La route grandeur nature

De Matagami à Radisson, sur plus de 600 kilomètres, la route de la Baie-James s’étale dans toute sa splendeur dans le nord du Québec.
Photo: Florence Sara G. Ferraris Le Devoir De Matagami à Radisson, sur plus de 600 kilomètres, la route de la Baie-James s’étale dans toute sa splendeur dans le nord du Québec.

La Route de la Baie-James a des airs de long fleuve tranquille. De Matagami à Radisson, sur plus de 600 kilomètres, elle s’étale dans toute sa splendeur dans le nord du Québec. La mer de conifères qui ondule paresseusement au rythme du vent sur ses pourtours laisse un peu l’impression d’avoir atterri au coeur même de l’immensité.

À l’extérieur de l’habitacle, les deux pieds dans la neige, le regard rivé sur l’étendue vallonnée, c’est le silence qui frappe en premier. Ici, peu ou pas d’habitations viennent rompre le tracé des arbres. Hauts et élancés d’abord, ces derniers s’étiolent à mesure que l’on cumule les kilomètres vers la portion la plus septentrionale de la province. De temps en temps, un immense pylône électrique, pareil à un géant métallique, se dresse, brisant la ligne d’horizon de ses bras tendus.

On est loin des grands centres urbains prisés par les touristes, qui se font plutôt rares dans les petites villes du Nord. Car on ne se rend pas jusqu’à la lisière de la forêt boréale, là où elle cède tranquillement sa place à la toundra de l’Arctique, pour profiter d’une ribambelle d’attractions touristiques et pour déguster les plus récentes créations gastronomiques. En fait, au détour du long ruban asphalté que l’on emprunte bien au-delà du 52e parallèle, il n’y a peut-être qu’Internet qui nous remémore que la civilisation existe.

La région séduit par son caractère minimaliste, par sa beauté aride. Idéale donc pour les amoureux des grands espaces et du plein air.

L’hiver, les bancs de neige s’élèvent parfois si haut que l’on se croirait emmuré. À d’autres endroits, ce sont les rafales qui nous rappellent, par bourrasques, que le vent du Nord peut presque déplacer des montagnes. À défaut, il soulève une partie du sol, balayant la neige — ou le sable, selon la saison —, la déportant vers le centre de la route.

Conçue au cours des années 70 pour permettre l’acheminement de la machinerie nécessaire à la construction des grands barrages hydroélectriques, la Route de la Baie-James est aujourd’hui surtout empruntée par les camionneurs, les « locaux » qui font des allers-retours rapides entre les dernières agglomérations du Sud et leur patelin, et quelques curieux qui rêvent de voir un petit bout du Grand Nord.

Car il s’agit encore de la plus longue portion routière à s’étendre vers le nord dans l’est de l’Amérique du Nord. Que l’on s’arrête chez les Cris à Chisasibi pour plonger les yeux dans la Grande Rivière ou au pied des géants électriques aux abords de Radisson, c’est sans doute là notre meilleure façon de vivre une « expérience boréale » sans avoir à décoller du sol.

D’un kilomètre zéro à l’autre

Le long périple débute à Matagami, « là où les eaux se rencontrent » en cri, au kilomètre zéro, à déjà près de 800 kilomètres de Montréal. La petite bourgade s’est construite autour des projets miniers et forestiers à l’aube des années 60. Aujourd’hui, lorsqu’on voyage vers le nord, c’est presque un passage obligé, un court arrêt pour reprendre son souffle. Parce que rouler d’un trait les 18 heures qui séparent les centres urbains du Sud des rues de Radisson, tout au bout de la route, n’a rien de réjouissant et, surtout, rien de bien prudent.

Au kilomètre 6, avant de se lancer sur la piste, on s’inscrit au bureau d’information touristique. « Vous allez où comme ça ? nous demande gentiment le contrôleur. À Chisasibi ? On vous attend là-bas ? » On nous attend, oui. L’hiver, il est fortement recommandé d’avoir averti quelqu’un de notre arrivée puisque le réseau cellulaire disparaît de la carte aux alentours du kilomètre 50. Il y a tout de même des téléphones d’urgence un peu partout le long du large chemin.

Lorsque se pointe la belle saison, avec ses redoux et ses premiers bourgeons, on peut davantage prendre notre temps. Tout au long de la route, des miradors nichés au creux de tournants en épingle, des ponts jetés sur des rivières impétueuses et quelques campings suggèrent aux voyageurs pressés de ralentir pour regarder autour. Ceux qui adoptent un rythme plus lent auront d’ailleurs peut-être la chance d’entrevoir les ramures des caribous ou d’observer une envolée de lagopèdes, ces oiseaux d’une blancheur immaculée typiques de la région.

