Musandam, la petite Norvège d’Arabie

Une des nombreuses mosquées de Khasab, non loin du port
Photo: Gary Lawrence Une des nombreuses mosquées de Khasab, non loin du port
À l’extrême pointe orientale de l’Arabie, une infime parcelle du sultanat d’Oman forme une péninsule aussi rêche que singulière, aussi isolée que spectaculaire. Bienvenue à Musandam, où le décor évoque parfois la planète Mars, où les fjords échancrent le relief de façon marquée, et où perdurent une foule de traditions. Toutes sortes de traditions.​
 

«Regardez, voilà les contrebandiers dont je vous parlais ce matin ! », lance Khaleb, guide du dhow (boutre) où je prends place. Devant nous, une vedette rapide lourdement chargée fait lever de grandes gerbes d’eau sur son passage, tandis que le soleil s’apprête à disparaître derrière les vertigineuses falaises blondes entourant Khasab.

Debout sur sa cargaison emballée sous des bâches, un des shooties (contrebandiers) joue les équilibristes et nargue le vent, tandis que son comparse garde un oeil vers l’avant, où s’entame la sarabande des bateaux illégaux en fin de journée.

« Ils doivent partir à cette heure-ci pour contourner les obstacles dans le détroit d’Ormuz et arriver en Iran à la tombée de la nuit, afin de ne pas être repérés, poursuit Khaleb. À Khasab, ils ont leur propre quai et les flics ferment les yeux sur leurs combines. Mais il n’en va pas de même de l’autre côté du détroit. »

Ce n’est pas d’hier que Musandam sert de repaire aux truands de tout acabit. Située tout juste à l’est des Émirats arabes unis — et à quelques heures de route de Dubaï —, cette petite exclave omanaise ferme depuis toujours le passage stratégique qui se resserre entre le golfe Persique et la mer d’Oman, droit devant l’île iranienne d’Ormuz. Vue du ciel, cette péninsule de 32 000 âmes évoque « une lance qui tenterait d’atteindre les entrailles de l’Iran », a dit un jour un géologue.

Avec ses côtes déchiquetées, ses sommets étourdissants et son foisonnement d’îles et de criques, Musandam a longtemps vu se terrer les forbans enturbannés qui attaquaient les navires marchands du détroit — mais aussi la flotte britannique —, quand ces derniers s’aventuraient le long de ce qu’on appelait alors la Côte des Pirates, aux XVIIIe et XIXe siècles.

L’esprit de piraterie

Aujourd’hui, l’esprit de piraterie subsiste toujours chez les innombrables contrebandiers de la paisible Khasab. Mais si ceux-ci font partie intégrante du décor, ils ne sont nullement menaçants : le sultanat d’Oman — une pétromonarchie pacifique dirigée depuis 44 ans par le sultan Qabus ibn Saïd — demeure l’un des lieux les plus placides et hospitaliers du golfe Persique. Et même si les habitants de Musandam sont plus réservés et conservateurs, ils n’en demeurent pas moins relativement ouverts à l’étranger.

Ce n’est pas à bord du dhow, où j’ai passé la journée, que j’ai pu le constater : le guide est pakistanais, le skipper est égyptien et le matelot-serveur-homme-à-tout-faire est bangladais. Attirés par l’essor du tourisme en ce coin de pays reculé mais de plus en plus accessible, nombreux sont les étrangers qui affluent à Khasab, capitale du gouvernorat de Musandam et point de départ des excursions qui permettent d’explorer les environs, à commencer par ses khwar (fjords). Et quels khwar !

À khor perdu

Tantôt couleur de paille, tantôt rosâtres, ces khwar (khor, au singulier) dressent leurs prodigieuses falaises hors des eaux, créant d’infranchissables forteresses minérales chauffées à blanc et martelées par l’implacable pilon solaire, et qui ont valu à la région le surnom de « Norvège d’Arabie ».

Formés par la lente collision de deux plaques tectoniques, leurs strates plongent en diagonale sous l’étale ou ondoient en courbes au-delà de sa surface : tout géologue risque ici d’être en proie au syndrome de Stendhal devant tant de rude beauté fruste.

