J'aime ta couleur, café

Il est courant de voir des vendeurs de fruits exotiques au bord des routes.
Photo: Hélène Clément Il est courant de voir des vendeurs de fruits exotiques au bord des routes.
D’abord, il y a eu les Arawaks, ensuite Christophe Colomb. « La plus belle île que mes yeux aient jamais entrevue », a dit le navigateur italien à sa reine, en 1494. Deux cents ans plus tard, c’est au tour des pirates d’y élire domicile. À Port Royal. Les plus beaux trésors n’attirent-ils pas la convoitise ? Puis, il y a eu les touristes fuyant en masse les frimas de l’hiver et les Japonais attirés par le café. Et il y a eu James Bond aussi. Ou plutôt son géniteur, Ian Fleming. Dans le sillage de 007, entre Kingston et Montego Bay, via les Blue Mountains et Oracabessa.


C’est connu, James Bond aime son dry martini agité et non brassé (shaken not stirred). L’agent 007 le préfère aussi avec de la vodka plutôt que du gin. Vive le Vesper. Mais Bond buvait-il aussi du café ? Bien sûr que oui !

Et pas n’importe lequel, celui des Blue Mountains. « Le meilleur au monde », selon 007, observe-t-on dans Vivre et laisser mourir. Pourquoi le café jamaïcain ? Parce que le géniteur du célèbre agent secret, l’écrivain britannique Ian Fleming, s’en délectait lors de ses séjours en Jamaïque où il possédait une maison, la GoldenEye.

Pas surprenant que son héros en raffole aussi. On verra pour la suite. Les Japonais aussi en sont fous ! « D’ailleurs, la quasi-totalité de notre production de café est exportée au Japon », dit Alton Bedward, conseiller et guide à la Craighton Estate. « Yeah man ! »

Les amateurs de café qui fréquentent la Brûlerie Saint-Denis, à Montréal, ont sûrement noté que le Jamaican Blue Mountain coûte 15 $ les 100 grammes, alors que le prix des autres cafés (sauf l’Hawaïen) gravite autour de 4$ les 100 grammes.

« Et il se vend, assure le jeune homme derrière le comptoir, rue Saint-Denis. Les gens l’achètent en petite quantité pour l’offrir en cadeau, ou le dégustent ici, servi dans une cafetière à piston. C’est exotique de boire du café Blue Mountain. » Mais encore plus de se retrouver dans ces montagnes tropicales, au coeur d’une plantation de café, se baladant entre 400 000 plants gorgés de fruits rouges et gros comme des billes. Où de minuscules oiseaux mouches à bec rouge et à queue fourchue pollinisent les fleurs et où le mouvement des nuages dans les vallées nous fait entonner Natural Mystic de Bob Marley.

Man ! La mer est belle en Jamaïque, mais la montagne est vraiment spectaculaire. Des lichens, des fougères arborescentes, des plantes épiphytes, une soixantaine d’espèces d’orchidées, des broméliacées, des lobelias, des bégonias, des bambous.

Des criquets, des sauterelles, des millepattes, une soixantaine d’espèces de grenouilles, des fourmis araignées.

Des centaines d’oiseaux également : le sorcier de la montagne, la colombe bleue, l’oiseau rasta, les perroquets, les oiseaux du paradis… de quoi rendre fou l’autre James Bond. L’ornithologue américain. L’auteur de l’ouvrage de référence A Field Guide to the Birds of the West Indies.

C’est en feuilletant l’opuscule que Ian Fleming, aussi ornithologue passionné, décide, sans l’approbation de l’auteur, d’utiliser son nom pour baptiser son héros. Un nom que le romancier juge très banal.

C’est ainsi que naît en 1952, à Oracabessa, l’espion le plus connu au monde.

 

Un café réputé

Du quartier des affaires New Kingston jusqu’au village d’Irish Town, sur le flanc sud des Blue Mountains, il faut compter 40 minutes en voiture. Pas que le hameau aux souches irlandaises gîte loin de la capitale — Kingston est située au pied du massif montagneux —, mais la route qui y grimpe est en lacet. Chemin étroit et conduite à gauche en sus, et bienvenue le klaxon. Yeah man !

Ce matin-là, d’épaisses volutes de brume bleutée voilent les crêtes. Impossible d’entrevoir la cime du plus haut sommet de la paroisse St. Andrew, le Catherines Peak, à 1350 mètres. Ni, un peu plus à l’est, le Blue Mountain Peak, le point culminant en Jamaïque, à 2256 mètres.

« C’est le brouillard bleuté qui a donné le nom à ce massif montagneux, explique Alton Bedward. Certains disent que la condensation produite par les nombreux mahots bleus — l’arbre national de la Jamaïque — sur les flancs des Blue Mountains serait garante du bleu de la brume. »

Assis confortablement sur la vaste véranda de la maison rose de style géorgien Craighton House, datant de 1805, au coeur d’un jardin de fleurs, d’arbres et de plants de café, à 800 mètres d’altitude, nous écoutons l’histoire de cet or noir jamaïcain réputé l’un des meilleurs au monde.