Et, justement, il vaut mieux prendre son temps lorsqu’on ne connaît pas l’état de la chaussée. Car si l’hiver les « nids de poule » se remplissent de neige compactée, facilitant le passage, la belle saison révèle une route qui en a vu de toutes les couleurs. On ne l’appelle donc pas la « eaten tire road » pour rien. Aujourd’hui tout asphaltée, elle n’en a pas moins bavé au fil des rudes hivers. Balafrée par les intempéries, elle se déroule tout en crevasses et en bosses. On surveille donc les panneaux qui s’égrènent sur notre passage, pareils aux cailloux du Petit Poucet, et on ralentit un peu la cadence.

Au pays des Cris

Tout au long de la route qui défile jusqu’aux confins québécois accessibles par voie terrestre, de petits chemins ouvrent la porte sur un autre monde. Plus étroits et gravelés, ils mènent aux communautés cries qui se sont enracinées sur les berges de la baie James. Forcés à la sédentarisation par la colonisation, ces peuples ont tout de même conservé certaines coutumes ancestrales. Si on arrive en territoire cri durant l’été, il est d’ailleurs possible de prendre part à différentes célébrations, comme le Mamoweedow. Ce festival culturel d’une semaine rassemble tous les ans les Cris de Chisasibi sur l’île de Fort George et allie danses, chants et cuisine traditionnels. Si on décide d’y participer, il faut toutefois garder en tête qu’il s’agit de rituels et de commémorations spirituelles. Le respect est donc de mise. Se rendre dans la région est l’occasion d’en apprendre plus sur ces populations, mais également celle d’amorcer un dialogue personnel avec les membres de ces communautés souvent mécomprises.

Dernier arrêt : le kilomètre zéro aux limites de la Grande Rivière. Majestueux, démesuré, ce cours d’eau, qui se déverse dans la baie James, est la source même de notre électricité. Au tournant des années 70, de larges barrages hydroélectriques ont été jetés sur ces rives pour alimenter le Québec en énergie. Ils sont toujours actifs, et il est aujourd’hui possible d’explorer l’aménagement Robert-Bourassa et la centrale La Grande-1. Des visites guidées sont d’ailleurs offertes gratuitement aux curieux durant la période estivale ; il suffit de réserver environ 48 heures avant la date désirée. Et il faut bien se trouver au pied de ces géants, véritables mastodontes de pierre et de métal, pour saisir la portée de l’homme sur la nature.

Au petit matin, on reprend la route. À la lisière des arbres, le soleil perce lentement la pénombre nocturne, jetant sa lueur matinale sur la ligne d’horizon. Les aurores boréales se sont faites timides durant notre séjour, mais avec ces tons rosés et orangés qui s’entremêlent avec l’aube, la nuit fait pâle figure. Et la beauté du Nord est là, dans ces petites choses perdues dans le vaste, dans l’immense, dans le toujours très grand.

En vrac

Avant le départ. On fait vérifier son véhicule. La route est longue et un bris mécanique peut coûter atrocement cher s’il survient dans cette contrée reculée. Surtout s’il faut faire remorquer la voiture.

 

Dans le coffre. En plus des bagages, on prévoit un pneu de rechange déjà arrimé sur une jante, un bidon d’essence, de l’huile à moteur, du lave-glace, de la nourriture, de l’eau, quelques couvertures… Pensez survie en cas de panne.

 

Hébergement. À Matagami, on opte pour le moins dispendieux (motel Le Caribou, 819 739-4550), il s’agit d’une ville de passage, après tout. Sur la route, de nombreux campings — dont quelques-uns gratuits — s’offrent aux amoureux de plein air. Pour ceux qui préfèrent dormir à l’intérieur, il est possible de louer une chambre au Relais routier du kilomètre 381 (819 638-8502, km381@sdbj.gouv.qc.ca). À Chisasibi, on s’installe au Chisasibi Motel (819 855-2838), seule installation hôtelière de la ville. On ne parle pas ici de luxe, mais on se trouve au coeur même de la communauté puisque les deux épiceries sont au rez-de-chaussée.

 

Mise en garde. La route de la Baie-James a mauvaise réputation. Et même si celle-ci gagnerait à disparaître, il faut tout de même se méfier des camions chargés de bois. Ces mastodontes roulent à vive allure et soulèvent des nuages de poussière. Il est préférable de ralentir lorsqu’on les croise, pour mieux reprendre la route par la suite.

 

Cuisine. On ne visite pas le Grand Nord pour sa gastronomie. Les Cris ont toutefois pour coutume de partager un repas avec les nouveaux venus. Il va sans dire qu’on ne refuse pas pareille invitation, ne serait-ce que pour les histoires racontées à demi-mot au-dessus des plats.

 

Information. Avant le départ, il est possible de se procurer le Guide touristique officiel que Tourisme Baie-James met à jour tous les ans. Pour en obtenir un exemplaire gratuitement : info@tourismebaiejames.com. Sur Internet, on prend le pouls de la région sur les sites des deux principales associations touristiques : Tourisme Baie-James et Tourisme Eeyou Istchee. Pour les barrages, consultez le site d'Hydro-Québec.