Porto Rico, l’archipel latino de l’oncle Sam

L’imposante forteresse El Morro, à San Juan, est la plus ancienne construite par les Espagnols dans le Nouveau Monde.
Photo: Gary Lawrence L’imposante forteresse El Morro, à San Juan, est la plus ancienne construite par les Espagnols dans le Nouveau Monde.
Américanisée par endroits, teintée d’africanité çà et là, Porto Rico n’a jamais vendu son âme latina à qui que ce soit. Tournée vers les Caraïbes mais fouettée par l’Atlantique, elle forme une entité à part dans le bassin caribéen, autant par sa culture singulière que par ses expériences exaltantes. Survol — c’est le cas de le dire — d’un archipel qui mise gros sur le tourisme.
 

Ça y est, je suis un aigle. Ou un avion. Ou un deltaplaniste ? En fait, ce que me fait vivre La Bestia doit surtout s’apparenter à ce qu’éprouvent les adeptes de wingsuit, ce sport extrême déjanté qui permet à des siphonnés du ciel de planer après s’être jetés du haut d’une falaise vêtus d’une combinaison ailée. Sauf qu’ici, au parc d’aventures Toro Verde, je ne suis pas affublé comme ces hommes-polatouches : j’ai plutôt enfilé une sorte de sac-vêtement dont les lanières fixées à des poulies sont rattachées à un long câble de fer. Un câble de 1446 mètres qui s’étire d’un trait au-dessus d’une vallée, comme une ligne à haute tension.

 

Et, justement, la tension y est plus que palpable : La Bestia, qui donne l’impression de voler comme Iron Man — le corps couché à l’horizontale —, est la deuxième plus longue tyrolienne au monde.

Pendant les quelques minutes que dure mon « vol plané suspendu » avec des pointes de 100 km/h, j’ai carrément l’impression d’être un oiseau de proie en pleine reconnaissance, survolant une profonde vallée à 300 mètres plus bas, scrutant la végétation, les collines ou les Portoricains qui vont leur chemin. Et bien que j’aie l’air saucissonné comme un boudin, je me sens surtout libre comme l’air…

En cours de parcours, je survole d’autres tyroliennes, classiques, celles-là, suspendues en contrebas, dont une qui pendouille sur 800 mètres au-dessus du vide et qui m’a flanqué une de ces pétoches quand je m’y suis élancé en hurlant. Et si je manquais d’élan et que je restais immobilisé au-dessus du vide, comme ça arrive tous les jours ?

« Mets-toi en boule, tu offriras moins de résistance au vent ; sinon, tu n’as qu’à empoigner le câble et à te tirer… ou alors, on ira te chercher ! », m’avait précédemment prévenu Luis, mon guide-instructeur. Eh ! Je n’allais tout de même pas louper cette chance : de par le monde, aucun autre parc d’aventures ne compte autant de kilomètres de câble de tyrolienne. Et puis, une fois qu’on a dompté La Bestia et vaincu la 800 mètres — en solo ou en duo avec un pro, pour ceux qui ont les chocottes —, on peut bomber un peu le torse, ligoté ou pas.

Situé dans les hauteurs de Porto Rico, le parc Toro Verde forme l’une des meilleures raisons de séjourner dans ce petit territoire semi-autonome états-unien, posté à l’est de la République dominicaine, où écotourisme, plein air et aventure douce sont fort répandus.

Voilà plusieurs années que Porto Rico joue d’ailleurs cette carte, malgré la forte densité de population qui donne souvent l’impression, en sillonnant la grande île, qu’elle ne compte presque plus de terrains de jeu vierges : pas moins de quatre millions d’âmes se partagent 9100 kilomètres carrés, sur un territoire d’à peine 165 kilomètres par 55.

En dehors des grands centres (lire : San Juan), l’ancienne Borinquen nous projette tantôt dans une Amérique centrale sous influence états-unienne, tantôt en terra latina pure et dure, le tout jalonné de patelins 100 % hispanophones, de bouis-bouis populaires, de plantations de café (excellent ici), de plages de surfeurs et d’autopistas congestionnées où domine la bagnole-reine.

