Madagascar - L’île des morts vivants

Photo: Gary Lawrence
Photo: Photo: Gary Lawrence

Difficile, pour le commun des mortels, de revenir sur terre après avoir vécu l’apesanteur de Madagascar. Surtout après avoir découvert les rites de cette île, si étranges que les morts se retournent dans leur tombe. Littéralement.
Troublante Madagascar. Pour un lieu qui porte en son souffle de tels relents de vitalité, il est assez paradoxal d’entretenir des liens aussi étroits avec la mort. C’est pourtant le cas de cette immense île de l’hémisphère Sud, où la vie a foisonné comme nulle part ailleurs depuis qu’elle s’est affranchie du continent africain, il y a 165 millions d’années.
Bien installée dans l’océan Indien, à 400 kilomètres au large du Mozambique, Madame Mada a évolué en vase clos dans son incubateur tropical, donnant ainsi naissance à une flore et une faune tellement singulières qu’aujourd’hui, 80 % des espèces y sont endémiques.

Ce sanctuaire de biodiversité unique au monde meurt néanmoins à petit feu, vu l’extrême indigence d’une population qui cherche à agrandir ses champs ou à se réchauffer les abattis. Si les édens végétaux y sont toujours légion, ils ne forment plus qu’une infime partie de la livrée originelle, amputée à coups de coupe-coupe par des agriculteurs aussi pauvres que mal informés des conséquences et de l’ampleur de leur «erreur australe».
À mesure que les forêts de cet inégalable arche de Noé rétrécissent, sa faune exceptionnelle subit elle aussi le coup de l’éteignoir, faute d’espace où évoluer. Parmi les espèces les plus menacées figurent les inénarrables lémuriens, nos cousins primates aussi étranges qu’attachants, ici encensés parce que sacrés, là trucidés par superstition, et ce, même s’ils sont protégés. Peut-être est-ce leur étymologie qui leur colle à la peau, lemure signifiant «âme errante des morts» dans la langue de Virgile.
Même Antananarivo joue les moribondes. Avec un degré de pollution qui compte parmi les plus élevés du globe, la capitale malgache a autant de plomb dans l’aile que dans l’air, et on la reçoit comme un cloaque en pleine face dès lors qu’on y débarque, avec ses tombereaux de misère et ses bambins hauts comme trois pommes qui vous regardent à hauteur d’homme tellement ils ont déjà vécu.
Mais dans cette ancienne colonie française qui amalgame savamment Afrique et Asie, les rites insolites pratiqués par certaines des 18 ethnies provoquent un véritable électrochoc des cultures, jusqu’à vous ranimer le plus amorphe des voyageurs.
Ainsi en va-t-il de l’étonnant culte dont font l’objet les ancêtres: à Madagascar, la fossoyeuse se fait joyeuse, et on aborde la mort avec autant de sérénité que de jovialité. Car ici, gésir n’est pas de mise, et tous les défunts font partie du royaume des vivants.
Mémoires d’outre-tombe
M. Rakotoarison, Iharilalao de son prénom, ne porte tout simplement plus à terre: voilà cinq ans qu’il n’a pas vu ses aïeux, et il s’apprête maintenant à les retrouver. Ce Merina d’Antsirabe, petite ville des hautes terres de Madagascar, est d’autant plus au faîte de l’excitation qu’aujourd’hui, son fils va enfin rencontrer sa grand-mère. «Vous vous rendez compte? Ce sera la première fois qu’il la verra!»
Petit-fiston éprouvera cependant quelque difficulté à faire la bise à mémé puisque celle-ci ressemble davantage à une momie qu’à une mamie: la vieille dame s’est depuis longtemps éteinte, et il ne reste plus d’elle qu’un amas d’ossements enserré dans un lamba, une sorte de suaire. «Qu’importe: pour nous, elle est toujours bien vivante», explique l’homme, les prunelles réjouies.
De fait, les Malgaches ne font pas de distinction entre le monde lumineux des vifs et celui, obscur, des trépassés. Pour eux, tous habitent deux dimensions limitrophes d’un même univers, dont la frontière est aussi poreuse que ténue. De là à dire que la population officieuse de Madagascar dépasse largement celle, officielle, de la vingtaine de millions d’âmes, il n’y a qu’un (tré)pas qu’il est plus qu’aisé de franchir.