Au XVIIIe siècle, le roi Louis XV aurait envoyé trois plants de café arabica en Martinique, dont un fut donné cinq ans plus tard au gouverneur anglais de la Jamaïque, sir Nicholas Lawes. Depuis, l’un des plus prestigieux cafés au monde s’épanouit sur les contreforts de la paroisse St. Andrew, à l’ombre de bananiers, de papayers, d’arbres à akee, de mahots bleus et d’acajous.

« Un microclimat influencé par les alizés est-ouest, un sol volcanique, une pluviométrie favorable, une température de cinq à sept degrés plus basse que sur le reste de l’île — ce qui permet, entre floraison et récolte, de prolonger la saison jusqu’à dix mois, plutôt que cinq —, ainsi que la présence d’un épais brouillard. Ce qui est fondamental pour un bon café », explique Alton Bedward.

La pente étant à fond de cuve, les cerises de café sont ramassées manuellement, une par une. « Seul le café cultivé à partir de 1800 mètres obtient l’appellation contrôlée Jamaica Blue Mountain Coffee, dit le guide. L’arabica représente environ 90 % de la superficie plantée. »

Lors de la dégustation, nous apprenons qu’une tasse de Blue Mountain contient moins de 25 mg de caféine, alors qu’une tasse de robusta, une culture qui nécessite moins d’entretien, en contient entre 150 et 175. Et qu’il vaut mieux boire son café noir car le lait peut l’intoxiquer, selon le mélange. Et si on sucre, opter plutôt pour le sucre brun, le sucre d’érable ou le miel.

Comme pour le vin, un café pris en bonne compagnie, dans un bel endroit, là où poussent les grains, dans des conditions exceptionnelles et le respect de l’environnement, ne peut être que bon. Celui-ci n’est ni amer, ni acide, c’est un bon café filtre. Mais est-ce que ça justifie le prix ?

Depuis 1981, la Craighton Estate appartient à la Ueshima Coffee Co., la plus grande compagnie de café au Japon. Et 65 % de la production est exporté au pays du Soleil levant.

Dans les pas de Matricule 007

À quelques encablures de là, au sommet du morne voisin, à 1000 mètres d’altitude, le Strawberry Hill allie charme et discrétion. Retraite montagnarde charmante implantée dans un décor digne du XIXe siècle sur un domaine de 12 hectares, l’hôtel de charme est depuis 1972 la propriété de Chris Blackwell, fondateur du label Island Records, une société d’édition musicale.

Sans Blackwell, la notoriété de Bob Marley n’aurait sans doute pas dépassé les quartiers de Kingston, U2 n’aurait peut-être pas franchi le cap du deuxième album et Cat Stevens n’aurait pas connu la même carrière. Mais son premier vrai bon coup, c’est à 24 ans qu’il le réalise lors du tournage du film James Bond 007 contre Dr. No. Il déniche la jolie plage de Laughing Waters (la James Bond Beach), où Ursula Andress sort de l’eau en chantonnant, des lambis à la main.

Puis, le brillant homme d’affaires né en 1937, qui règne sur un petit empire hôtelier de luxe dont trois hôtels en Jamaïque — Strawberry Hill, The Caves et GoldenEye (jadis la demeure de Ian Fleming), lance sa propre marque de rhum jamaïcain, le Blackwell Black Gold.

C’est à GoldenEye que le romancier Fleming, issu d’une famille de riches banquiers, écrira les 14 volumes des aventures de James Bond. Toutes seront portées au grand écran. Les inconditionnels des films de 007 reconnaîtront certains lieux qui ont servi de décor lors des tournages. Entre autres, la James Bond Beach et les chutes Dunn’s River (hautes de 200 mètres), près d’Ocho Rios, qu’Ursula Andress et Sean Connery gravissent main dans la main dans Dr. No. Quant au sprinter Usain Bolt, il les franchit à la course pour une publicité touristique.

Et pour le potin : Blackwell est le fils de feu Blanche Lindo, héritière d’une longue lignée de propriétaires de plantations en Jamaïque et maîtresse de Ian Fleming. Le monde est petit !

Pirates des Caraïbes

La nuit s’annonce lorsque nous arrivons à Port Royal. C’est par une mince langue de terre appelée Palisadoes, qui protège la baie de Kingston et dessert l’aéroport international Norman Manley, que nous atteignons l’ancienne cité des pirates, hantée par le souvenir d’Henry Morgan.