Cela dit, il existe plusieurs enclaves de verdure çà et là dans la grande île. Outre la randonnée dans la forêt tropicale pluviale du parc national El Yunque, on peut aussi pratiquer l’escalade, le canyoning, le rafting et le body rafting dans une rivière souterraine, le surf (en mer, de rivière ou à pagaie), la plongée sous-marine avec tuba sous narines et le kayak… idéalement avec de fabuleuses lucioles des mers.

Sur la Planète bleue, on compte ainsi à peine une douzaine de sites où on peut admirer l’époustouflant phénomène de bioluminescence aquatique ; or, trois sont situés à Porto Rico, dont un sur l’île de Vieques et un autre à Laguna Grande, une baie intérieure de la réserve naturelle El Faro, dans l’est de l’île principale. Tous deux permettent de vivre « l’une des meilleures expériences psychédéliques légales » qui soient, assure le guide Lonely Planet.

Dans un cas comme dans l’autre, il suffit d’agiter les eaux avec sa main ou sa pagaie pour voir apparaître un intrigant halo bleu phosphorescent, la nuit venue, lequel provient de la présence de micro-organismes unicellulaires qui s’illuminent lorsqu’ils entrent en contact avec l’oxygène.

Malheureusement, l’intensité de l’activité bioluminescente n’est pas toujours à son meilleur suivant la saison ou… la présence d’une lune plus ou moins pleine, en sus de la pollution lumineuse urbaine — beaucoup moins forte à Vieques, cela dit.

Mais, en tout état de cause, la sortie nocturne à Laguna Grande, d’abord dans un long tunnel formé de palétuviers, ensuite sur cette vaste baie intérieure aux cieux tapissés d’étoiles, vaut le déplacement.

Tout comme c’est le cas, dans un registre totalement distinct, de San Juan.

San Juan, fine fleur architecturale

« Hé, les compatriotes ! Vous avez envie d’essayer des churros trempés dans le meilleur chocolat en ville ? On m’a conseillé une bonne adresse, à deux pas d’ici ! »

Après les avoir repérés à l’oreille, j’allais ainsi aborder ces braves croisiéristes fleurdelisés qui semblaient chercher un resto quand… ils se sont bêtement engouffrés dans un Burger King. Quand t’es né pour un p’tit pain (à hamburger)…

D’ordinaire, je ne me rue pas d’emblée sur les Québécois que je croise en voyage, mais ce matin-là, après deux heures à baguenauder dans le ravissant Viejo San Juan, j’étais guilleret à souhait et mon coeur était puissamment pimpant. Aussi pimpant que toutes ces façades gaiement peinturlurées et ornées de balconnets ouvragés qui longent des pavés bleutés, foulés du coussinet par des contingents de chats errants, entre deux affiches « À louer » — économie chancelante oblige.

En fait, c’est une délectation de tous les instants que de se perdre dans ces ruelles étriquées et pentues, reliées par des escaliers ou reliant des placettes, longeant les remparts ou donnant sur une cour fleurie, zigzaguant entre deux places fortes ou débouchant sur un cimetière marin nimbé d’embruns et de nostalgie.

Fondée en 1521, encensée par l’UNESCO et rehaussée de quatre ensembles de fortifications — dont la colossale forteresse El Morro —, San Juan forme la deuxième plus ancienne cité coloniale des Amériques (après Santo Domingo, en République dominicaine).

Elle jouit aussi du titre de deuxième port le plus fréquenté par les bateaux de croisière du globe : en février dernier, un tsunami de près de 18 000 passagers l’a même engloutie en une seule journée. D’où la nécessité de passer au moins une nuit dans cette ville à l’épatante joliesse, ce qui permet de constater que les fines tables y sont légion — même si la tradition culinaire de l’archipel portoricain n’est pas à porter aux nues — et que les bars où retentissent samba, mambo et autres cha-cha s’y embrasent plusieurs soirs par semaine.

Si le Viejo San Juan mérite à lui seul plusieurs jours, d’autres quartiers valent le détour, comme Santurce, jadis mal famé et aujourd’hui ponctué de galeries et de murales bigarrées ; Isla Verde et son immense plage ; ou encore Condado, en cours de revitalisation, qui évoque un croisement entre Miami et Virginia Beach et où se succèdent bars animés, fines tables et hôtels branchés ou guindés.

