Valparaíso, la ville tatouée

Détail d’une maison dont la façade a été entièrement peinte par Finok, un Brésilien de passage à Valparaíso pour le Graffestival.
Photo: Sarah Champagne Détail d’une maison dont la façade a été entièrement peinte par Finok, un Brésilien de passage à Valparaíso pour le Graffestival.

Une ville décoiffée qui se réinvente mur par mur. Le port continue d’amener son lot d’agitation, ses institutions drainent une partie de la vie administrative du pays et son patrimoine a été reconnu par l’UNESCO : Valparaíso parvient à s’affirmer même coincée entre les satellites balnéaires de l’élite chilienne. Au-delà de la reconnaissance institutionnelle, les artistes qui s’approprient la ville la font vivre.

Valparaíso — Quand, en moins de deux heures, on arrive à Valparaíso depuis Santiago, la capitale, on sait déjà qu’on y vient notamment à cause des maisons colorées de tôle ondulée. On vient aussi refaire le plein d’iode ou s’asseoir dans La Nube, le siège de Pablo Neruda suspendu dans l’horizon de sa maison portène. En plus du fantôme du poète, une quarantaine de collines, les cerros, disposées en amphithéâtre, regardent aussi vers la mer.

 

À l’image des Chiliens, introvertis sans être timides, les dédales de Valparaíso appellent à une patiente déambulation. Partout où l’on pose les yeux, on découvre un autre pli de cette ville sans plan calculé. Des promenades qui s’entortillent dans ses passages et ses marches abruptes, un ruban d’horizon entre deux constructions.

 

Valparaíso, Valpo pour tous ceux qui s’y attachent un peu, pourrait bien être l’antithèse des villes aux maisons identiques en rangées.

 

Un petit remontant, peut-être, avant de reprendre un des funiculaires chancelants, ou le trolleybus qui parcourt la seule bande de terre plate entre petits commerces, cafés et casse-croûte à hot-dogs completos ?

 

Empire commercial du Pacifique-Sud et premier port du Chili jusqu’au début du XXe siècle, le lent déclin économique de Valparaíso coïncide avec l’inauguration du canal de Panama (1914). Une brume, comme celle qui embrouille la vue le tiers de l’année, pèse sur sa santé économique.

 

Le port n’a tout de même pas perdu complètement sa superbe pour qui aime le bruit du métal et les sites industriels. À partir du cerro Artilleria, une des collines de l’ouest de la ville, on regarde les conteneurs s’empiler en blocs Lego.

 

Les tagueurs urbanistes

 

La reconnaissance de Valparaiso au Patrimoine culturel mondial de l’UNESCO, en 2003, a bien sûr attiré son lot de touristes, de spéculateurs de devantures et de conservateurs d’architecture. Mais plutôt que de mettre la ville sous verre, les artistes locaux ont décidé d’en faire un décor évolutif.

 

Les graffitis font déjà partie, depuis quelques décennies, des paysages urbains de Valpo, comme en témoigne le fameux Musée à ciel ouvert inauguré en 1992 et indiqué sur toutes les cartes touristiques. C’est un euphémisme de dire que ce « musée » a perdu de son lustre ; il apparaît carrément désuet devant la nouvelle école des graffiteurs portènes.

 

Il y a bien sûr les cerros les plus touristiques, Alegre et Concepción, où l’on mange la meilleure cuisine, avec produits locaux et chaises vintage compris dans le prix. Les quelques pentes plus achalandées, dont certaines en pavé, sont en effet allègres de dessins. Mais l’art y est sage.

 

Le coup de pinceau — et de bonbonne — est nettement plus impressionnant du côté du cerro Polanco. Profil de femme se découpant sur un pan de mur ; sirènes, scaphandres et autres mirages de haute mer qui la regardent. Plus loin, des pieds flottent sur les toits. La distinction entre un graffiti volé au mur et une oeuvre d’art reconnue perd ainsi de sa pertinence.

 

Soyez certain d’emprunter les rues perpendiculaires à Almirante Simpson, si vous y passez : Pastene, General Borgoño, Coronel Lagos, Fuentecilla.

 

La réappropriation de l’espace public grâce à la culture est ici davantage qu’un concept. La colline Polanco est d’ailleurs devenue l’une des favorites des graffiteurs, et pas seulement chiliens. Un graffestival s’y tient depuis deux ans et des artistes de toute l’Amérique latine débarquent alors.

 

Charkipunk, Hecho, Cekis, Keos, Finok, La Robot de Madera, Inti, Guztok : les murales se peignent à six, huit, voire dix mains. Rococo par endroits, graphique ou surréaliste ailleurs, le format géant permet d’habiter les fresques surdimensionnées.

 

Pour certains, l’art ne s’est pas arrêté à la rue. Le tagueur Inti a été invité en France, en Espagne, en Norvège et aux États-Unis, après être passé par l’École des beaux-arts de Viña del Mar, ville voisine de Valparaiso. Mais il n’a jamais abandonné l’art de la rue. Il a fait sa marque en oubliant la « honte d’utiliser de la couleur », comme il l’a dit à plusieurs reprises. Depuis le belvédère Atkinson, impossible de manquer son oeuvre.

 

Mais trouver des lieux disponibles reste contraignant, même si les autorités, conscientes de leur attrait touristique, tolèrent davantage les graffitis.

 

Les graffiteurs s’exécutent souvent à l’invitation des propriétaires, qui sont libres de disposer de la façade de leur maison.

 

Faire du neuf avec du vieux, c’est aussi recycler une prison en centre culturel. Les portes griffées d’histoires alignées à l’extérieur rappellent les prisonniers politiques de la dictature de Pinochet. Danse, théâtre, arts visuels, musique et même cuisine trouvent des lieux pour exister dans l’ex-prison. Pour faire le pont avec cette nouvelle génération de Chiliens, dont les plus inspirés choisissent Valpo.

Collaboration spéciale