Trois générations dans une 2 CV

La deux-chevaux lors de son arrêt dans le village d’Ieud, en Roumanie, près de la frontière avec l’Ukraine.
Photo: Pascal Henrard La deux-chevaux lors de son arrêt dans le village d’Ieud, en Roumanie, près de la frontière avec l’Ukraine.

Le road trip, cette échappée routière mythique, a toujours la cote. Et il y a de ces petites histoires qui font l’histoire. Voici le quinzième texte de notre série qui roulera encore pour quelques semaines.

En 2013, j’ai eu 50 ans. Je voulais faire un grand voyage avec mon fils Clovis de 14 ans et mon père, 77 ans. Quand est-ce que, dans la vie, on prend le temps de vivre au lieu de courir ou de tourner en rond ? En 1997, j’avais acheté une 2 CV-6 1981 qui, depuis, prenait la poussière dans une vieille grange. Il était temps que je lui fasse découvrir le monde !

 

Partis de Bruxelles, nous sommes d’abord passés par le sofa d’un ami à Amsterdam, puis avons passé quelques nuits de camping en Hollande et au Danemark. Ensuite, ce furent Berlin, la cabine de bateau d’une auberge de jeunesse (quand on a l’âge de ses idées, on oublie celui de ses artères), l’appartement d’un autre ami à Prague, un petit studio de musicien à Vienne, une chambre chez l’habitant à Budapest, un camping civilisé en Hongrie, une ferme en Roumanie, du camping sauvage dans les Carpates, un hôtel soviétisant en banlieue de Bucarest, des campings en ruine sur le bord de la mer Noire, d’autres plus touristiques en Grèce, le salon d’un ami à Athènes, une petite maison qui surplombe la mer de Corinthe, une chambre chez une vieille dame au Monténégro, une autre à Dubrovnik, un studio à Mostar, une maisonnette à Split, et des petits hôtels en Macédoine, en Albanie, en Slovénie, à la frontière austro-italienne…

 

Voyager, c’est forcément bouger, s’adapter, changer de lit tous les jours. Ne pas savoir de quoi demain sera fait. Suivre un chemin sans suivre un programme. Apprendre à dire merci dans toutes les langues. Avoir l’impression d’être analphabète en lisant les pancartes écrites en cyrillique. S’éloigner des grands axes. Traverser des villages aux noms bizarres, des villes d’un autre temps, des lambeaux de murs de fer. Se remettre en question à chaque tournant.

 

Un sourire à quatre roues

 

La 2 CV a été notre meilleur interprète. Pas besoin de parler, elle donnait le sourire à tous ceux qu’elle croisait. La 2 CV suscite la sympathie. Quand le tuyau d’alimentation du réservoir d’essence s’est détaché sur la grand-route près de Bucarest, un garagiste s’est précipité pour la réparer. Elle invite à la rencontre. À bord du bac qui traverse le Danube entre la Roumanie et la Bulgarie, les camionneurs turcs et polonais se bousculaient pour la photographier. Elle fait craquer les plus blasés. Le petit garagiste athénien qui a fait son changement d’huile avait envie de la dorloter. Elle attire les regards et attise la convoitise. À Bucarest, un mafioso en Jaguar voulait l’acheter. À Arahova, en Grèce, un couple de Japonais l’a photographiée comme si c’était l’Acropole ou le temple de Poséidon.

 

La courageuse 2 CV nous a conduits dans les grandes capitales d’Europe. Elle nous a menés jusqu’aux villes mythiques qui ont marqué l’imaginaire. Elle nous a transportés sur les Autobahnen de l’ex-RDA, par les chemins de cailloux de la Transylvanie jusqu’aux confins de la Roumanie et de l’Ukraine, au pied du château légendaire de Dracula, dans la plaine désertique au sud de Bucarest, jusqu’aux côtes de la mer Noire… Elle nous a menés le plus loin qu’on puisse aller en Europe, à la frontière bulgaro-turque.

 

Que reste-t-il des pays de l’Est ? Des banlieues de béton. Des villes sans âme avec des embouteillages sans raison. Des usines abandonnées. Des moutons sur la route. Des statues à la gloire des combattants et des travailleurs. Des frontières chaotiques. Comme celle entre la Roumanie et l’Ukraine, que nous avons traversée à pied, ou celle entre la Grèce et la Macédoine, où nous avons dû payer 55 euros pour une raison encore obscure.

 

Je pensais avoir des problèmes pour faire le plein. Même dans les villages les plus reculés de l’Albanie il y avait des stations de benzine. J’appréhendais le stationnement dans les grandes villes. À part un PV à Vienne, j’ai toujours pu me garer partout. Je m’attendais à des douaniers bornés. Nous sommes tombés sur des fans de Louis de Funès qui inspectaient la 2 CV en mimant le célèbre gendarme de Saint-Tropez. J’appréhendais les routes de montagnes. Nous avons passé sans encombre le col de l’Arlberg en Autriche, qui culmine à 1793 mètres.

 

Après deux mois et demi à « guimbarder », la 2 CV a retrouvé son garage. Mon père a retrouvé ma mère. Mon fils a retrouvé ses amis. Et j’ai retrouvé ma formidable blonde qui nous a laissés courir les routes. Elle sait qu’après chaque départ déchirant, il y a les étreintes des retrouvailles.

3 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 27 juillet 2014 07 h 27

    Hymne aux voyages

    Merci pour cette belle histoire bien ficelée.

  • Jean-Marc Tremblay - Abonné 28 juillet 2014 02 h 40

    Ah, l’Europe….


    Merci pour ce joli texte de vacances. Malgré son cout souvent exorbitant, l’Europe démure une destination fétiche pour sa densité et diversité culturelles. C’est pack-sacs au dos qu’on l’aura faite et qu'on devra continuer a la faire pour mieux la découvrir et mieux se faire surprendre….

  • René Bezeau - Abonné 29 juillet 2014 02 h 25

    Le monde est toujours à découvrir !

    Cette histoire de quelques paragraphes m'a fait rêver. Je suis toujours impressionné par la détermination des voyageurs long cours avec peu de moyen. Tout est possible avec un peu cran.