Une Floride d’antan aux lieux tentants

La plage devant le Tween Waters Inn.
Photo: Gary Lawrence La plage devant le Tween Waters Inn.
Las des plages où on trébuche sur des bronzés idiots cordés comme du bois mort, en étant emmuré vivant par des remparts de béton hôteliers ? Cap sur le comté de Lee, dans le sud-ouest de la Floride, où les étendues de sable sont aussi interminables que formidables, où émane un parfum authentique d’Old Florida et où l’histoire est aussi prégnante qu’intéressante.
 

Il était une fois un brillant inventeur si fasciné par un autre brillant inventeur qu’il s’est finalement porté acquéreur de la maison de vacances voisine de celle de son idole, histoire de s’en rapprocher, en 1916. Le rapprochement a porté fruits puisque le premier, Henry Ford, a passé les 30 hivers suivants près du second, Thomas Edison.

Ensemble, les deux industriels visionnaires pêchaient, chassaient, dansaient des quadrilles en famille et, bien sûr, refaisaient le monde en discutant de l’avenir de l’électricité, de l’automobile et d’autres innovations dont ils étaient soit responsables, soit redevables.

Parce que tous deux craignaient une pénurie de caoutchouc aux États-Unis, Edison et Ford fondèrent bientôt un laboratoire de recherche botanique avec un certain Harvey Firestone, lui aussi préoccupé par la chose caoutchoutée : bientôt, 17 000 (!) variétés de plantes seraient importées, disséquées ou mises en terre afin d’éventuellement créer une source d’approvisionnement local en latex.

Aujourd’hui, les résidences d’hiver de Ford et d’Edison, leur ancien laboratoire et leurs immenses jardins forment un splendide domaine de 20 acres situé sur les rives du fleuve Caloosahatchee, à Fort Myers, dans le sud-ouest de la Floride.

La maison d’Edison (le Seminole Lodge) ainsi que celle de Ford (la Mango Trees) sont meublées comme elles l’étaient du temps de leurs illustres occupants, tandis qu’un garage attenant présente quelques bagnoles d’époque, dont la célébrissime T, la TT et la A. Le musée du domaine est pour sa part rempli de trouvailles d’Edison — et peut-être de certaines qu’il se serait attribuées, lui qui ne rechignait pas à le faire, raconte-t-on.

Entre autres points forts et moments culminants, la visite de ce domaine permet d’arpenter ce qui est devenu un véritable arboretum où se succèdent plantes et arbres exotiques, manguiers, allées d’orchidées, un figuier de Mysore aux inextricables racines et un monumental banyan — le deuxième plus grand au monde —, ainsi qu’une forêt de bambous géants dont les fibres servaient… de filaments aux ampoules électriques d’Edison.

Même le boulevard McGregor, qui coupe le domaine en deux, est jalonné de palmiers royaux droits comme des « i », qui courent sur 25 kilomètres et traversent le centre-ville de Fort Myers, comme pour montrer la voie à suivre.

Rénové, restauré et retapé de fond en comble sur plusieurs pâtés de maison, celui-ci est tout bonnement charmant avec ses façades fringantes à la dégaine vaguement italienne, pseudo-espagnole ou carrément Art déco, ses pastels ensoleillés, son salon de barbier aussi rustique qu’étincelant, ses fontaines riantes et sa placette bordée de terrasses.

Sur First Street, une rutilante LaSalle des années 30 est même stationnée en permanence en face de Capone’s, une nouvelle pizzeria décorée comme à l’époque de la Prohibition et aménagée dans une demeure que le parrain chicagoan lui-même aurait louée, du temps où il aurait prétendument fréquenté la placide petite bourgade.

Peut-être allait-il aussi se tremper les orteils à Fort Myers Beach ou le long des centaines de kilomètres d’étendues sablonneuses de l’une des 100 îles des environs ? Après tout, bien d’autres le faisaient déjà, à l’époque.

Cap sur Captiva

Quand il se rendait sur l’île de Captiva, au début des années 40, l’aviateur Charles Lindbergh n’empruntait ni la route, ni la mer, mais bien les airs. Sauf que cette petite île d’à peine quelques kilomètres carrés ne disposait pas d’une piste d’atterrissage.

L’aigle solitaire avait donc l’habitude de se poser sur la longue et large plage qui se déroule toujours devant le Tween Waters Inn, l’auberge où il allait se restaurer, non loin de la résidence que louait son épouse et où elle séjournait afin de puiser l’inspiration pour ses romans.

À l’époque, Captiva attirait les vacanciers en quête de quiétude, de ressourcement, d’oubli de soi et de couchers de soleil flamboyants sur le golfe du Mexique ; aujourd’hui, peu ou prou de tout cela a changé.

De fait, Captiva ne compte ni grandes chaînes hôtelières, ni succession ininterrompue d’établissements bétonnés. En lieu et place, elle ne déploie que de mignonnes villas qui fleurent bon l’autrefois, de jolies plages à perte de vue, des résidences cossues et recluses dans leur écrin de verdure, ainsi que de petits complexes de villégiature comme le Tween Waters Inn, fondé en 1931.

