Un «road trip» à l’eau de rose

Dans le désert, les Roses font appel au système D. Elles appren­nent à la dure les rudiments de la mécanique et développent rapi­dement une expertise pour se dépêtrer.
Photo: Émilie Folie-Boivin le Devoir Dans le désert, les Roses font appel au système D. Elles appren­nent à la dure les rudiments de la mécanique et développent rapi­dement une expertise pour se dépêtrer.

Au lever du soleil, les filles ne font pas la grasse matinée sur de moelleux oreillers en duvet. Elles ont plutôt les deux mains dans l’huile et vérifient la pression des pneus de leur 4x4, avant de s’enfoncer dans le désert marocain et de s’orienter sans technologie moderne. Le Trophée Roses des sables est le véhicule par lequel des centaines de Québécoises s’embarquent chaque année pour se perdre et, avant tout, se retrouver. Un voyage déboussolant.

Les filles roulaient depuis une douzaine d’heures sous le soleil cuisant des routes marocaines quand elles sont arrivées au premier bivouac, point de départ du « vrai » parcours dans le désert. Épuisées par la conduite, comment dire, « sportive » de la population locale, une tempête de sable les a fouettées en sortant de leur 4x4.

Le sable aussi fin que de la farine avait eu le temps de s’immiscer dans tous les recoins possibles de leurs bagages, disposés dans les tentes protégées par une couverture qui battait au vent. Il s’est mis à pleuvoir, chose rarissime dans le désert.

Puis, en découvrant la « rusticité » des installations sanitaires du campement (les douches de fortune sont munies d’eau chaude et les toilettes portatives sont nettoyées après chaque utilisation : le luxe), l’une des participantes s’effondre.

« Ah non, je refuse de faire pipi dans des toilettes portatives ! J’ai jamais fait ça. Je ne serai jamais capable ! » Sa coéquipière lui rappelle alors que, sur le terrain du rallye, le lendemain, elle le fera accroupie au milieu du désert. Ça, et bien plus. « Dans quelle galère me suis-je embarquée ? »

Ce n’étaient pas les premières épreuves que les participantes du raid d’orientation du Trophée Roses des sables (TRDS) devaient affronter depuis le départ officiel du rallye féminin, trois jours plus tôt, en France.

Bien que le coffre de leur pick-up fût rempli de charcuteries, de foie gras et de bulles achetées près de Ciboure, le degré de confort diminuait à mesure qu’elles mettaient le cap au sud. Plusieurs n’avaient jamais fait de rallye, encore moins conduit de 4x4. À la veille du début du parcours, aux portes du désert du Sahara, tout devenait très réel.

Assises à l’indienne, un groupe de Québécoises essayait de se protéger de l’eau qui file du toit de la tente. Fébriles, elles ne peuvent pas croire que ça y est. Que c’est le début de l’aventure, et presque la fin, déjà, après des mois, voire des années à mettre de côté les sous nécessaires pour s’engager.

Il y a plus de 300 participantes cette année, moitié québécoises et moitié françaises, et, selon le véhicule choisi pour l’aventure (4x4, SSV, quatre-roues ou moto), chacune a amassé autour de 15 000 $ pour pouvoir prendre le volant de ce rallye automobile doublé d’un volet humanitaire et solidaire.

Jessica Lamontagne et sa cousine Sabrina Lévesque-Lebrun ont réussi à se financer rapidement avec des commandites et en organisant des activités comme un dîner en blanc, des soirées beauté et des cours de fitbox.

D’autres ont passé tous leurs week-ends à solliciter la bonté de la famille, des amis, des collègues, en préparant des muffins maison qu’elles vendaient au bureau, en jouant les emballeuses au supermarché et à travers maintes soirées spaghetti. « Je me demande ce que je vais faire de mes fins de semaine après le défi, je vais avoir tellement de temps libre ! », confie l’une des participantes.