La raison de cette proximité entre ascendants et descendants tient à l’éloignement extrême du créateur, Andriamanitra. Pour révérer ce «prince parfumé», les Malgaches s’adressent donc à des intermédiaires plus susceptibles d’intercéder en leur faveur parce que plus proches: leurs propres ancêtres, les razanas.
Adulés et vénérés, ces anges tutélaires sont tout aussi craints: s’ils sont traités avec déférence, ils apportent protection, succès, réussite et richesse à leur descendance; à l’inverse, dès lors qu’un malheur s’abat sur la famille, c’est leur courroux qu’on croit avoir soulevé. Les razanas font donc l’objet d’un véritable culte de dulie, presque de latrie, et ils se méritent offrandes et sacrifices, en plus de recevoir la visite des leurs, à intervalles réguliers.
À ce titre, les Malgaches n’y vont vraiment pas de main morte: ils ouvrent carrément leurs tombeaux et font littéralement prendre l’air à leurs ancêtres avant de rentrer chez eux sans demander leur(s) reste(s). C’est le famadihana, ou cérémonie du retournement des morts. Macabres, ces coutumes? Nenni. En fait, c’est tout le contraire.
Fatale attraction
C’est en arrivant au petit hameau de M. Rakotoarison, juché au-dessus des rizières, que je commence à saisir toute la substantifique moelle du famadihana.
D’abord troublé à l’idée de devoir affronter quelque funeste rite, je fossoie vite mes appréhensions en apercevant un cortège de fêtards qui se dirigent, cahin-caha, vers leur tombeau familial: personne n’a le regard en berne, nul n’arbore une tête d’enterrement. Un joyeux drille sort même des rangs, hilare, en marmonnant des mots inintelligibles parce que gorgés de rhum.
«Il dit que le famadihana, c’est la joie!», traduit Maurice, maître ès capades cultuelles d’Antsirabe. L’homme reprend ensuite sa place dans la procession, se déhanchant au son de la musique hira gasy, mi-gaie, mi-tristounette, toute en trompettes et clarinettes.
Comme toujours, les festivités entourant le famadihana ont commencé la veille, dans l’allégresse et la liesse. Comme d’habitude, les membres de la famille ont sacrifié un zébu — ou un porc, c’est selon — avant de faire la nouba toute la nuit en s’imbibant de toaka gasy, une eau-de-vie artisanale assez décapante pour réveiller un macchabée. Et c’est après avoir fait le tour de l’horloge et du hameau qu’ils en sont venus aux choses sérieuses.
Vers 14h, les quelque 300 convives sont tous arrivés à la résidence éternelle de leur famille. Les uns s’offrent un en-cas ou un coup de gnôle, les autres se remuent le popotin, portés par les rythmes entêtants de l’orchestre: le bien nommé bal-poussière bat son plein. Puis, sans crier gare, la musique s’arrête pile et un sifflet retentit, comme pour marquer la fin de la récréation.
Tandis que des dignitaires, debout sur le tombeau, entament une série de laïus, Maurice explique que le famadihana n’existe qu’à Madagascar, n’en déplaise à ceux qui soutiennent que pareille cérémonie se pratique aux îles Célèbes. «Ce sont des navigateurs malais qui ont introduit ces rites ici, assure-t-il. Parce qu’ils ne comptaient pas s’établir définitivement et pensaient ramener leurs défunts chez eux, ils les exhumaient et les transportaient chaque fois qu’ils migraient à l’intérieur de l’île.»
Si d’autres exégètes affirment que le famadihana vient plutôt d’Indonésie, d’où provient la majorité des premiers habitants de Madagascar, une chose est sûre, c’est que l’île Rouge a hérité d’un rituel devenu séculaire et désormais répété à tous les trois, cinq ou sept ans, selon la date de péremption des emballages sépulcraux, la volonté de la famille ou... celle des ancêtres.
«Aujourd’hui, nous sommes ici parce que notre dernier famadihana remonte à cinq ans et qu’il faut changer les linceuls, grugés par l’humidité. Mais parfois, l’élément déclencheur est un rêve astral: durant son sommeil, une de mes amies a déjà reçu la visite de sa mère, qui lui a dit qu’elle avait froid dans son tombeau et qu’il serait temps de la revêtir d’un nouveau lamba… », explique Julia Rasoanaivonirina, institutrice à Antananarivo.
