Saint-Émilion s’ouvre à l’oenotourisme

La cabane du vigneron. L’ensemble du vignoble de Saint-Émilion (7846 hectares) a été inscrit pour la première fois au monde au Patrimoine de l’UNESCO en 1999.
Photo: Steve Le Clech La cabane du vigneron. L’ensemble du vignoble de Saint-Émilion (7846 hectares) a été inscrit pour la première fois au monde au Patrimoine de l’UNESCO en 1999.

Saint-Émilion, le petit vignoble des vins de Bordeaux connu pour ses rouges de merlot, développe le tourisme vinicole dans le sillage de son entrée au Patrimoine de l’humanité de l’UNESCO.

Chambres d’hôtes et restaurant à la propriété, cours de cuisine au château, visites autoguidées en plusieurs langues, atelier d’assemblage, promenades à cheval dans les vignes… La palette de produits touristiques proposés est aussi diversifiée que le terroir de Saint-Émilion.

 

Après des décennies pendant lesquelles l’oenotourisme se résumait bien souvent à tomber par hasard sur un vigneron dans la propriété et à y faire une visite improvisée, un vent de changement souffle à Saint-Émilion, une influence venue en partie de Californie.

 

Le concept de la winery style Napa Valley a notamment été implanté ce printemps au Château La Dominique. Un restaurant a ouvert ses portes sur le domaine, en plein coeur des vignes, en avril dernier. L’établissement trône sur le toit d’un chai flambant neuf dessiné par le célèbre architecte Jean Nouvel. Sur le reste du toit s’étire une immense terrasse en bois qui offre une vue imprenable sur les vignes environnantes.

 

Au centre, un long parterre de grosses billes de verre rouge sombre, reproduisant le fouloir à raisin, donne son nom à l’établissement : La terrasse rouge.

 

Difficile d’oublier que nous sommes ici au pays du vin rouge. Le délicieux menu style brasserie gastronomique reste très abordable, dans une grande pièce vitrée sur trois côtés pour garder le contact visuel avec les vignes.

 

L’habillage extérieur du chai est lui aussi très élégant : de larges bandes d’inox à l’horizontale en cinq teintes de rouge sombre. Saisissant de près, mais vu de loin, le chai se fond discrètement dans le paysage. Rien à voir avec le tape-à-l’oeil d’un chai voisin, une immense vague de béton blanc trop imposante malgré son jardin sur le toit, le Château Cheval Blanc (du Groupe LVMH du milliardaire Bernard Arnault).

 

Plus intimiste, le Château Ambe Tour Pourret joue lui aussi la carte gastronomique. Mais ici, les touristes apprennent à cuisiner leur propre repas. Les produits locaux sont à l’honneur ; en tête, magret de canard et foie gras préparé en délicieuse crème passée au four avec un oeuf en cocotte individuelle. Sans parler du café gourmand, très tendance, à savoir un espresso accompagné de trois ou quatre desserts miniatures.

 

Ce château innove d’ailleurs tous azimuts dans l’accueil des visiteurs : dégustation formule lunch ou avec assiette de fromages ou charcuteries, panier pique-nique, audioguide (en français, en anglais et en espagnol) conduisant dans la vigne, à deux pas, et dans le cuvier, visites nocturnes, bar à vin dans l’espace boutique aménagé au retour d’un voyage d’observation à Napa Valley.

 

Autre produit éducatif et ingénieux : un grand vase en verre reproduit les différentes strates géologiques du sol dans le vignoble. Des explications détaillées sur le terroir local sont d’ailleurs étrangement très (trop) rares dans la région. C’est pourtant la diversité des sols et le relief, le tout dans un mouchoir de poche, qui sont la clef pour comprendre le Saint-Émilion, ce vin de merlot complété d’une touche de cabernet franc.

 

En effet, le plateau calcaire au coeur du vignoble qui surplombe la zone d’appellation est fort différent des pieds de côte, à savoir les pentes qui descendent depuis le plateau calcaire ou du troisième type de sol, les plaines d’alluvions sur tout le pourtour du vignoble : autant de variations des sols et des conditions hydriques qui expliquent pourquoi le merlot, un cépage plus sensible et plus précoce, a fait son nid ici à Saint-Émilion — alors qu’en Médoc, autre illustre vignoble de Bordeaux, plus à l’ouest, les cabernets dominent l’assemblage.

 

Un atelier d’assemblage

 

Pour approfondir les particularités du merlot, le visiteur troquera le tablier de cuisine du chef pour la pipette du maître de chai au Château Haut-Sarpe, pour un atelier d’assemblage (le mélange des vins de différents cépages en fin de production).

 

L’activité permet de déguster des mélanges de merlot et de cabernet franc selon différentes proportions : 100 % merlot et cabernet, puis un mélange 50-50 et enfin 25 % merlot-75 % cabernet, et vice-versa, puis plusieurs assemblages au choix du visiteur.

 

Au terme des deux heures d’atelier, chaque participant compose son propre assemblage dont il emportera une bouteille avec étiquette personnalisée imprimée sur place. Éducatif, gustatif, ludique : incontournable.

 

Sans parler du cadre du château au coeur d’un adorable petit hameau rassemblant chais, chambres d’hôtes (cossues, mais typiques) et même un petit bar dansant de poche, kitsch à souhait. Et en prime, la vue plongeante depuis le haut du plateau calcaire sur les coteaux de vignes qui se déroulent en pente douce.

 

Mais rien ne vaudra une balade à cheval, une nouveauté depuis le mois de mai cette année, pour parcourir le vignoble de près.

 

Et après un galop le long d’un muret de pierre entourant le Château Saint-George, une pause permet d’embrasser du haut d’une colline le relief et ses combes typiques — ces petites vallées concaves qui sont l’une des caractéristiques du paysage labellisé par l’UNESCO, parallèlement à l’alternance de parcelles de vignes et de parcelles boisées.