Mais Captiva a beau être allègrement ensoleillée, elle n’est pas pour autant totalement ensommeillée, et sa Andy Rosse Lane est flanquée de petits restos sympas, de boutiques pimpantes et de deux ou trois bars, dont le très fréquenté Mucky Duck Pub, pour s’envoyer une pinte fraîche derrière la cravate, sur fond de ciel embrasé par le couchant… ou ponctué du saut de quelque dauphin enjoué.

La même quiétude et la même ambiance d’antan prévalent sur l’île voisine de Sanibel, rattachée à Captiva par un petit pont harnaché par des pêcheurs indolents. Ici, pas de fla-fla, de néons bling bling, de feux rouges enrageants, de restos à malbouffe dérangeants ou d’immeubles en hauteur qui ne sont pas à la hauteur, because that’s the law : on a depuis longtemps voulu éviter la prolifération de constructions hideuses et proéminentes en réglementant tous azimuts.

En revanche, ce qu’on trouve à profusion sur cette île de 6000 âmes, ce sont les coquillages. Une véritable pépinière de cornets, buccins, Saint-Jacques et autres couteaux jonchent ainsi, épars, les ravissantes plages de poudre blanche de cette île. Un musée national du coquillage, le Bailey-Matthews Museum, dispose même de 125 000 spécimens provenant des environs et d’un peu partout sur la planète bleue.

Hello Darling

Avec si peu de trublions du tourisme, la faune est également fort présente à Sanibel. En fait, près des deux tiers de l’île sont protégés, à commencer par le J.N. « Ding » Darling National Wildlife Refuge, l’une des meilleures destinations états-uniennes pour l’observation de la gent ailée, avec 220 espèces recensées.

Celle-ci fut nommée en l’honneur du lauréat du prix Pulitzer J.N. Darling, un caricaturiste qui n’était vraiment pas sans dessein puisque le sien fut de s’ériger contre les visées expansionnistes de promoteurs immobiliers véreux, lesquels auraient pu faire de Sanibel une poubelle vacancière, à l’époque.

Mais grâce à « Mister Ding », qui a su sonner les cloches aux promoteurs, la réserve de 7000 acres tient désormais lieu d’immense halte migratoire, tandis que de vastes mangroves forment une exceptionnelle barrière anti-ouragans : même Charley, qui s’y est frotté le coup de vent en 2004, n’a pu en venir à bout.

Ne reste plus qu’à espérer qu’aucune marée noire ne souillera jamais la réserve — même si le gâchis de Deepwater Horizon n’a pas affecté la région —, ou que l’élévation du niveau des mers n’en noiera pas les palétuviers. Parce que ça, même des inventeurs du calibre d’Edison et de Ford, ou des activistes de la trempe de J.N. Darling, n’y pourraient rien.

En vrac

Transport. Air Canada relie Montréal à Fort Myers trois fois par semaine de décembre à avril, tandis que WestJet fait de même depuis Ottawa. Quelques transporteurs états-uniens desservent aussi la ville à l’année, avec escale, ainsi que Tampa, à deux heures de route.

Hébergement. Même s’il a été inauguré dans les années 30, le Tween Waters Inn compte plusieurs chambres modernes, de croquignolets petits bungalows et de fort jolies chambres-condos fraîchement rénovées et éminemment fonctionnelles. Piscine, marina, location de kayaks. Petit-déjeuner servi dans un cadre romantique, celui du restaurant Old Captiva House.

À boire et à manger. Avec son kitchissime décor tarabiscoté de jouets anciens, de marionnettes, de maquettes et d’objets hétéroclites, la Bubble Room, à Captiva, mérite ne serait-ce qu’un en-cas. Cuisine états-unienne de base, portions gigantesques et ambiance des années 30 à 50, selon la salle.

À Fort Myers, le restaurant Ford’s Garage, à quelques portes du Capone’s, joue à fond le thème de la station-service : robinets d’évier en forme de pistolets à essence, serviettes de table en chamois de garagiste maintenues par un collet et nombreuses pompes… à bière. Repas familiaux honnêtes, burgers très roboratifs et cadre vraiment super, avec (a)plomb.

Excursions. Captiva Cruise organise des sorties en mer pour découvrir Cabbage Key et Useppa, deux mignonnes îles situées à une heure de bateau, mais aussi pour observer les dauphins. Le départ s’effectue depuis le South Seas Island Resort de Captiva, où il n’est pas rare de pouvoir observer des lamantins.

Insolite. À ne pas manquer : la célèbre course NASCRAB (un clin d’oeil à la NASCAR, pour les non-férus de course automobile), tenue tous les lundis et jeudis soirs au restaurant Crow’s Nest du Tween Waters Inn. Réunis autour d’une table circulaire, les joueurs se voient attribuer un crabe (un bernard-l’hermite, en fait) et attendent de voir celui-ci franchir le « fil d’arrivée », après que le très volubile (et légèrement éméché) organisateur eut relâché ses mollusques, retenus par une immense passoire à spaghettis au centre de la table. À la fois grotesque et hilarant.

Renseignements : FortMyersSanibel.com, visitflorida.com (en français). Réserve Darling : fws.gov/dingdarling, dingdarling.fws.gov, tarponbayexplorers.com. Musée des coquillages de Sanibel : shellmuseum.org. Résidences d’hiver d’Edison et de Ford : edisonfordwinterestates.org (audioguides et plans en français).


L’auteur était l’invité de Visit Florida et du Lee County Visitors Convention Bureau.


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