La renaissance du Rwanda

Le volcan Karisimbi, éteint, est le plus haut sommet du Rwanda, à 4507 mètres.
Photo: Gary Lawrence Le volcan Karisimbi, éteint, est le plus haut sommet du Rwanda, à 4507 mètres.

Le 6 avril 1994, l’avion du président rwandais Juvénal Habiyarimana était abattu à l’atterrissage, à Kigali, déclenchant 100 jours d’une boucherie sans nom, sciemment orchestrée depuis des mois et qui se solderait par 800 000 morts, au bas mot. Aujourd’hui, le Rwanda, en plein essor, attire de plus en plus d’étrangers, les uns y investissant, les autres s’y divertissant. Survol d’un pays jadis amputé et qui a pansé (presque) toutes ses plaies, 20 ans après le génocide.

En entrant dans la petite église de Nyamata, je sens ma poitrine se resserrer, s’encoffrer, s’effondrer sur elle-même. Partout sur les bancs, des âmes invisibles semblent geindre à travers les haillons transpercés, ensanglantés, empilés là où s’asseyaient jadis de placides ouailles.

 

Sur l’autel, plusieurs armes reposent : des gourdins cloutés, des machettes, bien sûr, même un crucifix détourné qui a servi à perpétrer l’irréparable.

 

Au sous-sol, une lugubre collection de crânes humains défoncés ou trépanés s’alignent, ordonnés comme dans de sordides catacombes, rappelant l’immonde tuerie du 14 avril 1994.

 

Ce jour-là et les suivants, une horde de barbares aveuglés par la haine et obéissant « aux ordres » s’en est prise à 10 000 innocents, Tutsis ou sympathisants hutus, dont des centaines qui s’étaient refugiés dans l’église cadenassée de Nyamata, s’y croyant à l’abri.

 

Mais la haine ne rend pas seulement aveugle, elle engendre aussi l’impiété, et dès lors, rien n’arrêta plus les génocidaires, comme rien ne les arrêta à Kigali, à Ntarama ou à Murambi, où des mémoriaux rappellent, comme à Nyamata, le génocide de 1994.

 

Une sorte d’obligation morale qu’avait le Rwanda envers les générations futures et envers le monde, au même titre qu’on l’a fait à Auschwitz, en Pologne, ou à Choeung Ek, au Cambodge.

 

« C’est notre devoir de mémoire car nous sommes devenus les meilleurs pour savoir quoi ne pas faire afin d’éviter qu’une semblable tragédie se reproduise », dit Rica Rwigamba, responsable du tourisme au Rwanda Development Board.

 

Après avoir visité cinq de ces mémoriaux, chaque jour de mon séjour rendait plus inimaginable la dure réalité que l’une des pires tragédies de l’histoire récente de l’inhumanité ait eu lieu ici.

 

Ici, dans ce bien-nommé pays des mille collines, couvert mur à mur de verdure, où d’apaisants nuages jouent à cache-cache avec des volcans poussifs ? Ici, dans cette splendide contrée traversée par des vallées pimpantes, parsemées de rizières et de plantations de thé, au relief riant et si joliment bosselé ? Ici, où les gens sont d’une réelle gentillesse, et si affables qu’ils saluent le Muzungu (l’étranger occidental) ou l’arrêtent pour lui tirer non pas la tronche, mais le portrait ? C’est bien ici qu’on s’est tranché les chairs à coupe-gorge que-veux-tu il y a deux décennies ?

 

Vingt ans après sa décapitation, le Rwanda est devenu l’archétype de la résilience. « C’est ce qui m’a le plus frappée : voir à quel point ils ont su se relever », dit Luce Viens, conseillère en voyages montréalaise qui ne jure plus que par la « Suisse de l’Afrique ». « Il faut dire que c’était sans doute la seule façon d’aller de l’avant après ce qui leur est arrivé, poursuit-elle. Si tu vis dans la haine, tu demeures malheureux ; si tu es capable de pardonner, le seul qui continue de souffrir est celui qui n’a pas reconnu ses torts et qui finit par avoir des remords… »

 

Même après 100 000 gacaca (tribunaux populaires), d’innombrables excuses publiques et une pléthore de condamnations, on peine à croire que celui qui a perdu son fils a réellement pardonné à celui qui l’a tué. Mais force est de constater qu’au quotidien, les tensions ethniques semblent bel et bien chose du passé.

 

Enclavé entre la République démocratique du Congo, l’Ouganda, le Burundi et la Tanzanie, le minuscule Rwanda (qui couvre à peine 26 000 kilomètres carrés, l’équivalent d’Haïti) compte aujourd’hui parmi les pays les plus stables d’Afrique. Il jouit même de l’un des taux de croissance les plus élevés au monde, et Transparency International assure qu’il est devenu l’un des moins corrompus du continent.

