Corse - Le berger des âmes

Photo: Isabelle Chagnon
Photo: Photo: Isabelle Chagnon

En Corse, la montagne est génératrice de sentinelles de la mémoire. La mémoire des hommes et des femmes, celle des pierres, du maquis, des sources vives et des forêts enlacées. Contrairement à ce qu'on croit, le Corse n'est pas marin, mais berger. Dans les interstices de cette nature arrogante vit depuis des millénaires le mazzeru, celui qu'on appelle également le berger des âmes.

Avais-je peur? Pas vraiment... J'étais plutôt attiré vers une source qui coulait doucement dans les profondeurs du village de Carchetu, en pleine Castagniccia, là où les forêts de châtaignes se suivent mais ne se ressemblent pas. Les troncs de ces arbres distillent des formes étranges, mi-humaines, mi-animales... Ici, on peut imaginer un enfant mouflon. Là, une femme sans âge se dresse sur des pattes de sanglier.

Partout dans le village, les animaux vaquent à leurs occupations : des chèvres, des cochons sauvages, des moutons et deux ânes, occupés à braire sans relâche près de l'église les jours de grand vent, le livantu, le vent d'est. Mais en bas, près de la source, les animaux sont plus rares, hormis quelques sangliers qui ronflent après avoir englouti des kilos de châtaignes, délicatesses buccales de la faune locale.

Je me tenais près de la source, de nuit comme de jour pour essayer d'apercevoir un mazzeru, un personnage dont m'avait parlé Jean-Claude Rogliano. L'homme est poète, essayiste, conteur et spécialiste des contes et légendes corses. Il se réfugie souvent à Carchetu pour faire le plein d'histoires, pour faire une cure de vents et de délires montagneux. Le mazzeru est un homme ou une femme (mazzera) qui n'a pas une apparence différente de la nôtre. Ils vivent dans le village, vaquent à leurs occupations. Seulement, lors de leur baptême, les parrains et marraines font une erreur dans l'enfilement des phrases sacrées et le bébé se retrouve mazzeru... sans le vouloir. Dans l'imaginaire corse, c'est un personnage ordinaire tant qu'il demeure éveillé. Mais sitôt que le sommeil s'empare de lui, il se trouve investi d'un pouvoir qui lui permet de voyager de l'autre côté de la nuit. Il se double au cours d'un rêve qui le conduit au bord d'un torrent, d'un marécage ou d'une source.

Et là, il se tient à l'affût...

Un animal, sauvage ou domestique, ne tarde pas à passer. C'est parfois une chèvre, un renard, un lièvre, souvent un sanglier. Le mazzeru se jette sur la bête, la tue et lorsqu'il se penche sur elle, à la place de la tête, pendant un court instant, il voit le visage d'une personne qu'il connaît. Il sait alors que cette femme ou cet homme ne tardera pas à mourir, entre trois jours et un an au maximum. Car à travers cet animal, il vient de tuer son double... Cette bête figure l'âme de l'humain qui, avant sa mort terrestre, s'apprête à prendre le chemin des enfers. Et lui, le mazzeru, va l'aider à traverser le fleuve. Chasseur d'âmes et berger des morts, son rôle n'est pas de tuer mais de prendre en charge celui qui va quitter la vie.

Sitôt la bête abattue, la Confrérie des Ombres surgit de l'eau à son tour. Composée de tous les morts de la contrée, des plus récents à ceux des siècles passés, elle attend que le mazzeru la conduise vers celui qui va mourir. Car si les morts enterrent les morts, ils ont besoin d'un guide parmi les vivants. À travers les arbres et les pierres de granite qui composent la montagne se déroule alors l'enterrement fantôme précédant celui qui aura lieu un peu plus tard dans la réalité.

Ce ne sont que des ombres coiffées de cagoules et dans la civière des morts, vers le torrent, la source ou le marécage, elles n'emportent qu'une ombre... mais le bruit de leurs pas est celui d'une armée en marche.