Marie-Claude Joly, de l’équipage #47, a constaté que ce voyage était différent de ses autres vacances ; son entourage vivait les préparatifs à travers elle. Tous les efforts que cette mère et enseignante a mis à réaliser son rêve l’ont fait devenir un exemple de persévérance et de volonté aux yeux des enfants et de ses proches.

La vie, à toute vitesse

Au réveil, les filles plient bagage et vérifient tranquillement l’état de leur véhicule dans la fraîcheur qu’a laissée la veillée pluvieuse. Elles s’assurent d’avoir leur boussole et leur carnet de route, les deux seuls éléments qui leur permettront de s’orienter dans les plateaux désertiques.

Bien que le rallye soit une compétition, le TRDS n’est pas une course. L’idée n’est pas d’arriver en premier au fil d’arrivée, mais de terminer la course en étant le plus fidèle possible au kilométrage du roadbook (quoique l’équipage québécois, qui a terminé en 2e position cette année, s’est targué de s’être si bien classé grâce au hors-piste, un pari risqué).

Si elles arrivent en deçà de 10 % du kilométrage prévu à chaque étape, elles sont pénalisées, et il n’est pas rare que les filles s’égarent et ajoutent une centaine de kilomètres imprévus à leur compteur. Un stress de plus, surtout que les stations-service (et les toilettes) ne foisonnent pas au pays des dromadaires.

Pour la première journée d’étape dans le désert, les participantes goûtent autant à la technique qu’à l’orientation ; elles découvrent la conduite dans les dunettes et naviguent dans des paysages hallucinants, qui se transforment à chaque heure, dignes tantôt de Mars, tantôt de Star Wars.

L’étape marathon où les filles roulent 360 kilomètres en deux jours et dorment à la belle étoile au milieu de nulle part prolonge ce double défi sur 48 longues heures.

Ensuite, il y aura des étapes d’orientation uniquement, et celles des fameuses dunes de Merzouga, le défi phare du TRDS.

Entre les Toyota Land Cruiser, 4WD et autres Land Cruiser tapissés de commandites et d’autocollants d’encouragement de leurs proches, cinq filles avec des couilles (dont quatre Québécoises) ont opté pour faire le parcours en solo sur un quatre-roues, un véhicule tout-terrain agile qui permet de gravir les dunes et les obstacles beaucoup plus facilement, tout en offrant une conduite plus sportive.

Patricia Schroeter est l’une d’elles. Française et doyenne du TRDS, on la reconnaissait sur les pistes grâce à ses petites ailes d’ange accrochées à son casque. Au cours de la journée marathon, on l’a perdue de vue. Elle avait roulé plusieurs dizaines de kilomètres avant de réaliser que personne ne la suivait. Elle n’entendait plus le grondement des moteurs, que les battements de son coeur. « Se perdre ici, ce n’est pas un échec. Je dis à toutes les participantes que tu n’as pas vécu le rallye tant que tu ne t’es pas perdue une fois. » Le désert, Patricia connaît car elle en est à son 8e trophée, un défi qu’elle a entrepris après une longue maladie. Ces moments où elle était carrément déboussolée, elle les savoure. « Ce défi, je le fais avant tout pour me sentir vivante. »

Comme dans n’importe quel voyage, plusieurs pépins peuvent transformer le séjour et les empêcher d’accomplir leur mission… Un problème avec la voiture de location que les mécanos du circuit ne peuvent réparer, un malaise ou même un accident aussi bête que de s’envoyer le bouchon de champagne dans l’oeil peut les clouer au campement. Heureusement, pour la plupart, tout roule assez rondement.

Et de l’éprouvant, les vidéos promotionnelles aussi excitantes qu’émotives de la machine solidement huilée du Trophée Roses des sables en fournissent, tout larmoyant concentré. On voit les filles pelleter comme des damnées pour sortir leur véhicule ensablé, jubiler en voyant qu’elles ont surmonté l’insurmontable, et pleurer de fierté autant que de découragement.

