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Périple périlleux entre Moscou et Kaboul

Des moudjahidine du Jamaat-e Islami célèbrent leur entrée triomphale dans Kaboul en tenant un portrait de leur leader, Ahmed Chad Massoud. Neuf ans plus tard, le commandant Massoud mourait assassiné par un kamikaze d’al-Qaïda, deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.
Photo: Frédérique Lengaigne Des moudjahidine du Jamaat-e Islami célèbrent leur entrée triomphale dans Kaboul en tenant un portrait de leur leader, Ahmed Chad Massoud. Neuf ans plus tard, le commandant Massoud mourait assassiné par un kamikaze d’al-Qaïda, deux jours avant les attentats du 11 septembre 2001 aux États-Unis.

Le road trip, cette échappée routière mythique, a toujours la cote. Et il y a de ces petites histoires qui font l’histoire. Voici le neuvième texte de notre série qui roulera jusqu’à la mi-été.

C’était le 13 avril 1992, des années-lumière avant l’Internet. Le régime communiste afghan était sur le point de s’effondrer. Jeune journaliste indépendante à l’époque, j’habitais Moscou mais je considérais l’Afghanistan comme partie de mon territoire. Je l’avais visité à une occasion en 1990 et j’avais rencontré le président Najibullah. J’étais obstinée à vouloir couvrir sa chute.

 

Mais les médias pour lesquels je collaborais alors n’assumeraient pas les frais de déplacement. Le billet d’avion jusqu’à la capitale afghane coûtait très cher et je n’étais pas riche. C’est ainsi que je me lançai dans l’un des road trips les plus fous de ma vie.

 

Chercher un visa à l’ambassade afghane ? Une perte de temps ! me dis-je. Le pays est en plein chaos. Le lendemain, je m’embarquai sur le vol d’Aeroflot Moscou-Douchambé (la capitale du Tajikistan) avec un collègue, Greg Gransden, qui deviendra plus tard mon époux. Le billet d’avion n’avait coûté que l’équivalent de 10 $. Le vol dura cinq heures, cinq longues heures les genoux dans le menton, chatouillée par les mouches, à respirer l’odeur des toilettes dans cet appareil d’un quart de siècle, glorieuse réalisation de la défunte URSS.

 

Il aura fallu l’équivalent de 30 $ (une fortune) pour convaincre le chauffeur de taxi à Douchambé de nous amener à la frontière afghane : « Vous êtes fous ! C’est la guerre là-bas. »

 

Pendant trois heures, la voiture fila vers l’Afghanistan à tombeau ouvert, à travers des villages grouillant de gens vêtus de soie multicolore, sillonnant des montagnes vertes comme la Suisse.

 

À la frontière ouzbéco-afghane, à Termez, des douaniers toujours russes malgré l’indépendance de l’Ouzbékistan nous informèrent qu’un protocole entre l’Union soviétique et l’Afghanistan interdisait de laisser passer les voyageurs qui n’étaient ni Soviétiques, ni Afghans.

 

Mais l’Union soviétique n’existait plus depuis deux ans et l’Afghanistan était en pleine révolution, leur expliquai-je. Le charme, l’humour, les pots-de-vin, rien n’y fit. Il fallut carrément l’intervention du ministre des Affaires étrangères de l’Ouzbékistan pour que s’ouvre la frontière (une histoire à elle seule…)

 

De l’autre côté de la rivière, enfin en territoire afghan, on sentait une joyeuse anarchie. On se dit alors que tout baignerait dans l’huile. Mais un jeune douanier exigea de voir nos passeports et remarqua, perspicace, qu’il manquait les visas afghans. Il fit quelques coups de téléphone et nous envoya chez un officier dénommé Salah Udin. Ce dernier nous accueillit avec enthousiasme mais nous indiqua à son tour que ce serait à son supérieur, le général Mumine, de décider de notre sort. Alors Udin fit venir du thé et des petits bonbons. Il invita ses amis. Ils n’avaient pas vu d’Occidentaux depuis 1979 et nous étions devenus un divertissement.

 

Le général Mumin, un être qui devenait mythique après quatre longues heures d’attente, apparut enfin. C’était l’heure du dîner. Alors il fit apporter des montagnes de pilaf sur des plateaux d’argent et parla des années 70, époque nostalgique où sa famille hébergeait des beatniks de passage. La nuit approchait et il était évident que nous allions dormir chez le général.