Malgré l’éloignement et l’isolement, quelques petits hameaux émergent çà et là au pied des contreforts burinés par le soleil. « Voyez ces villages de pêcheurs : le sultan Qabus leur fournit gratuitement l’électricité et leur fait livrer de l’eau par bateau, pour les encourager à demeurer sur place et à perpétuer la tradition », de lancer Khaleb, tandis que notre dhow s’enfonçait dans le khor ash-Sham, plus tôt dans la journée.

Depuis des siècles, ces membres de la communauté des Shihuh vivent au fond des fjords et n’ont accès au reste du monde que par voie maritime, occupant des terres trop incultes pour être cultivées, élevant quelques chèvres pour varier un peu l’alimentation que leur procure leurs pêcheries. « Chaque matin, des grossistes de Dubaï viennent acheter leurs prises ; c’est plus payant que d’aller à Khasab, et ils n’ont pas à se déplacer ! », explique Khaleb.

C’est après avoir longé une succession de falaises coupant à angle droit les eaux luminescentes du khor ash-Sham que notre boutre est arrivé à Jazirat al-Maqlab, alias Telegraph Island. Ainsi nommée par les Britanniques, qui ont longtemps dominé la région — et qui ont créé l’exclave de Musandam pour garder la mainmise sur le détroit d’Ormuz —, cette île abritait jusqu’en 1868 un poste de télégraphe relié par câble sous-marin au Pakistan et à l’Inde.

Aujourd’hui, il n’y subsiste plus que de vagues ruines, un promontoire et un escalier aménagé dans le calcaire qui donne aux lieux de petits airs méditerranéens. Surtout quand les dhows s’y amarrent pour laisser leurs occupants piquer une tête et explorer les invitantes eaux environnantes, où foisonnent poissons-chirurgiens, poissons-perroquets et des oursins gros comme des mines antichars.

En naviguant pour se rendre sur place, il n’est pas rare qu’on croise aussi quelque cormoran de Socotra en train de faire le pied de grue sur un récif, et surtout des dauphins à bosse qui se donnent en spectacle autour des dhows, lorsque ceux-ci naviguent près de l’embouchure du fjord.

Mais pour patauger en compagnie de requins-nourrices ou de requins-baleines, il faut naviguer vers Kumzar, le village le plus oriental de Musandam. Ses habitants parlent toujours le kumzari, un dialecte amalgamant arabe, farsi, ourdou, hindi, anglais et portugais ; autant de langues grappillées au passage des navires marchands, des populations et des conquérants, au fil du détroit et des époques.

À l’assaut des forteresses naturelles

Si la mer a façonné son relief et ses humeurs, Musandam semble s’en trouver à des années-lumière quand on la parcourt de l’intérieur et qu’on explore ses djebels, incroyables massifs montagneux hors de ce monde.

Colossales et dantesques, ces formations naturelles de calcaire ocre clair semblent avoir été taillées et empilées par un titanesque hercule. Par endroits, un monolithe gros comme une maison tient en équilibre au bord d’une falaise ; partout, le relief tourmenté semble être né d’un prodigieux cataclysme.

Tandis que notre 4x4 s’acharne à gravir le chemin de caillasse particulièrement pentu qui mène au djebel Harim — le mont des Femmes —, je me sens de plus en plus petit dans ce décor digne du Grand Canyon ou de la planète Mars, c’est selon.

Au belvédère situé à 700 mètres, je recommence à grandir en admirant le chemin parcouru dans la vallée en contrebas, si desséchée et rocailleuse soit-elle. Puis, à 1400 mètres, j’ai l’impression d’avoir quitté ma planète en voyant mon guide Sherif verser un peu d’eau sur des rochers pour en faire ressortir des fossiles de coquillages bien incrustés dans le roc.

« Non seulement le niveau des océans était jadis beaucoup plus élevé et recouvrait la péninsule, mais encore, ces montagnes se sont formées grâce à la tectonique des plaques qui les a élevées à cette altitude », explique Sherif, avant d’attirer mon attention sur des pétroglyphes gravés par les Shihuh dans le roc.

Un peu partout autour de nous, sur les façades minérales qui s’élèvent en de parfaites verticales, des demeures en pierres haut perchées semblent totalement inaccessibles et se fondent dans le décor. Parce qu’ils ne vivaient ici que lorsque la chaleur devenait trop accablante, l’été venu, les Shihuh ont conçu ces habitations basses, les baït al qufl (littéralement : « maisons aux serrures »), qu’ils quittaient, bien verrouillées, quand ils redescendaient vers la mer, l’hiver.

