Belfast, le faste du renouveau

Commercial Court, où s’arrêtent les passant le jour le temps d’une pinte, se remplit à la tombée du jour. C’est un endroit pour goûter au fameux «craic» irlandais. 
Photo: Émilie Folie-Boivin Commercial Court, où s’arrêtent les passant le jour le temps d’une pinte, se remplit à la tombée du jour. C’est un endroit pour goûter au fameux «craic» irlandais. 
Après des décennies de violences, Belfast flotte sur une vague de renouveau. Avec ses bonnes tables, sa scène culturelle en ébullition et ses fêtes nocturnes, cette ville industrielle qui a donné naissance au Titanic est en pleine redéfinition de son identité.​
 

Notre chauffeur, un timide et souriant blondinet au nez rousselé, était en train de submerger ses oeufs brouillés de ketchup — une habitude assez commune en Irlande — lorsque je me suis assise à sa table pour le petit-déjeuner. « Vous avez de la chance, Philip. Chez nous, y a que les enfants qui peuvent abuser du ketchup sans se faire sermonner. Et encore. » Il a jeté un oeil aux gens en ligne, au buffet, dans la salle à manger de l’hôtel.

« Tu sais, si on veut mettre du ketchup, on en met. On fait pas mal ce qu’on veut ici. » Après quelques jours dans cette contrée émeraude, ce que Philip a dit prenait tout son sens quant à la façon de vivre à Belfast.

La plus grande ville de l’Irlande du Nord ne se couche pas très tard (un peu après 1h) et se réveille à 7h30, mais profite pleinement de chaque instant. Les fêtards dublinois n’hésitent pas à rouler les deux heures qui les séparent de leur voisine pour profiter de son petit je-ne-sais-quoi qui se vit davantage qu’il ne s’explique, ai-je rapidement compris un vendredi soir mouillé, en débarquant sur Commercial Court.

Petit passage pavé au coeur de Cathedral Quarter, l’un des quartiers les plus excitants de Belfast — architecturalement et culturellement parlant —, l’allée héberge d’attirants bars et restaurants. Après le souper, Commercial Court vibrait déjà sous l’enthousiasme éthylique des gens, ce fameux « craic » qui fait tout le charme des Irlandais.

Ils prolongeaient le 5 à 7 au milieu de la rue éclairée de petites lumières festives, s’enfilant les pintes du pub Duke of York sur les bancs rouges placés le long des murs. Dans le biergarten, ce vendredi soir ressemblait à n’importe quel vendredi heureux d’été. Jusqu’à ce que j’entre au Harp Bar, le petit frère voisin du Duke of York.

Ça n’avait rien à voir avec le pub traditionnel aux effluves de noire lourde. Les banquettes surdimensionnées d’un velours rouge sensuel, les fauteuils sophistiqués plantés au milieu du bar avec, au centre, des tables au comptoir de cuivre, me faisaient appréhender une soirée limite guindée, mais de nombreux indices annonçaient le contraire.

Aéré et baigné d’un chaud éclairage, le bar rassemblait la foule la plus improbable et panachée que j’aie rencontrée dans un milieu urbain : émules de Carmen Electra à Rihanna, adjointes administratives juchées sur stilettos, gars de chantier en t-shirt, comptables à cravate lousse, sans parler de ces gens heureux semblant tout droit sortis d’une des bacchanales du décoincé Wolf of Wall Street.

Come as you are semblait être la devise de ce monde réuni autour d’un duo qui ponctuait son set de chansons traditionnelles des succès de The Killers et de U2. Et la gentillesse de ces Irlandais vaut des millions, tellement que c’en est désarmant.

Mais… qu’est-ce que vous célébrez au juste ? ai-je demandé à une élégante dame vêtue comme pour aller aux noces, alors qu’elle reprenait une lampée de rosé, assoiffée après avoir exécuté une danse lascive drôlement candide avec une amie. « Euh, bien… On ne fête rien. C’est vendredi, tu sais ! Il n’y a rien comme Belfast pour faire la fête, surtout que l’alcool est bien moins cher ici. Allez, venez danser ! », dit-elle en tendant la main.