 

Mumin nous confia à sa garde personnelle qui nous conduisit à une petite maison. Ils tournèrent la clef de la serrure à double tour « car les nuits sont fraîches, on pourrait s’enrhumer ». Le lendemain, il fallut maintes palabres pour que le général nous laisse libres.

 

Sur la route vers Mazâr-e Charif, la première grande ville après la frontière, les rebelles parcouraient le territoire nouvellement conquis en seigneurs. Au bazar, les femmes couvertes de la tête au pied et les hommes qui priaient dans la rue flanqués de leur fusil faisaient comprendre que cet Afghanistan, encore communiste il y a quelques jours, plongeait dans un islam intégriste.

 

Cette ville était coupée du monde. Impossible d’appeler mes rédactions. Il n’y avait plus de vol vers Kaboul depuis cinq jours. En autobus, le voyage jusqu’à la capitale prenait 12 heures et c’était la cible des brigands. La prise de Kaboul par les moujahidine devenait imminente. J’allais manquer la raison d’être de ce périple.

 

Nous prîmes alors les grands moyens en exigeant une audience avec l’homme fort de la région, le général Dostum, que nous avons obtenue. On dépêcha un interprète, qui arriva fiévreux. Il n’avait pas parlé anglais depuis 1979, lors de l’invasion soviétique. Nous demandâmes un hélicoptère. Dostum refusa d’abord. Mais après une heure, lasse de m’entendre, le grand général céda et nous fit conduire à l’aéroport.

 

« Vous ne serez qu’à une heure de l’état-major du commandant Massoud, à 60 kilomètres de Kaboul », nous promit-il.

 

Le vol en hélicoptère dura deux heures ; deux heures à survoler en rase-mottes les steppes, les troupeaux de moutons et les habitations de torchis. Magnifique.

 

Mais l’hélicoptère du général Dostum ne se posa pas à l’état-major du commandant Massoud. Il fallait encore traverser la chaîne de montagnes de l’Hindou Kouch, « la tueuse d’hindous ».

 

En panne, la vieille jeep

 

C’est donc sur cette route d’altitude, de la neige jusqu’au cou, que la vieille jeep qui nous amenait chez Ahmed Shah Massoud est tombée en panne. Pendant que 15 soldats, la tête dans le moteur, tentaient de la réparer, la jeep s’est mise à reculer vers le précipice. Les hommes ont crié.

 

Le chauffeur, toujours dans la voiture, a essayé de la faire dévier sur un autobus. Mais sous l’impact, l’autobus a aussi commencé à reculer, pour s’écraser au fond du ravin. Heureusement, il était vide. La jeep, elle, a continué sa course. Par miracle, un garde-fou l’a sauvée du gouffre. L’engin était définitivement hors d’usage.

 

À la nuit tombée, notre voyage qui se transformait en épopée s’allongeait d’une autre journée. Il a fallu dormir en montagne dans un accueillant garage militaire. Le lendemain matin, le commandant des lieux nous a emmenés lui-même chez Massoud.

 

À son quartier général en banlieue de la petite ville de Tcharikar, le charismatique Massoud entrait et sortait en se donnant en spectacle aux photographes étrangers. Nous arrivions pile pour la conférence de presse. On réussit ensuite à louer un camion à prix d’or et on fonça sur Kaboul.

 

Sur la route, des moudjahidine, AK-47 en bandoulière et lance-roquette sur le dos, sautèrent dans le véhicule. Sans discuter, on les a emmenés aux limites de la ville. Et ce n’était pas pour faire du shopping qu’ils allaient à Kaboul.

 

Ce soir-là, après cinq jours de périple, nous entrâmes dans la capitale afghane. Au restaurant de l’hôtel InterContinental qui surplombait la ville, le ciel s’illumina comme un énorme feu d’artifice. Les moudjahidine tiraient en l’air des balles traçantes et des fusées éclairantes. Cela faisait un bruit d’enfer.

 

Ils venaient de prendre Kaboul et célébraient leur victoire. J’envoyai alors mon premier texte par le télex de l’hôtel. Exténuée, je savourai enfin un whisky en regardant le ciel.