Luxe tout-compris

Car, si Porto Rico n’a jamais versé dans les complexes tout-compris faute de main-d’oeuvre bon marché, elle mise de plus en plus sur le tourisme de luxe (et sur d’innombrables casinos). Encore en décembre dernier, le mythique hôtel Vanderbilt a rouvert après des rénovations et des investissements de 200 millions de dollars, tandis que les Ritz-Carlton, St. Regis et autres W (sur Vieques) attirent vacanciers friqués ou adeptes de bleisure (qui mélangent business et leisure — affaires et loisirs).

« En fait, on dit de notre île que c’est elle qui est tout-compris car il y a tant à voir et à faire dans un court rayon ! », explique Luis D. Muñiz-Martinez, directeur exécutif adjoint de la Puerto Rico Tourism Company.

Vrai que les activités sportives et de plein air y sont fort répandues, que les golfeurs y prennent leur pied, que San Juan a peu d’équivalents coloniaux dans les Caraïbes et que l’archipel compte de nombreuses plages à se faire damner, comme Playa Flamenco, sur Culebra, qui revient souvent sur la liste des 10 plus belles au monde.

Mais, maintenant que Cuba clignote ferme sur le radar d’une armada en devenir de touristes états-uniens, clientèle traditionnelle de Porto Rico, quel sort attend cet archipel bien plus coûteux que la Isla Grande ?

« Cuba est 12 fois plus grande que Porto Rico et tout ce qu’on peut y pratiquer est davantage éparpillé sur son immense territoire ; ici, on peut s’installer plusieurs jours à San Juan et ses environs, et rayonner chaque jour », explique Luis D. Muñiz-Martinez.

Reste aussi l’attrait de la différence d’une culture latina singulière et mâtinée d’américanisme ; une île (Isla Mona) surnommée « la Galapagos de Puerto Rico », vu sa biodiversité ; une Ruta Panoramica de 266 kilomètres qui passe par des bourgades montagnardes pittoresques ; et le plus grand radiotélescope du monde, celui d’Arecibo, qui a servi au tournage de Goldeneye.

Sans compter que Porto Rico permet justement de jouer les James Bond en se laissant glisser le long d’interminables câbles — ou d’apprendre à voler comme un oiseau de proie, c’est selon.

En vrac

Y aller. Toronto et San Juan sont reliés en vol direct (quatre heures et demie) par WestJet (à l’année) et Air Canada (en saison), tandis que tous les transporteurs états-uniens présents à Montréal desservent aussi San Juan, mais avec escale à New York, Philadelphie, Charlotte… (au moins cinq heures et demie de vol).

 

Hébergement. À San Juan, le splendide El Convento loge dans un ancien couvent de la vieille ville, avec cour intérieure, toit-terrasse avec piscine et vue imprenable sur la cathédrale voisine. Tout nouveau, tout beau, l’hôtel-boutique Olive compte plusieurs chambres à la déco décoiffante et une terrasse avec piscines aux eaux couleur bioluminescence. Quant au Hilton Condado Plaza, il ne paie pas de mine à l’extérieur mais sa jolie déco intérieure le rend fort agréable, y compris dans ses vastes chambres modernes ouvertes sur la mer.

 

Restauration. À San Juan : le Budatai pour ses excellents dim sum et tapas fusion; Augusto’s pour sa cuisine d’inspiration française teintée d’influences portoricaines; la Casa Cortes pour des churros décadents et le meilleur chocolat chaud en ville, servi avec un fromage fondu. À Fajardo: Pasion por el Fogon pour déguster à prix raisonnable des mets traditionnels portoricains.

 

Visites et tours guidés. Pure Adventure organise des sorties nocturnes en kayak à Laguna Grande pour observer la bioluminescence. Pour s’initier au surf à pagaie en plein coeur de San Juan : velauno.com. Pour tout savoir sur San Juan, contactez Leopoldo Rosso Gonzalez, un guide aussi omniscient que divertissant : leopoldorosso@gmail.com. Pour un peu d’équitation avec des guides hypersympas : carabalirainforestpark.com.

 

Livres et guides. Lonely Planet a récemment mis à jour son guide Puerto Rico (en anglais), fort complet.

 

Renseignements:
seepuertorico.com