J'étais au pied de la source et j'entendais des pas. Le soleil couchant dessinait la croix de l'église tout en haut. Je me souvenais qu'à l'intérieur, il y a un chemin de croix qui met en scène un enfant qui présente des clous destinés au bourreau et des femmes chantant des lamenti à la mort du Christ, comme lors des deuils dans les villages corses d'autrefois. Sur un fronton extérieur, on peut apercevoir trois curieux personnages qui se tiennent la main et qui semblent participer à une cérémonie...

À côté, deux autres petits bonshommes, d'une facture enfantine, sont couchés pour le repos éternel, car l'un d'eux semble bien être à l'état de squelette. La croix, la source, les pas et des sangliers qui grognent, mais pas de mazzeru... ou je ne le voyais pas. J'étais bien vivant.

J'ai continué pourtant à le chercher. Dans les montagnes du Niolo, là où le GR 20 se profile. Parmi les bergeries, derrière les pierres. J'ai interrogé des bergers au moment de la préparation du fromage de brebis, le brocciu, étalant la drova, cette gouttière de bois qui sert à la salaison et à l'affinage. Chacun avait connu un jour un mazzeru ou une mazzera, mais le silence se refermait quand j'insistais... Le berger des âmes restait introuvable.

Je suis descendu jusque dans l'Alta Rocca, là où les villages s'accrochent entre maquis, granite et forêt et où le mazzérisme a vu le jour et investi la nuit. C'est aussi la région où l'on a connu le plus de mazzera. Dans ce pays où le machisme ambiant est de rigueur, la mazzera jouit d'une parité sans égale dans son insularité. Elle a les mêmes pouvoirs que son homologue devin mais elle est aussi guérisseuse, c'est-à-dire qu'elle peut soigner des maladies d'ordre maléfique comme les envoûtements ou le mauvais oeil...

J'ai rencontré des femmes aux rides archaïques dans les villages de Foce, de Carbini, de Sotta, sur les contreforts du Col de Bavella, sur les hauteurs de Monte Rosso, au pied de Santa Lucia de Talla, là où se trouvent les pierres de diorite orbiculaire, des roches qui ressemblent à des panthères. Ces féminités sont restées muettes ; une seule, à Foce, Lucciana, m'a avoué qu'elle se soignait et soignait les autres à coups d'asphodèles, une plante utilisée depuis des lustres dans la mythologie végétale, et qu'elle rêvait beaucoup... Au-dessus de sa masure se trouve une ruine, le château des Cercueils.

J'ai commencé à parler aux pierres, celles qui se trouvent dans les Calanches de Piana, là où l'on dit que le diable a figé pour toujours un peuple exilé. J'ai chuchoté sous les ponts génois pour entendre les rivières me défiler les histoires de papes qui partaient à la chasse aux dieux des vents. J'ai interrogé les menhirs de Filitosa, là où des signes inconnus ornent leur fierté granitique.

J'en suis même venu à interroger un chien, un chat et un corbeau... Le premier se disait guide pour chasseur nocturne. Le second avait tout du gardien du royaume des ombres. Le troisième, charognard et néanmoins bavard, apprenait tout par la mort des autres...

Les nuits se sont enfilées. Le mazzeru que je cherche est à la frontière des deux mondes, des religions, et il appartient aux espaces frontaliers et aux lieux les plus sauvages, aux cols les plus désolés, aux gués, aux rivières, aux sources et aux torrents et les croisements sont ses lieux de prédilection.

Je suis retourné voir Jean-Claude sans un mazzeru à me mettre sous la dent. Je voulais une réponse définitive : « Dans notre mémoire collective, dit-il, le mazzeru est ce vivant qui la traverse à bord d'un rêve qui le ramène aux vivants. En cela, il symbolise à la fois les éléments traditionnels, historiques et humanistes les plus représentatifs de notre passé et l'acharnement de ce peuple à survivre à l'acculturation, à l'exil et au cancer du clanisme, de même que son aptitude à transcender le malheur. »

Je suis retourné à la source durant la nuit mais, chose étrange, les animaux en Corse ne m'apparaissent plus de la même façon. J'ai trouvé quelques ressemblances entre mon sanglier ronfleur et un villageois rencontré plus tôt. Les deux ânes ont aussi quelques similitudes avec des locaux... Quant aux chèvres, moutons et autres bovidés de passage, je n'ose plus les regarder dans les yeux... Un châtaignier a craqué.

