Le train-train de Sainte-Marie

Le tombolo, cette flèche sableuse qui relie l’îlot Sainte-Marie à la terre ferme, résulte de l’action des facteurs hydrodynamiques marins. Il est en général accessible à pied de janvier à mai, en période sèche. Aux alentours de juin, le tombolo sera de nouveau emporté par la mer.
Photo: Patrick Duchel Le tombolo, cette flèche sableuse qui relie l’îlot Sainte-Marie à la terre ferme, résulte de l’action des facteurs hydrodynamiques marins. Il est en général accessible à pied de janvier à mai, en période sèche. Aux alentours de juin, le tombolo sera de nouveau emporté par la mer.

Sainte-Marie, Martinique — Voilà un petit itinéraire qui met l’eau à la bouche. Une eau au goût de rhum et de canne. Et c’est précisément pour transporter la graminée tropicale cultivée pour le sucre que la Martinique possédait, à une époque, des chemins de fer. En 1997, quelques passionnés ont eu l’idée de remettre le train sur ses rails. Ainsi, un parcours de trois kilomètres, à Sainte-Marie, conduit le visiteur du musée Saint-James à celui de la Banane. Le temps de prendre la mesure de l’histoire de l’île depuis l’apogée du sucre colonial jusqu’au tourisme d’aujourd’hui.

Ce jour-là, une vingtaine de personnes attendent à la gare Saint-James, au musée du Rhum, pour monter à bord du train de la canne. Il y a cinq minutes, le soleil brillait, là, il crachine. Soleil, chaleur, humidité, sol volcanique : quatre ingrédients pour une canne parfumée.

 

Sous un abri, à côté de la zone d’embarquement, une Corpet Louvet à trois essieux et à écartement de 1,17 mètre, datant de 1925, suscite la curiosité des touristes. D’un rouge vif, elle serait l’unique survivante connue de toutes les locomotives à vapeur qui aidèrent jadis au transport de la canne sur l’île. Elle a été classée monument historique dans les années 1990.

 

Nous sommes à Sainte-Marie, au nord-est de la Martinique. Plus au nord, il y a les communes du Marigot, du Lorrain, de Basse-Pointe, de Macouba et de Grand-Rivière, la plus septentrionale de l’île. Un seul chemin permet de s’y rendre en voiture, celui qui longe l’océan Atlantique. La route escarpée serpente à travers une forêt tropicale dense peuplée de bambous et de fougères géantes.

 

La région est magnifique, mais les touristes n’y font que transiter. Pas étonnant, car il n’y a aucun complexe hôtelier d’envergure ni plage sablonneuse. Rien à voir avec le sud. On a plutôt affaire ici à une mer houleuse, à des falaises et des plages recluses où la baignade est fortement déconseillée. Tout cela à l’ombre d’un volcan qui ne dort que d’un oeil.

 

« Pas d’hôtels, mais des gîtes chez l’habitant. On y découvre rapidement les modes de vie, l’accueil et les traditions, tout en vivant les fêtes patronales, les bals de campagne et les festivals », précise Patrick Duchel, responsable de TakTak Martinique, une agence de promotion et d’organisation d’activités rurales.

 

Il se peut même qu’on nous initie au bèlè, dont Sainte-Marie est le berceau. À la fois conte et danse, accompagné d’une musique percutante marquée par la cadence de ti-bwa (bâtons et bambous) et de deux tambours, le bèlè est au coeur de l’âme martiniquaise. La Maison du bèlè propose une exposition permanente autour de cette activité et des cours de base pour tous.

 

Du rhum pur jus

 

Le musée du Rhum Saint-James est une raison pour troquer son bikini contre des bermudas et pousser la curiosité jusqu’à Sainte-Marie. La visite permet de s’initier à la fabrication et à l’histoire du rhum en Martinique. Un rhum qui bénéficie depuis novembre 1996 de l’appellation d’origine contrôlée. Bien que l’île soit l’un des plus petits producteurs au monde en quantité, elle est le premier producteur de rhum agricole.

 

« Agricole signifie qu’on presse la canne à sucre pour faire du rhum avec le jus pur », explique Michel Fayad, directeur du musée Saint-James. Ailleurs, comme au Brésil, à la Barbade ou en Jamaïque, avec le jus on fait d’abord du sucre de canne. Une fois le sucre extrait, on récupère la mélasse pour fabriquer le rhum. En Martinique, on parle d’un rhum pur jus, et dans les autres pays, d’un rhum industriel. »

 

Tout le monde à bord!

 

Le conducteur de la locomotive lâche un coup de sifflet. Le train s’ébranle. Le vieux locotracteur Davenport coule une retraite bien méritée sur ce parcours de trois kilomètres tracé depuis 2002 dans la jolie campagne samaritaine (le nom des habitants de Sainte-Marie).

