¡Viva el camino!

Maisons abandonnées sur le Chemin du Nord, le Camino del Norte. Les pèlerins ayant emprunté la voie de Soulac, en France, y poursuivent leur périple en terre espagnole.
Photo: Antoine char Maisons abandonnées sur le Chemin du Nord, le Camino del Norte. Les pèlerins ayant emprunté la voie de Soulac, en France, y poursuivent leur périple en terre espagnole.

Certains décident de marcher au nom de Dieu, d’autres évoquent une spiritualité indépendante de toutes croyances… Peu importe. Tous les chemins mènent à Saint-Jacques-de-Compostelle, fêté le 25 juillet, et c’est la voie que suivent chaque année plus de 300 000 personnes.

Débarrassées de leur sac à dos, elles dodelinent des épaules et marchent sur la pointe des pieds tels des pingouins sur la banquise. Les habitants des villages ne font plus attention à ces pingüinos venus du monde entier user leurs semelles sur l’un des huit caminos les conduisant vers Saint-Jacques-de-Compostelle.

 

Sitôt arrivés dans une albergue, les peregrinos exténués présentent au patron leur précieux credencial pour le faire estampiller. Chaque sello (tampon) les rapproche de leur rêve : obtenir la Compostela à Saint-Jacques. Ils devront pour cela parcourir au moins 100 kilomètres à pied.

 

Mais d’où partir quand on ne dispose que de neuf petits jours pour atteindre le tombeau de Jacques de Zébédée, dit le Majeur, l’un des douze apôtres du Christ, qui a cherché à évangéliser l’Espagne pour finir décapité à Jérusalem ?

 

Cap vers Mondoñedo

 

Le train vous conduit de Madrid à Oviedo en moins de cinq heures. C’est dans la capitale des Asturies, jamais conquise par les Maures et dominée par sa cathédrale gothique du XIVe siècle, que débute le Camino Primitivo. Mais le « Chemin primitif » utilisé par les premiers dévots est long : 320 kilomètres. Un peu plus de trente kilomètres par jour, c’est trop.

 

Mieux vaut prendre l’autobus d’Oviedo pour passer une nuit au petit port de Luarca et faire honneur au cidre local. Puis, toujours en transport en commun, cap vers Mondoñedo, ville de 2500 âmes nichée dans une vallée verdoyante de la Galice. Le choix est fait. Ce sera le Camino del Norte ! 180 kilomètres à partir de Mondoñedo, 20 kilomètres tous les jours pour atteindre Santiago de Compostela. Les 10 000 pas quotidiens recommandés par l’Organisation mondiale de la santé seront battus !

 

Première étape : Gontán, un hameau d’une vingtaine d’habitants mais où se trouve une auberge avec 26 lits. Le départ se fait tôt le matin en passant par la cathédrale de la Asunción construite au XIIIe siècle.

 

Le temps d’admirer sa rosace, en buvant un café con leche, et c’est le premier Bon dia !Bon camino !

 

Vous sentez déjà le pèlerin !

 

Calvaire

 

Le chemin reliant Gontán est court : 18 kilomètres. Mais… Il grimpe dans le ciel. Oui, l’Espagne est vraiment le pays le plus montagneux d’Europe après la Suisse. Chaque kilomètre est un calvaire si on ne prend pas le temps de lever le pied et d’admirer un paysage d’un vert émeraude qui vous rappelle que la Galice est vraiment l’Irlande de la péninsule ibérique : il y pleut au moins 300 jours par année et le vent est omniprésent. Nombreuses, les éoliennes ont depuis longtemps remplacé les moulins à vent de Don Quichotte. Les températures, elles, dépassent rarement les 25 degrés en été. Heureusement, car le sac à dos du pèlerin — sa croix de tous les jours — est moins lourd à porter.

 

Après qu’on a traversé une forêt de longilignes eucalyptus sans voir âme qui vive, deux silhouettes se profilent. Werner Pils, 72 ans, et Maria Maurais, 54 ans, se sont rencontrés sur le chemin qui, parfois, permet de trouver l’âme soeur.

 

« C’est mon ange ! », dit l’architecte allemand à la retraite en regardant la Portugaise née au Cap-Vert. Mais leur tendre rapprochement prendra fin à la prochaine étape, car l’« ange » a une mission : voler rapidement au-delà de Santiago vers le Finisterre, point le plus occidental de l’Espagne, afin de jeter dans l’Atlantique la photo de Lydia, sa meilleure amie morte d’un cancer à 62 ans. « Avant tout, j’allumerai des bougies sur la plage. »

 

Pils a rencontré de nombreuses Maria dans ses pèlerinages. C’est son cinquième. Pourquoi autant ?