Il n’y a pas si longtemps que Belfast s’est sortie du violent épisode des Troubles, un grand conflit de 30 ans entre protestants et catholiques, sur fond de ségrégation confessionnelle et de statut constitutionnel de l’Irlande du Nord. Il a pris fin en 1998 avec l’Accord du Vendredi Saint et Belfast n’est plus déchirée par les violences du passé.

Mais les cicatrices demeurent et les Troubles sont devenus le théâtre d’un tourisme « politique ». On organise aujourd’hui des visites guidées en autobus et en taxi dans les secteurs touchés, parce que la capitale n’a pas fermé les yeux sur son douloureux passé.

Dans le Belfast de l’ouest, une barricade de 25 pieds de haut divise toujours les communautés protestante et catholique. Ces « murs de la paix » sont parsemés de messages d’espoir et plusieurs des personnalités publiques y ont laissé leur marque, comme le dalaï-lama, Bill Clinton et… Justin Bieber, signature sur laquelle se sont précipités les membres de notre groupe pour la prendre en photo.

La nuit, les portes se referment pour séparer les deux communautés, puis s’ouvrent le jour. « Maintenant, la plupart des gens vivent ensemble et non derrière les barrières, confie notre guide Dee Morgan. La paix est encore jeune. Ce ne sont pas les murs physiques qu’il faut abattre, mais plutôt ceux qui se trouvent dans nos têtes ».

Plus de 300 fresques ont été installées un peu partout sur les murs de la ville, exprimant chacune des thèmes chers aux communautés, telles les vues politiques (les portraits d’Elizabeth II sur les façades de Shankill Road expriment leur allégeance à la reine) et la solidarité internationale. La figure de Bobby Sands, symbole et leader de la grève de la faim de 1981, se dresse près des fresques de l’International Wall sur Falls Road.

 

Apprendre de nouveaux tours

L’un des symboles importants de Belfast demeure les deux grues jaunes de construction navale qui s’imposent à l’horizon. Les artisans locaux s’en inspirent dans leurs oeuvres et on retrouve Samson et Goliath (de leur petit nom) sur les cartes de souhaits, brodés sur les coussins, imprimés sur des t-shirts, qu’ils vendent au Saint-George’s Market, un dynamique marché fermier et artistique où les gens se retrouvent pour prendre un gros déjeuner irlandais, sous la musique traditionnelle d’un groupe invité.

« Quand l’industrie navale a décliné au début des années 2000, la population a refusé que Harland Wolff démolisse les grues. Elles font partie de notre identité, de notre paysage, explique Dee avec affection. Désormais, ces grues assemblent des éoliennes… Il faut bien enseigner de nouveaux trucs à un vieux chien, après tout. »

Si Belfast ne construit plus de bateaux, elle remet désormais les choses sur pied. C’est assez représentatif de sa transformation. La ville industrielle déprimée s’est donné un coup de fouet. Elle a maintenant de si intéressantes options gourmandes qu’elle s’enorgueillit d’une Restaurant Week, ses rues sont ponctuées de pistes cyclables où se côtoient de vieux pubs et de nouveaux clubs, en plus de lieux de création artistique vivants et ultramodernes.

Elle accorde une plus grande importance encore à la musique, au cinéma et à la littérature, et son Queen’s Quarter, le coeur de plusieurs festivals, est animé par les étudiants.

Belfast s’est attardée à son bord de mer avec le Titanic Quarter, un ancien chantier naval historique où a été assemblé « l’insubmersible » navire. La ville a développé au cours des dernières années des tours de condos vitrés, un important studio où sont présentement tournées les scènes de Game of Thrones. Et, bien sûr, le Titanic Belfast, la plus imposante et interactive attraction au monde explorant sur neuf étages le parcours du Titanic, à travers l’histoire de Belfast, de sa construction jusqu’à l’exploration sous-marine de son épave.