 

Dans cette ancienne colonie belge devenue république en 1962, l’éducation est désormais gratuite jusqu’à la fin du secondaire, l’accès aux soins de santé est assumé à 85 % par l’État, et aucun autre parlement du globe ne compte autant de femmes (64 %) dans la représentation de ses élus.

 

Rassurés par une bureaucratie allégée, les investisseurs étrangers affluent ; attirés par ce pays où le tourisme émerge, un million de voyageurs y pointent annuellement le bout du nez, alors qu’ils n’étaient que 27 000 il y a 10 ans.

 

Dans la proprette Kigali, fondée en 1907 sous le protectorat allemand, les constructions champignonnent le long des allées aérées et jalonnées de longs conifères : un Marriott cinq-étoiles et un Radisson Park Inn ouvriront leurs portes cette année, alors qu’un centre de congrès et un hôtel attenant feront de même l’an prochain. Et c’est sans compter l’ambitieux masterplan qui voudrait faire de Kigali une mini-Singapour d’Afrique d’ici 2020 — c’est du moins ce qu’on espère.

 

Même si le développement s’y fait moins présent, les régions continuent elles aussi d’améliorer leurs infrastructures. Dans le parc national Nyungwe, où se trouve la source la plus éloignée du Nil et où s’observent 300 espèces d’oiseaux et 13 de primates, un splendide lodge réalisé par Dubai World a vu le jour il y a quelques années.

 

Quelque temps auparavant, le magnifique Virunga Lodge était aménagé au sommet d’une vertigineuse colline, entre les ravissants lacs jumeaux Burera et Ruhondo et les spectaculaires volcans éteints du parc national du même nom, dans le nord-ouest du pays.

 

Après le génocide, c’est beaucoup grâce au tourisme pratiqué dans cette région que le pays s’est relevé. Surtout grâce aux gorilles de montagne, en fait : fascinés par le film Gorilles dans la brume et séduits par l’idée d’avoir si aisément accès à ces colossaux primates, les visiteurs se sont mis à affluer, malgré les tarifs exorbitants exigés pour de telles excursions : il en coûte désormais 750 $ par tête de pipe pour aller tirer le portrait de nos braves cousins quadrumanes dans leur habitat naturel.

 

« Mais l’argent est réinvesti en partie dans la communauté, et de la sorte, nous pouvons limiter le nombre de touristes et engager des gardiens pour protéger les gorilles, menacés d’extinction », rappelle Rica Rwigamba. C’est même grâce au tourisme qu’on est venu à bout des braconniers : plusieurs d’entre eux travaillent désormais au village culturel Iby’Iwacu, certains y recréant les danses Intore, sorte de ballet guerrier interprété en arborant une (fausse et longue) chevelure blonde.

 

Trop souvent, les touristes se contentent cependant d’atterrir à Kigali, d’aller saluer les gorilles et de mettre les bouts. « Nous aimerions faire passer la durée de leur séjour de quatre à sept jours en mettant l’accent sur la variété de nos attraits naturels et culturels », explique Rica Rwigamba.

 

Après les gorilles, le trek

 

Après les visites aux gorilles, le parc national des Volcans donne ainsi lieu à d’extraordinaires treks, que ce soit pour admirer le lac de cratère du Bisoke (3700 mètres), fouler du pied le sommet du Karisimbi (4500 mètres, deux jours de marche), rendre visite aux singes dorés ou aller révérer la tombe de Dian Fossey.

 

Dans le sud du pays, à Butare (Huye), le musée ethnologique recense pour sa part la riche culture de ce pays homogène et à l’histoire complexe, qui fut l’un des derniers à être colonisés en Afrique, comme en fait également foi le palais royal de Nianza, capitale du pays du XIXe siècle jusqu’en 1961.

 

Dans l’est du Rwanda, le parc Akagera est rejailli de ses cendres et donne désormais lieu à des safaris dignes de ce nom, authentiques et bien moins achalandés que chez le voisin tanzanien, dont la frontière est toute proche.

 

Dans l’ouest, la bucolique ville frontalière de Rubavu (Gisenyi) se donne même des petits airs de station balnéaire, avec son liseré sablonneux donnant sur le lac Kivu, ses pins et ses palmiers bordant des demeures coloniales, et ses villégiateurs friqués qui se la roucoulent douce à l’hôtel Serena, un cinq-étoiles qui jouxte la plus belle plage des environs. Et, bien sûr, en ce triste anniversaire du génocide, le tourisme de mémoire continue d’affirmer sa troublante nécessité.

 

En revenant sur Kigali après une semaine à sillonner le pays, j’ai revu une dernière fois le fleuve Nyabarongo, affluent de l’Akagera, lui-même affluent du Nil. Il y a 20 ans, les génocidaires juraient d’y jeter les corps des Tutsis, peuple nilotique, pour qu’ils retournent « là d’où ils viennent », en Égypte.