Fondée en 1656 par les Anglais, Port Royal a connu un essor rapide grâce à la présence de boucaniers invités par le gouverneur de la Jamaïque à s’y établir afin de défendre le siège du gouvernement britannique contre les Espagnols. Au menu : débauche et contrebande. L’âge d’or de cette cité corsaire se terminera de façon brutale le 7 juin 1692, alors qu’un important séisme précipitera les deux tiers de la ville à plusieurs mètres sous la mer. Kingston fut fondée peu de temps après pour accueillir réfugiés et survivants de l’ex-capitale de la Jamaïque.

Ce repaire de mécréants, que les gens d’Église avaient baptisé « la ville la plus dépravée de la chrétienté », est aujourd’hui un village de pêcheurs de quelque 2000 habitants. Une tournée des lieux avec un guide conduit le visiteur dans les ruines du Fort Charles et de la Giddy House (maison étourdie), nommée ainsi pour l’effet qu’elle provoque à qui s’aventure en ses murs.

Les vibrations provoquées par un tremblement de terre ont entraîné une liquéfaction du sol et endommagé le bâtiment. Impossible de traverser la pièce sans être déséquilibré. Bizarre !

Il fait nuit lorsque nous rejoignons notre hôtel dans New Kingston, un quartier de bureaux et d’hôtels sécurisés. Ici, pas de tout-compris étoilés, Kingston s’adressant plus aux gens d’affaires qu’aux touristes. Et les hôtels sont parfois un peu rétros. On fait avec !

Il y a bien quelques maisons coloniales à visiter, comme la Devon House, une des plus belles de la capitale, construite en 1881 au goût de George Stiebel, un Jamaïcain ayant fait fortune grâce à de judicieux investissements dans des mines d’or au Venezuela. Puis le musée Bob-Marley. Sauf qu’il y a un mois, il était fermé pour rénovation. Sinon, Kingston révélera son âme à ceux qui sauront l’écouter et s’efforceront de l’atteindre. Demain, cap sur Montego Bay.

Bons baisers de la Jamaïque. Yeah man !


Notre journaliste était l’invitée de l’Office de tourisme de la Jamaïque.

En vrac

Hébergement À Kingston, The Knutsford Court Hotel, un peu rétro mais avec grandes chambres, beaux jardins et piscine extérieure. À Irish Town, dans les Blue Mountains, l’hôtel de charme Strawberry Hill où les Rolling Stones ont séjourné, ainsi que Bob Marley, après l’attentat dont il a été victime en 1976. À Oracabessa, près d’Ocho Rios, le luxueux GoldenEye pour une expérience digne d’un film de James Bond. À Montego Bay, tiens, dans un tout-compris pour adultes, le Riu Palaca Jamaica. La cuisine y est plus qu’honnête et les chambres, spacieuses, modernes et aux couleurs reposantes.

 

Restauration À Kingston, le Gloria’s, situé au coeur du village de Port Royal, près du front de mer. On y sert des spécialités jamaïcaines comme le thé au poisson, le poisson escoviche (frit avec une marinade), le poisson vapeur, en ragoût ou au curry, le pain festival (mi-pain, mi-beignet), du homard… Le restaurant Grogg Shoppe, au centre de Devon House. Annexe à la maison coloniale : un complexe de boutiques et restaurants où il fait bon flâner sur la place en dégustant la fameuse crème glacée de chez I Scream. Coup de coeur pour celles au coco et au rhum et raisins. À Kingston, Ocho Rios et Montego Bay : Scotchies pour le jerk. Poulet et porc sont marinés dans un mélange d’épices qui combinent piment Scotch Bonnet (l’un des plus forts au monde à l’échelle de Scoville), piment de la Jamaïque, girofle, cannelle et muscade. La viande est ensuite rôtie ou fumée pendant des heures. De vieux barils d’huile sont souvent utilisés comme fumoirs. Le jerk est si populaire que les Jamaïcains ont créé la Route du jerk.

 

Neuf incontournables pour lâcher prise et découvrir… La visite de la plantation de café Craighton Estate dans les Blue Mountains, près de Kingston. Une visite guidée de Port Royal, ancienne cité de pirates à 35 minutes du centre de Kingston. Nager avec les dauphins à Dolphin Cove, Ocho Rios. Gravir la suite de chutes en cascade Dunn’s River Fall ou simplement se promener et pique-niquer dans le parc tropical à Ocho Rios. Descendre à toute vitesse la Mystic Mountain en bobsleigh sur rails. Expérimenter la plus longue tyrolienne de la Caraïbe, à Montpelier, près de Montego Bay, avec l’entreprise Chukka. Déguster du rhum Appleton à la Appleton Estate Jamaica Rum. Faire un tour sur un radeau en bambou pour connaître la légende de Martha Brae, une vieille sorcière Arawak. Nager en pleine nuit dans la lagune la plus phosphorescente au monde : Oyster Bay. Le mélange d’eau fraîche de la rivière Martha Brae, des eaux saumâtres de la mangrove et de l’eau salée de la mer caraïbe a donné naissance à des milliards et des milliards de micro-organismes luminescents.

 

Renseignements visitjamaica.com.