne serais pas en train d'y prendre goût?

— Tout compte fait, je suis bien contente d'avoir vécu ça.

— Si tu veux, la prochaine fois, on pourrait relier nos sacs de couchage?

— Je vais te faire une confidence, et ce n'est pas un mythe: dormir dans une caverne, moi, ça me rend totalement platonique...

En vrac
- La mine Capelton est située à huit kilomètres de North Hatley et à environ 140 kilomètres de Montréal. La visite guidée dure deux heures et la nuitée dans la suite souterraine revient à 100 $, glacière, petit déjeuner et matériel de camping compris, qu'on soit deux ou six campeurs troglodytiques. Quant aux «spectacles sous la terre», ils ont lieu plusieurs week-ends de la saison estivale. (819) 346-9545, www.minescapelton.com.
- Pour dormir avec plus de confort, ce ne sont évidemment pas les options qui manquent, dans la région, à commencer par l'Auberge Hatley, célébrissime Relais & Châteaux, de même que le Manoir Hovey, tous deux dotés de délectables tables. Les goussets plus légers opteront plutôt pour Cornemuse (1044, rue Massawippi, North Hatley), un splendide gîte décoré à l'écossaise et qui abritait un salon de thé au début du XXe siècle. Tous les week-ends d'été, la joviale proprio Diane Brisson et ses deux jumelles s'affublent comme à la belle époque pour servir le 4 o'clock tea, avec fines porcelaines, petits fours et tout le tralala. Les chambres sont par ailleurs impeccables, le site, aussi coquet que croquignolet et le p'tit déj', copieux à souhait. (819) 842-1573, www.cornemuse.qc.ca.
- Au lieu de plonger dans les entrailles de la terre, on peut se baigner dans l'autrefois de la maison natale de Louis-Stephen Saint-Laurent, premier ministre du Canada de 1948 à 1957. Située à Compton, à une trentaine de minutes de North Hatley, la résidence est flanquée de l'ancien magasin général du père de Saint-Laurent, où on peut faire de drôles de trouvailles: vieux corsets, remèdes de charlatans vendus il y a 100 ans et catalogue Eaton de 1901, entre autres choses. Spectacle multimédia, conférences historiques certains dimanches et guide sur place. 1 800 463-6769, (819) 835-5448, www.parcscanada.gc.ca/st-laurent.
- Après les entrailles, on peut arpenter les entailles de la vertigineuse gorge de Coaticook, traversée par la «plus longue passerelle suspendue au monde». Plus de 10 kilomètres de sentiers pédestres et un circuit pour vélo de montagne de 20 kilomètres sillonnent le parc de la gorge, situé à une quinzaine de minutes de Compton. À voir et à faire sur place: tour d'observation, petite centrale hydroélectrique de 1928, camping, équitation et soirées meurtre et mystère en plein air. (819) 849-2331, www.gorgedecoaticook.qc.ca.