« Plus personne n’y habite maintenant, et les Shihuh occupent désormais les vallées d’altitude où ils cultivent le blé et les dattes et où ils élèvent leurs chèvres », explique Sherif, alors que nous arrivons sur le plateau de Sayh, courtepointe de terres plus ou moins cultivées. « Cela dit, de moins en moins de gens vivent ici parce qu’il n’y pleut plus comme avant, depuis une dizaine d’années, poursuit-il. Et de toute façon, quand l’hiver revient, il fait trop froid, alors tout le monde redescend près de la mer, surtout à Khasab. »

Grosse bourgade de 12 000 âmes balayée par le vent, la poussière et les embruns, Khasab ne passera pas à l’histoire pour sa palette d’attraits. Oh ! il y a bien la grande mosquée du sultan Qabus, que le monarque a payée de sa poche comme il l’a fait dans bien des villes omanaises. Les portails colorés qui ornent certaines demeures ? Plutôt jolis, tout comme cette mignonne mosquée qui se découpe en finesse sur fond de palmiers et de falaises, aux abords d’un canal.

Quant au petit fort construit par les Portugais lorsqu’ils contrôlaient le détroit d’Ormuz, les Omanais l’ont modifié quand ils ont repris le contrôle de Musandam — et de tout le pays, d’ailleurs.

Reste, bien sûr, le souk autour duquel gravite toute une intrigante faune de contrebandiers, mais aussi plusieurs marchands iraniens qui ont franchi le détroit en sens inverse. Avec tout ce qui transite vers l’Iran depuis Musandam, c’est bien là la moindre des choses…

L’auteur était l’invité de Qatar Airways et de l’Atana Musandam.

En vrac

Transports Qatar Airways relie Montréal à Mascate trois fois par semaine, via le tout nouvel aéroport Hamad de Doha, au Qatar. Compter une treizaine d’heures de vol au total, à l’aller.

 

Oman Air dessert quotidiennement Khasab depuis Mascate (70 $ aller simple), en 75 minutes. Il arrive cependant que le vol soit annulé pour cause de grands vents ou de brouillard intense, surtout durant l’hiver. À noter qu’aucun taxi ne dessert l’aéroport de Khasab — ni la ville, d’ailleurs ! Enfin, un traversier rapide relie Mascate à Khasab en cinq heures, le long des côtes… pour le même prix que l’avion. Départs un jour sur deux, dans les deux directions.

 

Hébergement Tout nouveau, tout beau (mais bizarrement situé entre le port et un hideux supermarché), l’Atana Musandam compte de vastes et ravissantes chambres, une jolie piscine et une aire de jeu pour les enfants. La restauration est plutôt bonne, mais le bar brille par son absence ; pour s’offrir une bière (9 $ la canette de Foster’s), il faut emprunter la navette qui dessert l’Atana Khasab, vraiment bien situé en bord de mer et près d’une immense plage, mais dont la déco fait un peu vieillot.

 

Excursions Plusieurs forfaitistes proposent des mountain safaris (environ 100 $ par personne par demi-journée), des croisières en dhow (25 $ par personne par jour, avec repas, masque et tuba) et autres excursions en kayak de mer, dont Khasab Travel Tours. On peut aussi louer un véhicule à Khasab pour explorer la péninsule qui couvre 2000 kilomètres carrés. La route de 42 kilomètres qui mène à l’émirat voisin de Ras Al-Khaïma est, paraît-il, fort spectaculaire.

 

Sécurité Exception faite du Dhofar, région frontalière avec le Yémen où traverse parfois quelque barbu agité du bocal, Oman forme l’un des pays les plus sûrs du golfe, et Musandam n’échappe pas à cette règle. L’essentiel de la population y pratique l’ibadisme, une branche pacifiste de l’islam.

 

Lecture Oman et les Émirats arabes unis, Lonely Planet, 2014, 320 pages ; Oman les Émirats arabes unis, Gallimard, Bibliothèque du voyageur, 2014, 288 pages.

 

Renseignements : omantourism.gov.om.