Course sur le toit du monde

La descente sera dantesque: 60 kilomètres sur une route de gravelle en serrant les fesses.<br />
Photo: Valérian Mazataud La descente sera dantesque: 60 kilomètres sur une route de gravelle en serrant les fesses.

Le road trip, cette échappée routière mythique, a toujours la cote. Et il y a de ces petites histoires qui font l’histoire. Voici le quatorzième texte de notre série qui roulera jusqu’à la mi-été.​

Au départ de la France, deux jeunes avec un projet un peu dingue de tour du monde à vélo. Deux ans plus tard, un peu plus d’expérience de la vie et 21000 km dans les guiboles à travers les cinq continents. Pour l’instant, en août 2003, nous avions parcouru 14 000 km et notre visa chinois arrivait à terme. Il nous restait une semaine pour parcourir les 1000 km de piste et les quelques cols à 4000 et 5000 mètres qui nous séparaient de Lhassa, capitale du Tibet.

 

La nuit a été courte. Nous avons bivouaqué sur le bas-côté de la route. Levés à deux heures du matin, nous devons maintenant franchir illégalement le poste de contrôle qui sépare le Yunan du Tibet. Pas question de demander un permis de visiteur hors de prix qui nous forcerait à voyager avec une agence. Nous avançons, le souffle court, quand nous surprenons un gardien fumant une cigarette. Nous rebroussons chemin et, une dizaine de minutes plus tard, les lieux nous semblent inoccupés. Le coeur battant, les jambes cotonneuses, nous nous propulsons de l’autre côté de la frontière et disparaissons dans l’obscurité. Nous sommes au Tibet.

 

Quelques jours plus tard, nous achevons l’ascension du col de Zogang à plus de 5000 mètres. Nous décidons de camper au sommet et de célébrer l’occasion avec une boîte de foie gras que nous gardions de côté.

 

Autant en profiter, car la descente sera dantesque. Ah oui, petit détail, nous avons oublié de vérifier nos patins de frein avant de traverser l’Himalaya… Au programme, donc : 60 km de descente sur une route de gravelle en serrant les fesses. Pour compenser les secousses, j’entoure ma selle avec une chambre à air qui me sert d’airbag à postérieur !

 

Zizou et Bamba

 

Le lendemain, la police touristique nous met le grappin dessus, demande à voir nos permis, inexistants, et nous demande de rebrousser chemin. Zinedine Zidane apparaît alors à la télévision et nous nous empressons de rappeler que nous sommes Français, oui oui, tout comme Zizou… et l’officier, finalement pas trop méchant, nous laisse repartir !

 

Pour accélérer la cadence, nous décidons de trouver un camion qui accepterait de nous embarquer et faisons halte au relais routier de Bamba. Ambiance road-movie : une base militaire, un garage, des épaves de camions rouillés, et un bar avec quelques prostituées tranquillement assises à tricoter.

 

Nous tentons notre chance avec les chauffeurs, mais aucun ne veut se risquer à embarquer deux étrangers. Nous décidons d’attendre un hypothétique bus jusqu’au lendemain, mais lorsqu’il arrive, il est déjà plein à craquer des roues jusqu’au toit… Que faire ? Se risquer à attendre encore ou se lancer dans une course contre la montre sur les routes tibétaines ?

 

Comme souvent, c’est la providence qui nous apporte la réponse. Voilà que débarquent Zhou Ying, Zhou Min Jung, Li Jiun et Zhou Shon Hua, quatre jeunes pouceux chinois en route pour Lhassa, et qui de surcroît parlent anglais. Quelques heures plus tard, nous avons pris place à l’arrière d’un camion de marchandises en compagnie d’ouvriers chinois et de voyageurs tibétains.

 

L’ascension est laborieuse et notre embarcation crache de lourds panaches de fumée noirâtre pour se donner du coeur au ventre. La descente n’est qu’un gigantesque chantier routier. Alignés au bord de la piste, des dizaines d’ouvriers, hommes et femmes, s’affairent à creuser, pelles et pioches en main. Ce n’est plus une route, c’est la guerre des tranchées. Le chauffeur accélère pour rattraper le temps perdu. Les passagers bondissent au rythme des cahots alors que les sacs se déplacent d’un bout à l’autre en manquant parfois de passer par-dessus bord.

 

Il nous reste encore 400 km à parcourir avant deux jours, mais nos amis chinois ont trouvé un transport qui nous conduira tous de Ba-Yi à Lhassa dès le lendemain. Ba-Yi, étrange ville moderne, tours de verre et d’acier désertes, plantées au milieu d’une verte vallée. Encore une fois, la police touristique nous emmène au poste. Cette fois, la sentence est beaucoup moins douce. Le chefaillon nous réclame 300 $ chacun. Nous refusons. Nos précieux alliés chinois intercèdent longuement en notre faveur, mais rien n’y fait. Nous décidons finalement de nous installer dans le poste et commençons à cuisiner tranquillement avec notre réchaud. Quelques heures plus tard, le policier, à bout de patience, veut rentrer chez lui. L’amende est tombée à 30 $ et nous sommes libres de reprendre la route qui nous amènera finalement vers la ville sacrée.