Avais-je peur ? Certainement. Le berger des âmes ne pouvait plus être bien loin.

En vrac
- Deux vols quotidiens d'Air France sur Montréal-Paris. Correspondances quotidiennes vers Ajaccio et Bastia au départ de Paris. 42 correspondances quotidiennes vers ces deux villes dont une douzaine au départ de CDG avec correspondances à Lyon, Nice ou Marseille. Pour des correspondances et des vols directs, c'est au départ d'Orly. www.airfrance.ca.
- Une manière sympathique de rejoindre la Corse : par ferry au départ de Marseille, Toulon ou Nice, en direction d'Ajaccio, Bastia ou Calvi. Prendre la traversée de nuit et arriver dans la baie d'Ajaccio est une grâce marine. Départs à 19h. J'ai essayé trois bateaux : le Danielle Casanova, le Napoléon et le Paglia Orba. Le premier pour la famille, le second pour le party et le troisième pour traverser. Pour les gens pressés, prendre le NGV Liamone (navire à grande vitesse), Nice-Bastia en trois heures et demie et Nice-Calvi en deux heures 45 minutes. Promotions Plein Soleil : en traversant avec un véhicule et un passager plein tarif, les deuxième et troisième passagers ne paient qu'un euro. www.sncm.fr.
- Pour voir la Corse et les mazzeri de haut : www.helicorse.com.

Se loger...
- Dans le village de Carchetu en Castagniccia et dans les logis de Jean-Claude Rogliano, vous avez en même temps le décor, les animaux et le conteur... Chambres simples avec cuisinette, piscine, barbecue et histoires au coin de la cheminée ou partances dans la Tour magique ou maudite (dépendant des soirs). http://perso.wanadoo.fr/les-tours-de-tevola.
- À Murato, la ferme-auberge Campo di Monte : on dort dans la pierre (troglodytes) et on se régale de recettes issues de la nuit des temps corses. % 04 95 37 64 39.
- Dans la Corse du Sud, à Quenza, dans l'Alta Rocca, l'auberge Sole et Monti : Felicien Balesi connaît tout de la montagne et des sangliers. La légende se traduit dans l'assiette, avec champignons et gibiers. % 04 95 78 62 53.
- La Casa Musicale à Pigna : chambres avec vue et ouïe ; c'est une école de musique et de polyphonies. Dans les ruelles avoisinantes, des artisans chantonnent également. % 04 95 61 77 31.

À lire
- Le Berger des Morts de Jean-Claude Rogliano, chez Belfond.
- Contes et légendes de Corse de Jean-Claude et Agnès Rogliano, chez France-Empire.
- Corse, île de Granite de Dorothy Carrington, chez Arthaud.

Mazzeri, fizioni, signadori de Dorothy Carrington, chez Alain Piazzola.
- Le Guide de la Corse mystérieuse, chez Tchou.
- La Mazzera d'André-Jean Bonelli, chez Anima Corsa.
- Le Mazzérisme et le folklore magique de la Corse de Roccu Multedo, chez Bélisane.
- Le Moulin du Chat Sorcier et autres contes, légendes, fables du peuple corse de Fabienne Maestracci, chez Albiana.
- Se procurer le Guide des artisans d'art (couteliers, vanniers de châtaigne, souffleurs de verre, céramistes, pipiers, luthiers, bijoux, boîtes à musique, jouets en bois) en donation dans tous les bons centres de tourisme local.
- Le GR 20 : 200 km de sentiers de randonnée à travers la montagne et le parc naturel régional, partant de Calenzana, près de Calvi, pour aboutir à Conca, près de Porto Vecchio. Bergeries, gîtes d'étapes sont sur un parcours difficile qui demande à peu près 20 jours, si vous ne rencontrez pas de mazzeri. http://www.corsica.net/corsica/fr/sejours/rando/.

Renseignements
- Agence de tourisme de la Corse : http://www.visit-corsica.com/.
- Maison de la France : www.franceguide.com.

isabelio@sympatico.ca