Pendant que cette dernière s’évertue à m’enseigner les subtilités des us et coutumes malgaches, un étrange effluve se met à vriller dans l’air: on vient de desceller la porte du tombeau.

Ils dansent avec l’Ankou
Qu’on se détrompe: aucun miasme pestilentiel ne s’échappe, nul relent fétide ne vient asphyxier la foule. En fait, la froide haleine du tombeau évoque plutôt le fond de tonne, comme si on avait ouvert la porte d’une taverne, au petit matin, après une nuit de rudes libations.
À mesure que retombent les vapeurs, des dizaines d’invités recommencent à se trémousser pendant que l’increvable orchestre reprend de plus belle. Dans certaines cérémonies, une kitschissime disco mobile remplace les musiciens, et on passe des tubes du calibre de I Will Survive en lieu et place de la musique traditionnelle, modernité oblige.
Tandis que des noceurs trouvent leur second souffle, d’autres s’activent comme des fourmis à l’intérieur de leur saint sépulcre. Puis, après quelques instants, une clameur de joie retentit: un petit groupe, tout sourire, vient de sortir le premier corps du tombeau. L’ahurissante sarabande des morts vient de s’entamer et, à partir de maintenant, tout va se dérouler très vite, y compris les linceuls.
Les porteurs suivants sortent à leur tour, leur razana sur l’épaule, les joues trempées de larmes. «Ils sont heureux de le revoir, mais ils sont encore jeunes, ça les chamboule», explique Victor Rakotondrasoa, le chef de famille. L’un après l’autre, 29 razanas sont alors extirpés de leur dernier logis, bien enroulés dans une natte de raphia. Portés à bouts de bras par leurs descendants, ils sont ensuite déposés côte à côte en plein soleil, histoire de chasser cette vilaine humidité qui leur ronge les vertèbres.
Tiens, revoilà M. Rakotoarison, en train de présenter mère-grand à son rejeton. J’imagine les sous-titres de la scène: «Petit, voici ta grand-mère, c’est là qu’elle habite désormais.» Julia l’instit’ me tire la manche: «Même s’il n’y a plus que des os et de la poussière, ce sont quand même ses ancêtres, et il est fier de les montrer, pour prouver qu’il les connaît.»
Pendant ces retrouvailles enjouées, les razanas héritent d’un nouveau linceul. Dans certaines régions, quand ils sont de sang royal, on lave leurs ossements avant de les remballer. Sur la côte ouest, dans le Menabe, les reliques sont immergées dans le fleuve Tsiribihina, alors qu’à Belavenoka, dans le sud-ouest, elles sont trempées dans le miel avant d’être séchées au soleil...
Ici, chez les Merina des hautes terres, on se contente d’ajouter un suaire neuf autour de l’ancien, sans vérifier l’état du contenu. Puis, une fois le razana bien ficelé, certains le prennent sur leurs genoux, d’autres s’allongent à ses côtés pour lui raconter les derniers ragots familiaux ou lui demander conseil... La famille reçoit ensuite la bénédiction de ses razanas après des offrandes de tabac, de parfum et de toaka gasy, versé généreusement dans sa bouche ou, du moins, là où elle doit se trouver, sous le lamba.
— «Ah, c’est donc ça qui explique l’odeur, à l’intérieur du tombeau!
— Aimeriez-vous y entrer?
— Euh... Vous êtes sûr que ce n’est pas interdit?
— Dans certaines régions, oui, mais pas ici. Venez!»
À l’apogée dans l’hypogée
Brrr. C’est glauque, moite et lugubre, mais je ne suis pas du tout désolé d’avoir investi ce mausolée. À l’intérieur, je me sens plutôt comme Tintin qui découvre, au bout d’un tunnel, l’antichambre funéraire du temple du Soleil. Mais ici, pas de joyeux trompe-la-mort, comme dirait Haddock, rien que des razanas gisant dans leur suaire, empilés comme de vulgaires sacs et éclairés par la lueur blafarde d’une fenêtre ouverte sur le toit.