Belfast s’est peut-être redéfinie pour devenir une ville européenne enviable, mais il y a des choses qu’elle a conservées telles quelles.

Ce soir-là, je rentrais au pub Robinson’s, presque vide, pour prendre un verre, mais l’ambiance de dimanche soir était si pantouflarde que j’allais rebrousser chemin lorsqu’une porte s’est ouverte à l’arrière du pub, déversant le trop-plein de décibels du trad irlandais de ce côté. Je suis entrée pour trouver une petite pièce aménagée comme un vieux magasin, avec de gros jambons de plastique pendant du plafond et des comptoirs de bois entre lesquels les gens dansaient, l’électricité dans le tapis. De vieux bonshommes virevoltaient de jeunes partenaires quarantenaires sur le party en essayant de leur voler des baisers furtifs. C’était La soirée canadienne exposée en 1000. Un dimanche soir.

Philip avait raison.

 

Là où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.


L’auteure était l’invitée de Tourism Ireland.

En vrac

Un verre ou plus, si affinité, au Duke of York. Il n’y a rien de plus agréable que de siroter sa pinte de cidre ou de Guinness dehors, en regardant passer les gens sur Commercial Court. Mais l’intérieur, avec ses boiseries et sa table presque emmurée au fond du pub, donne envie d’y passer l’après-midi en tête à tête avec une belle noire, son chum ou un livre.

La recette du bonheur est toute simple au Harp Bar. Prendre place et savourer le moment en socialisant avec les clients — ils ont la jasette facile —, en dansant ou en observant le théâtre de la vie. Du bon « craic » en perspective.

Prendre une bouchée au Hadskis, où le menu varie au fil des saisons. J’ai adoré mes pâtes citron, pois et asperges et la salade de pommes de terre au homard, et le chef est fort sur la viande. Ambiance décontractée pour ce nouveau chouchou des foodies. The Barking Dog, dans le Queen’s Quarter, offre une sélection de tapas et des plats réconfortants, allant du tartare au burger gourmet. Une cuisine très prisée pour un samedi soir aux chandelles.

On n’a pas eu le temps de l’essayer, mais le Yarn Bird, un resto de poulet/bar aménagé derrière la façade d’une maison ancienne, sur Hill Street, possède une terrasse de bois très séduisante. Vous m’en reparlerez.

À noter : peu importe où l’on ira manger, on dit toujours oui au fameux soda bread irlandais.

Vivre l’expérience Titanic Belfast, bien sûr, parce que c’est une attraction fort enrichissante autant pour les amateurs d’histoire que pour les enfants, ou encore pour les curieux dont l’imaginaire a été piqué à travers la romance de James Cameron. Des bulles d’information s’activent au mouvement, c’est très, très moderne, limite déstabilisant pour ceux qui ont l’habitude des musées avec des petits écriteaux informatifs. On s’y rend à l’ouverture, alors que c’est plus tranquille, car dès 10h30, c’est archibondé.

En famille ou entre amis, on se garde du temps pour le Metropolitan Arts Centre (MAC), un centre artistique offrant de nombreux spectacles et expositions. Lors de notre visite, plusieurs jeunes parents relaxaient pendant que leur progéniture était à l’heure du conte ou en atelier de création. Un carrefour à mettre dans son carnet de route.

La monnaie en Irlande du Nord est la livre sterling.

Belfast est très sécuritaire et il n’y a pas de souci pour retourner vers son lit en marchant en fin de soirée. Se déplacer à pied ou à vélo car la ville est compacte, et on y circule très aisément, sinon le taxi permet de prendre un peu de répit.

Air Transat offre des vols vers Dublin en partance de Montréal de la mi-mai au 1er octobre, et à partir d’avril par Toronto. Une fois à Dublin, des autobus font la navette jusqu’à Belfast, en deux heures environ.

Informations : visit-belfast.com, discovernorthernireland.com.


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