Sur les pistes, elles sont fortes et s’amusent franchement, s’éclatent sur les plateaux rocheux, le système de son crachant du AC/DC, ou méditent en se laissant bercer par le paysage, sachant que, même perdues, un ange-gardien de l’organisation peut les retracer à tout moment grâce au positionnement satellite.

Si plusieurs avouent être ici pour retrouver la confiance en elles, devant les difficultés la majorité des filles de la dernière édition embrassait les obstacles avec optimisme et camaraderie. La solidarité fait partie des 10 commandements du TRDS et elles veillent (généralement) les unes sur les autres. Un après-midi, j’ai croisé quatre équipages victimes d’une violente double crevaison. Le stress était palpable : le voyage était loin d’être terminé et déjà, elles avaient utilisé toutes leurs roues de rechange. Mais le moral était bon.

Quand une équipe s’est fait briser son pare-brise arrière par des adolescents irrités à la tombée de la nuit en autonomie, un équipage a veillé sur ses consoeurs jusqu’à l’arrivée des secours, deux heures plus tard. Elles ont eu beau avoir la trouille de leur vie, au lever du soleil la peur était derrière et le binôme faisait les yeux doux au jeune mécano venu réparer la vitre. « On te ferait bien un massage pour te remercier, mais on est ostéopathes. On peut te faire craquer si tu veux », lui a lancé l’une d’elles en le récompensant d’une madeleine.

« Le rallye est un écosystème en soi », explique Vincent Michaud, responsable du classement du Trophée Roses des sables, qui est organisé par le voyagiste Désertours. « T’as des filles qui le font pour gagner, d’autres pour le volet humanitaire et d’autres encore pour le défi. Une année, l’une d’elles a dû abandonner deux épreuves en raison de bris mécaniques. Le lendemain, elle s’est reprise et s’est retrouvée première au classement de la troisième épreuve. À ses yeux, elle avait réussi son rallye. »

Il remarque, d’ailleurs, que les participantes québécoises sont beaucoup moins axées sur la compétition que leurs cousines françaises. « On dirait que les Québécoises le font surtout pour le plaisir et elles semblent s’amuser plus que toutes les autres ! »

La pièce de résistance

L’étape phare du TRDS est celle des dunes de Merzouga, les plus hautes du Maroc. Cette année, les filles patinaient dans les montagnes de sable sur une vingtaine de kilomètres. C’est le plus gros défi promis par le TRDS et le plus attendu par les participantes. La Toyota jaune d’Isabelle Bolduc et Josée Lampron a traversé le circuit comme une bombe, sans s’arrêter et gobant l’étape la plus intimidante en 16 minutes, tandis que l’élan des filles qui en ont le plus bavé a eu droit à tout un cocktail : moteur pas assez puissant qui surchauffe, crevaison et multiples ensablages. Au fil d’arrivée, je m’attendais à les retrouver au bout du rouleau. Mais non. Brigitte Bouchard et Natasha Castonguay étaient tout sourire parce qu’elles ont pu profiter de ce moment qui aurait passé trop vite autrement. « Si on n’avait pas eu toutes ces emmerdes, je t’avoue qu’on aurait trouvé le trophée trop facile, dit Brigitte. Mais là, on est écoeurées de s’orienter. Est-ce qu’on peut vous suivre jusqu’au bivouac ? »

Après quatre jours seulement, les filles commencent à trouver leurs aises. Elles se sont adaptées au rythme du désert, connaissent mieux leur voiture et sa mécanique, prennent plus de risques. Chaque petit plus devient un immense luxe. Bien vite, à leur arrivée au bivouac après avoir fait le plein, on les retrouvait sur le bord des piscines creusées des auberges du coin, à copiner avec les autres autour d’un tajine. Si l’horaire du rallye rythme désormais leur vie quotidienne, la fin des vacances approche et ce retour au réel leur donne encore plus envie de savourer chaque minute.

Mais avant, il leur reste une dernière étape : quelques heures d’orientation en matinée avant sept heures de route en direction de Marrakech. Tout ce qu’il y a de plus normal.