 

« Disons qu’à chaque camino on se comprend un peu mieux. Moi, j’essaie de comprendre ce qu’il y a derrière le rideau de la vie. »

 

Cinq kilomètres à pied…

 

Après Gontán, cap sur Vilalba. Sa tour la plus élevée est un donjon médiéval converti en hôtel. Pour atteindre cette première « grande » ville avec ses 16 000 habitants, il faut marcher 25 kilomètres. Le chemin n’est pas toujours bien balisé, surtout aux carrefours. Faut-il tourner à droite ou à gauche ? Aller tout droit peut-être ? Mais où est donc la borne avec sa coquille Saint-Jacques jaune stylisée sur fond bleu ? Même pas de fléchage pour dire où aller…

 

« On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va ! » Christophe Colomb avait raison !

 

Cinq kilomètres à tourner en rond avant de trouver une vendeuse de fruits vous remettant aussitôt dans le droit chemin. Bon dia ! Bon camino ! En galicien, le buen espagnol est remplacé par bon, en mettant l’accent sur la dernière lettre.

 

La signalétique des caminos vers Santiago varie selon leur fréquentation. À cause de ses montagnes russes, le Chemin du Nord est peu prisé, beaucoup moins en tout cas que le Camino francés.

 

L’arrivée tardive à Vilalba se fait la peur au ventre. Y aura-t-il encore de la place à l’auberge ? Heureusement, ses 48 lits ne sont pas tous occupés. Les six euros versés pour la nuit, la credencial estampillée, un San Simón de Vilalba au petit-déjeuner (fromage fumé ayant la forme d’une toupie) et c’est un nouveau départ. Toujours tôt le matin. Il faut quitter les gîtes avant 8 h 30. Il pleut encore. Les nuages jouent à saute-mouton d’une colline à l’autre. Le chemin est boueux, plein de grosses limaces noires (vont-elles à Compostelle ?), de bouses de vaches et d’éjections canines (les chiens sont nombreux à vous accueillir dans chaque hameau, les gros ont la corde au cou ou sont « tout simplement » enfermés dans une toute petite cage).

 

Huit heures plus tard, en respectant toujours les deux pauses totalisant une heure trente, Baamonde, village de 400 habitants, montre le bout du nez après une longue ligne droite. Son auberge occupe un ancien relais où s’arrêtaient les diligences. Tout à côté de l’église romane, construite au IXe siècle, se trouve un arbre creux, plusieurs fois centenaire. À l’intérieur, un sculpteur anonyme a taillé une vierge. Elle vous regarde droit dans les yeux.

 

«Mieux cheminer en nous-mêmes»

 

Vingt kilomètres séparent Baamonde de Miraz. Courte étape avec sa forêt de hêtres et surtout sa chapelle gothique du XIIIe siècle. Aux alentours de la capela de San Alberte, un pont médiéval, une fontaine datant de la Renaissance et les ruines d’un ancien hôpital pour pèlerins. Les premiers à se déplacer à pied vers Compostelle avec leur baluchon étaient guidés par la foi, espéraient des guérisons physiques, certains étaient des prisonniers condamnés à marcher enchaînés et pieds nus, pour obtenir la remise de leur peine.

 

« Aujourd’hui, il y a de nombreux pèlerins qui marchent sans leur sac à dos. Un taxi les transporte d’une étape à l’autre », explique Pierre Le Moal, un Breton de 74 ans, en avançant rapidement vers Miraz.

 

« J’en suis à mon cinquième camino. À certains égards, le chemin devient de plus en plus un pèlerinage touristique. C’est un véritable pactole pour l’Espagne et de plus en plus de jeunes espagnols deviennent pèlerins, car c’est bon dans un CV pour se trouver du boulot. »

 

Pierre Le Moal, qui soigne un cancer de la prostate, marche avec sa compagne Annie Morales, 67 ans. Aucune conation religieuse dans leur démarche. « Nous le faisons parce que cela nous permet de mieux cheminer en nous-mêmes. »

 

Après avoir traversé des hameaux de quatre, cinq maisons, souvent abandonnées, dépassé quelques villages avec leurs horreos, greniers à grain en forme de chapelles perchés sur quatre piliers pour protéger la récolte de l’humidité du sol et des prédateurs, c’est l’arrivée à Miraz, où l’auberge tenue par quatre Britanniques offre une cinquantaine de lits, assez sans doute pour loger les habitants de ce bourg, digne d’intérêt pour son unique bar-café converti en supermercado pour la prochaine étape : Sobrado dos Monxes. Son monastère cistercien du XIIe siècle, sur les bords d’une lagune, accueille les pèlerins dans des dortoirs humides. L’eau chaude ne coule pas à flot et le moine à l’accueil est plutôt froid. Heureusement, il y a tous les soirs à 19 h les chants grégoriens qui résonnent dans son église baroque.