 

Car c’est l’ensemble du vignoble de Saint-Émilion (7846 hectares) qui a été inscrit pour la première fois au monde au Patrimoine de l’UNESCO (en 1999), pour reconnaître ce paysage particulier entre nature et culture, culture de la vigne et culture du vin au sein d’un patrimoine vivant, « un exemple remarquable d’un paysage viticole historique qui a survécu intact et est en activité de nos jours », selon l’organisme.

 

Des circuits cyclistes sont également proposés, ainsi que des visites plus classiques en petit train ou en minibus cabriolet, pour explorer ce ravissant et complexe vignoble dans un mouchoir de poche, qui ne représente d’ailleurs que 5 % des vins de Bordeaux.

En vrac

S’y rendre : Saint-Émilion est à 40 kilomètres à l’est de Bordeaux. En avion : Montréal-Bordeaux avec Air France, via Paris (deux ou trois vols par jour selon la saison), ou avec Air Transat (deux vols directs par semaine de mai à octobre). Depuis Ottawa, une navette Air France relie la gare Via Rail à l’aéroport Trudeau. 

Le TGV depuis Paris-Roissy s’arrête à Bordeaux avec correspondance pour la petite gare de La Gaffelière, à environ deux kilomètres du village de Saint-Émilion, au pied du plateau calcaire.

À lire : Le terroir de Saint-Émilion (Bernardin E. et Le Hong P., éditions Sud-Ouest, Bordeaux, 2013), pour tout comprendre sur les sols de Saint-Émilion en trois pa­ges, avec carte des sols par Kees Van Leeuwen, professeur en sciences agronomiques à l’Université de Bordeaux.

Juridiction de Saint-Émilion (UNESCO)

Office du tourisme de Saint-Émilion (parcours cycliste ou pédestre, visite en petit train et minibus).

La Terrasse rouge, Château La Dominique

Château Ambe Tour Pourret

Atelier d’assemblage 

Château Haut Sarpe, gîte

À Terre, À Cheval, demi-journée ou journée complète avec arrêt-dégustation au Château Saint-George, de 100 à 195 $:, saint-emilion-tourisme.com.

Fabrique de macarons

Château La Gaffelière

Château Villemaurine, pour visiter un château aux abords de Saint-Émilion et une propriété plus réduite où les œuvres d’art se mêlent aux cuves dans les chais et les caves.

Château Guadet, dans Saint-Émilion même, à deux pas de la Fabrique de macarons, pour ses caves souterraines parsemées d’œuvres d’art.

Les cordeliers : ce producteur de vin pétillant à Saint-Émilion possède des caves immenses qui se visitent.

Notre journaliste était l’invité d’Air France, du Comité régional du tourisme d’Aquitaine et de l’Office du tourisme de Saint-Émilion.

Le village de Saint-Émilion

Saint-Émilion, c’est aussi un village médiéval fortifié et haut perché sur son plateau de calcaire dominant les vignes. Monter au sommet du clocher sera la meilleure entrée en matière pour un point de vue à 360 degrés : à ses pieds, les toits de tuile ocre clair, les ruelles pavées, étroites et pentues entre des murs de pierre blonde, la cathédrale et son cloître, puis un pan de muraille qui se dresse dans les vignes.
 
Et au-delà, toujours et encore, les vignobles qui ondulent au gré des croupes du relief, entrecoupés de demeures cossues, de petits abris pour vignerons, de routes et de chemins ou de petits boisés.
 
À Saint-Émilion, il faut aussi descendre sous terre et visiter de spectaculaires caves, véritables labyrinthes, de plusieurs kilomètres pour certaines. Creusées pour extraire cette pierre blonde du plateau de calcaire, ces anciennes carrières horizontales ont permis de bâtir les chais et les châteaux environnants. Et des demeures dans toute la région jusqu’à Bordeaux (à 40 kilomètres, inscrite aussi au patrimoine mondial de l’UNESCO).
 
Sans oublier, sur la ravissante petite place carrée du village en contrebas, la toute première église monolithe du village, creusée à même la pierre au flanc de la falaise calcaire, et le caveau du moine Émilien qui aurait donné son nom au village.
 
La légende raconte que ce jésuite breton en route vers Compostelle aurait fait un détour, notamment pour aller voir un menhir dressé au bord de la Dordogne, le menhir de Faleyrens, encore visible, à quelques kilomètres.
 
De là, le moine aurait aperçu le plateau calcaire (où se dresse le village aujourd’hui et qui culmine à 107 mètres), où il aurait élu domicile dans une grotte. Reclus pendant de longues années, il aurait accompli des miracles auprès de la population locale venue le voir dans son abri-sous-roche.
 
Une ravissante chapelle se dresse à présent au-dessus du caveau. Les deux se visitent. Mais les possibles origines païennes du village (influences druidiques ou celtes, vu les origines bretonnes du religieux) sont malheureusement passées sous silence en général.
 
Enfin, une visite à Saint-Émilion ne serait pas complète sans goûter aux traditionnels macarons, de petits biscuits ronds à base d’amande douce, d’amande amère, de blancs d’oeuf et de sucre. La recette officielle des Ursulines, en 1620, serait transmise de génération en génération et détenue par l’actuelle propriétaire de la Fabrique de macarons (les autres macarons vendus dans le village seraient de pâles imitations).
 
Mais le village de Saint-Émilion semble connaître le même sort que le Vieux-Québec (inscrit aussi au Patrimoine de l’UNESCO) : il se vide de ses résidants pour devenir une vitrine-musée inanimée une fois les autobus des touristes repartis…