L’organisation ne met pas trop d’emphase sur l’ampleur de cet ultime tour de piste asphaltée, mais avec leur voiture, elles doivent traverser le col tizi n’Tichka, dans l’Atlas, trois heures et demie intenses à serpenter le flanc d’une montagne, avec une vue sur un effrayant ravin, alors que le jour se couche. « Je ne l’attendais pas, celle-là, c’était la pire étape de toutes », dit Jessica Lamontagne dans le hall de l’hôtel où l’attendait un lit double extracoussiné digne du plus somptueux tout-compris. « J’ai vidé tout un paquet de Pringles, tellement j’étais stressée ! » Elle l’a vaincue, fière. À bout, mais fière. Comme bien des filles.

Puisqu’elles sont toutes uniques, les participantes ont tiré des leçons variées de ce voyage d’exploration et ramené un bagage différent à la maison. Plusieurs rentrent avec de nouvelles amitiés. Un courage renouvelé. Des images que peu de gens ont la chance de rapporter. Elles ont la preuve que, peu importe ce qui arrive, elles peuvent s’adapter à toutes ces petites choses que la vie mettra sur leur chemin. Mais, visiblement, elles en redemandaient. Parce qu’à la veille de reprendre la route, seules, pour retourner la voiture au loueur et ultimement rentrer chez elles, plusieurs équipières se posaient la même question.

« Et maintenant, quel est mon prochain défi ? »

En vrac

Le Trophée Roses des sables organisera sa 15e édition en octobre 2015. Pour l’occasion, sa porte-parole, Brigitte Boisjoli, prendra part à l’aventure et le président a profité de la clôture de la 14e édition pour annoncer une étape de nuit et peut-être un dîner en blanc sur les dunes. Les participantes intéressées peuvent en apprendre plus sur le séjour lors des séances d’information qui auront lieu le samedi 6 décembre, de 12h à 13h30, au théâtre Plaza à Montréal, et à Québec le lendemain, 7 décembre, au Cercle, de 15h à 16h30.

 

L’organisation estime à 25 000 $ le coût total pour un équipage de deux personnes. Sur le terrain, les participantes suggèrent plutôt de prévoir un budget de 28 000 à 30 000 $ pour parer aux bris mécaniques et aux dépenses imprévues.

 

Sur place, les filles sont très bien entourées. Une foule d’organisateurs assurent leur sécurité et répandent la bonne humeur ; ostéopathes, médecins et mécanos veillent sur elles.

 

En plus du défi automobile comme tel, les filles amassent des sous et du matériel pour le volet humanitaire du Trophée Roses des sables. Pendant l’événement ainsi qu’au cours de l’année, l’organisme à but non lucratif Enfants du désert. La caravane médicale se promène dans les villages isolés pour traiter les enfants, offrir des trousses d’hygiène et des formations. L’argent recueilli sert également à construire écoles et garderies avec la main-d’oeuvre et les matériaux locaux.

 

Depuis l’année dernière, le Trophée Roses des sables a une petite soeur, le raid féminin Roses des Andes, en Argentine, dont la seconde édition aura lieu en avril. Plus rustique, il demande encore plus de couilles.

Notre journaliste a fait ce rallye à l’invitation de Désertours. En plus d’organiser des événements tels le Trophée Roses des sables, le voyagiste propose des raids d’aventure hors compétition sur mesure pour les voyageurs.

1 commentaire
  • Maryse Veilleux - Abonnée 1 décembre 2014 07 h 03

    Vive le dromadaire!

    ... je préfère le désert rustique à dos de dromadaire... les nuits à la belle étoile, la présence possible de scorpions et de serpents... au matin le soleil qui jette sa lumière sur les dunes et les scarabés qui courrent dans toutes les directions. La toute puissance du soleil qui, lorsqu'il se lève entre dans les moindres recoin de ces lieux et vient tout enflammer....