 

Aujourd’hui, plus personne n’ose évoquer cette sombre perspective. Mais à 1500 kilomètres plus au nord, une nouvelle tragédie aux relents de génocide rwandais est en train de se répéter, en Centrafrique, cette fois sur fond de clivage religieux.

 

L’être humain apprendra-t-il jamais de ses horreurs ? Sans doute pas. Mais à tout le moins peut-il diminuer leur fréquence en évoquant leur lugubre réalité, et ainsi contrôler la rage qui sommeille en lui en se rappelant de quoi il est capable quand ses plus bas instincts prennent le dessus.

Collaborateur

***

 

EN VRAC

 

Transport aérien. Air Canada et Brussells Airlines relient Montréal à Kigali trois fois par semaine, en 16 heures de vol environ, via Bruxelles. La correspondance, rapide et efficace dans les deux sens, se fait sans dédouaner les bagages.

 

Hébergement. Bon rapport qualité-prix à Kigali : Hôtel Stipp, avec lit king, douche chaude, piscine, WiFi efficace et p’tit-déj pour 80 $. À Musanze, l’Amahoro Guesthouse est propre comme un sou neuf et l’accueil y est hors pair : 50 $US en occupation double, avec p’tit-déj. À deux minutes du parc national des Volcans, le Kinigi Guest House propose 11 chambres doubles, un peu défraîchies mais confortables, et le resto attenant offre de bons petits plats (kinigi2020@yahoo.fr).

 

Tours guidés. Basée à Musanze, Amahoro Tours propose plusieurs forfaits de tourisme responsable. Au programme : séjours d’immersion culturelle ou chez l’habitant, safaris aux gorilles ou dans l’Akagera, cours de vannerie ou de fabrication de bière de banane, etc. À Montréal, on peut aussi consulter Luce Viens, conseillère en voyages experte du Rwanda : 514 808-0592, luce.viens@live.ca

 

Saisons. Le climat du Rwanda est stable et confortable à l’année, mais il demeure à son meilleur de juin à septembre — également la haute saison touristique. En avril, mai, octobre et novembre, les pluies se font plus abondantes.

 

Formalités. Le visa, obligatoire, coûte 30 $US et s’obtient en arrivant à l’aéroport de Kigali, après avoir reçu et imprimé un formulaire qu’on se procure sur le site migration.gov.rw (trois jours de délai). Prévoir aussi une protection antipaludéenne et un certificat de vaccination contre la fièvre jaune, parfois exigé à l’arrivée. Enfin, laissez vos sacs de plastique au Québec : ils sont interdits au Rwanda.

 

Langues. Les quelque 12 millions de Rwandais parlent le kinyarwanda, la langue vernaculaire, mais la langue officielle est désormais l’anglais, qui a supplanté le français il y a cinq ans. Un mot à retenir : « karibu ! », qui signifie « bienvenue ! ».

 

Sécurité. De façon générale, le Rwanda est considéré comme l’un des pays les plus sûrs d’Afrique. Depuis 2010, des attaques à la grenade — qu’on attribue à des rebelles et à des dissidents du gouvernement — ont néanmoins lieu de temps en temps ; à Musanze en janvier dernier, dans un marché de Kigali en septembre et juillet 2013, et à Kimironko en mars 2013. Le déploiement des forces policières et militaires est cependant impressionnant, surtout à Kigali.

 

Lectures. Un dimanche à la piscine à Kigali, de Gil Courtemanche (Boréal, 2000), pour sa mise en contexte du génocide ; Une saison de machettes (Seuil, 2003), de Jean Hatzfeld, pour tenter d’en comprendre l’incompréhensible ; Le Petit Futé Rwanda (2012), pour savoir où aller et que faire au pays (petitfute.com).

 

Revisionner. Hotel Rwanda (2004), qui dépeint bien la torpeur qui régnait en 1994 (en gardant à l’esprit que le rôle du directeur de l’hôtel a été grandement embelli) ; Gorilles dans la brume (1988), sur la vie de l’éthologue Dian Fossey ; Le mirage rwandais, un reportage d’Une heure sur Terre diffusé en 2011, qui dévoile certaines zones grises du Rwanda.

 

Volontourisme. L’école de métiers de Kayonza, codirigée par la Québécoise Hélène Cyr, héberge et nourrit gratuitement quiconque désire y séjourner pour faire du bénévolat, de trois jours à six mois, à environ 90 minutes de Kigali. Des programmes d’échanges culturels à vocation humanitaire y sont également organisés, avec visites du pays (voir l’article de Marie-Pier Frappier, dans Le Devoir du 5 mars 2014).

 

Renseignements rwandatourism.com. Sur les 20 ans du génocide : kwibuka.org.

 

L’auteur était l’invité du Rwanda Development Board, d’Amahoro Tours, de Projet Kayonza, d’Air Canada et de Brussels Airlines.

À voir en vidéo