 

Deux Montréalais

 

En quittant la ville de 2000 âmes pour Arzúa, c’est la fin du Chemin du Nord. Finie la grande solitude. Les pèlerins sont de plus en plus nombreux. Ils viennent du Chemin français et du Chemin primitif. Ils chantent. Saint-Jacques n’est plus très loin. À deux jours de marche.

 

Arzúa attend les pèlerins-marcheurs avec ses nombreux bars, restaurants, hôtels et auberges. L’Espagne touristique et bon marché reprend le dessus.

 

Jayme Lozeau Bergeron, 30 ans, sirote son café du matin en compagnie de son compagnon de route Steeves Jenkins, 49 ans. Deux Montréalais. Fiers d’avoir « accompli quelque chose », d’être sortis de leur « zone de confort ».

 

« Il y a dix mois à peine, dit le premier, je ne connaissais rien du chemin de Saint-Jacques. J’étais en thérapie pour un problème d’alcool et de drogues. Ce fut la meilleure décision de ma vie. Maintenant, je souris à la vie et j’accepte tous les beaux cadeaux qu’elle peut m’offrir. Comme, par exemple, le chemin de Saint-Jacques […]

 

« Moi, ajoute le second, plus j’ai marché, plus une paix intérieure s’est installée en moi. »

 

Il faut reprendre le sac à dos. Après avoir traversé quelques champs de coquelicots, le long de routes de plus en plus goudronnées, s’être arrêté quelques secondes devant la tombe de Guillermo Watt, un pèlerin mort en chemin d’une crise cardiaque à 52 ans en 1993, continué jusqu’à O Pedrouzo, contourné l’aéroport de Lavacolla où sa longue barrière est remplie de milliers de petites croix faites de branches de bois ramassées par les pèlerins, c’est l’arrivée les jambes vides à Monte do Gozo. Cinq kilomètres avant la destination finale.

 

Les marcheurs fourbus arrivent devant un immense complexe aux allures militaires où les attendent un millier de lits superposés. Santiago de Compostela est tapie dans la vallée.

 

Neuf jours de marche dans les pieds et c’est enfin l’arrivée sur la Praza do Obradoiro, en face de la cathédrale romane avec sa façade baroque où repose, dit-on, le corps de saint Jacques. L’interminable file d’attente n’est pas pour lui. Il faut à tout prix obtenir la Compostela, le document final d’arrivée offert en latin à chaque peregrino. Le but a été atteint. Chacun avec sa voie.

 

¡ Viva el camino !

 

***

 

En vrac

 

Sac à dos La mochila est l’ennemi numéro un du marcheur. Garde-manger et garde-robe, il ne devrait pas peser plus d’une dizaine de kilos.

 

Manger Tous les restaurants offrent un menu du pèlerin à chaque étape du Camino del Norte, qui part de Bayonne, en France. Vous mangez pour une dizaine d’euros. Le verre de vin est compris. Toujours au rendez-vous : le caldo gallego, soupe avec des feuilles de navet, des fèves et des pommes de terre, sans oublier les poulpes arrosés copieusement d’huile d’olive et de paprika.

 

Dormir La plupart des auberges ont des espaces Wi-Fi… pour le meilleur et pour le pire. Les gîtes sont propres et… sans punaises. Le prix d’une nuitée varie entre 6 et 8 euros. Si les lits superposés, les douches communes et… les ronflements vous dérangent, il y a parfois des hôtels deux étoiles pour une quarantaine d’euros.

 

Lecture Immortelle randonnée de Jean-Christophe Rufin (de l’Académie française) s’impose pour ses petits conseils, son humour et surtout pour cette phrase : « En partant pour Saint-Jacques, je ne cherchais rien et je l’ai trouvé. »

2 commentaires
  • Claude Trudel - Abonné 20 juillet 2014 19 h 46

    Appréciation


    Article intéressant. Votre photo de maisons abandonnées sur le Chemin du Nord est superbe. Félicitations!

  • Gilles Parent - Inscrit 21 juillet 2014 08 h 30

    Et c'est ainsi depuis le VIIe siècle...

    On ne chantera jamais trop le bonheur rapporté d'une telle ... randonnée. Spiritualité
    ? Début de saines habitudes de vie ? Constat que la frugalité peut-être fort agréable ? Le sait-on vraiment ? Pour ma part, après avoir parcouru la via podiensis et le camino francès, du Puy-en-Velay jusqu'à Saint-Jacques, je suis rentré dans une forme jamais égalée, l'esprit libre et heureux.