— «Je vous présente ma famille», lance le plus sérieusement du monde Victor.
— Enchanté, je suis vraiment enchanté... »
On le serait à moins: dans cette drôle de résidence pour éternels retraités, j’ai la froide impression d’accéder à un monde qui forme l’exergue du mien. Les paroles d’un autre Victor, Hugo celui-là, viennent hanter la crypte de mes souvenirs: «Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme / Ouvre le firmament / Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme / Est le commencement.»
Sage poésie que celle-là, mais je choisis de remettre à plus tard le début de ma carrière d’ancêtre et entreprends sur-le-champ de quitter le territoire des ombres pour rallier celui de la lumière.
De retour à l’extérieur de cet ossuaire aux suaires, tous les razanas ont maintenant revêtu leur nouveau lamba sur lequel on s’affaire à inscrire leur nom, question de ne pas s’attirer les foudres d’un ancêtre en le confondant avec un autre lors du prochain retournement des morts.
Affublés de leur nouvelle couche de protection contre les intempéries de l’au-delà, les ancêtres sont ensuite de nouveau transportés en dansant, puis promenés sept fois autour du tombeau «pour les désorienter et éviter qu’ils retrouvent le chemin du village», dit-on avant de les y réintégrer.
— «Et vous, vous faites quoi avec vos vieux?», demande Julia.
— Ben... On les incinère ou on les enterre en pleurant, et puis après, plus rien.»
Tandis que j’admire, contemplatif, la farandole de jolis colis blancs qui s’apprêtent à être réexpédiés dans leur univers parallèle, je me plais à rêver que tous les endeuillés de la Terre devraient, un jour, recevoir une extrême onction d’île essentielle, à Madagascar.
Véritable bouffée de fraîcheur dans le remugle des rites funéraires, le famadihana dédramatise et démystifie la mort. Plutôt que de livrer leurs défunts aux limbes de l’oubli, les Malgaches les laissent vivre à jamais en les gardant près d’eux, bien vivants, bien présents dans leur quotidien. N’est-ce pas là le plus bel hommage à rendre à ceux qui leur ont donné la vie?
Pendant que je m’égare dans les méandres de mes pensées, une voix vient me chercher. C’est M. Rakotoarison, Iharilalao de son prénom:
— «Vous voulez m’aider à transporter la grand-mère de mon fils?
— ... ?!??!»
Fébrile et honoré, je m’exécute et tâche de ne pas trébucher, les pieds bien lacés dans mes pompes funèbres. C’est que je ne voudrais pas me faire vilipender par cette ancêtre, surtout après être entré de plain-pied dans son intimité, avoir frôlé la mort de si près et m’être ri, comme les Malgaches, de sa sinistre aura. D’aucuns en seraient sans doute dégoûtés; moi, j’en suis encore tout retourné.

Madagascar pratique
n De Montréal, Air France assure la meilleure desserte sur Madagascar, avec deux vols quotidiens sur Paris (trois l’été) et au moins quatre vols directs par semaine sur Antananarivo. Pour ne pas se tourner — et se retourner — les pouces pendant les 18 heures de vol, chaque siège des Airbus est équipé d’un écran vidéo individuel, avec large choix de jeux, documentaires et films, parfois même avant leur sortie en salle au Québec. Renseignements: www.
airfrance.ca.
n À Madagascar, le coût de la vie et des hôtels a de quoi faire mourir de rire. Même si les établissements dignes de ce nom sont rares, on trouve aisément des chambres doubles propres, avec douche, pour 10-15 euros.
n La meilleure période pour se rendre à Madagascar demeure l’hiver austral, de juin à septembre. En août surtout, plusieurs famadihana se déroulent dans les hautes terres, entre Antsirabe et Fianarantsoa. Pour y prendre part, il faut idéalement se lier d’amitié avec des Malgaches et attendre d’être invité, à défaut de quoi on peut traiter avec un guide, souvent rattaché à un hôtel. Même si le tourisme n’a pas récupéré et dénaturé le phénomène, l’authenticité peut en prendre pour son rhume. Ainsi, des chauffeurs de taxi ou de pousse-pousse sans scrupules mènent parfois les étrangers à un famadihana sans demander leur avis aux principaux intéressés...
n Tous deux fort complets, le Lonely Plane

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