 

« Nous l’avons trouvé sous terre, juste là, près de la rivière Cerise, précise la guide Stéphanie. Il aurait été enterré à la suite du débordement de la rivière, sans doute lors de l’ouragan Dorothy, en 1970. Sauvé des eaux, on a surnommé le petit train Moïse. » C’est un moteur de camion accompagné de sa boîte de vitesses routière qui anime l’ancien Davenport. « Ses 200 chevaux suffisent largement à tirer la rame actuelle des deux voiturettes. »

 

Moïse entreprend son périple à reculons ! Normal, puisqu’il n’y a qu’une seule locomotive et que l’unique voie ferrée s’arrête sec, à quelques mètres du musée de la Banane. C’est au retour que le train effectue ses cinq arrêts explicatifs.

 

Au temps des sucres coloniaux, le réseau ferré martiniquais connaissait quelques avatars. Le tracé n’a jamais été cohérent à l’échelle de l’île, seulement au niveau plus limité des grandes propriétés qui l’ont construit, explique Michel Fayad. « Il n’y a jamais eu un, mais plusieurs réseaux ferrés en Martinique, avec des largeurs de voies oscillant, selon les habitations, entre 1,20 et 1,30 mètre. De cette façon, on évitait les jonctions de lignes et les vols de cannes. »

 

La voie longe d’abord la distillerie Saint-James, la plus ancienne de l’île. Créée en 1765 à Saint-Pierre, sur les flancs de la montagne Pelée, elle a été déplacée du Nord Caraïbe au Nord Atlantique après l’éruption de la montagne en 1902. Comme Sainte-Marie possède le même terroir volcanique que Saint-Pierre, le goût du rhum n’en fut pas trop altéré.

 

On imagine les cheminées qui fumaient, le tintement de la cloche qui rythmait la vie dans les habitations sucrières, la coupe de canne dans les champs. « À cette époque, il fallait deux hommes pour mettre les fagots dans les broyeurs à canne, explique Stéphanie… Au cas où l’un d’eux se fasse broyer le bras, l’autre pourrait alors le couper rapidement à la machette, de façon à éviter que son compagnon tout entier passe dans le cylindre. »

 

Des lieux de culture

 

Depuis que le tourisme gagne en popularité, les Martiniquais se réapproprient petit à petit les lieux de souffrance pour en faire des lieux de culture. Pour beaucoup de gens, la canne représente la colonisation, l’esclavage, l’alcoolisme. « On a fait une amnésie collective, maintenant on réhabilite l’histoire, dit Michel Fayad. Une histoire qu’il faut fouiller car elle est encore « neuve ». »

 

Au début du siècle dernier, le réseau ferré dépassait les 300 kilomètres de voies. Au moins une vingtaine de sucreries étaient dotées de rails en Martinique. Le dernier train aurait cessé de siffler et de fumer dans les années 1970. La fermeture des usines à sucre, la modernisation des routes, la végétation et l’oubli collectif ont eu raison des rails de la canne.

 

Pour les passionnés qui ont é l’Association des rails de la canne à sucre au cours de la décennie 1990, pas question de laisser mourir le chemin de fer. C’est à eux que l’on doit la renaissance de cette ligne de trois kilomètres entre l’Habitation Saint-James, à Sainte-Marie, et celle de Limbé (musée de la Banane), dans le quartier Fourniols.

 

Après le pont de la rivière Cerise, la voie longe les champs de cannes et de bananes sur un kilomètre. Puis le train traverse une route. Ici, un boeuf désherbe un champ ; là, une Samaritaine cultive son jardin. La guide en profite pour nous présenter les fruits, les légumes et la flore de son pays. Fromager, carambolier, arbre à pain, pomme d’eau, tamarinier, vanille, banane plantain, avocatier… « Si le Mexique a son guacamole, nous, on a les féroces, dit Stéphanie. C’est un mélange d’avocat, de morue séchée, de manioc et de piment que l’on façonne en petites boules. »

 

En montrant du doigt un manguier, elle nous apprend qu’Eugène Mona, chanteur et flûtiste martiniquais décédé en 1991, a laissé en héritage une chanson sur le mango vert, que la guide se met à chanter d’une belle voix, au grand plaisir des passagers.

 

La capitale de la sorcellerie

 

Ici, de l’A-tous-maux qui, pris en infusion, soigne l’état grippal, la fièvre, la toux et le rhume. Et là, des tiges de cachibou pour tresser des paniers à la manière des Indiens caraïbes. À la coopérative des vanniers, La Paille Caraïbe, des artisans confectionnent toujours paniers, corbeilles et chapeaux selonla méthode traditionnelle. Durant la colonisation, le Morne-des-Esses fut un refuge de ces Indiens. Puis, par la suite, un bastion de Nègres Marrons (des esclaves en fuite) qui, protégés par les habitants, ont pu préserver leur savoir-faire africain.

 

« J’aime bien dire que mon village est la capitale de la sorcellerie », dit Patrick Duchel. Pendant la colonisation, on considérait les peuples premiers comme des sorciers. Magiciens ou scientifiques ? Quoi qu’il en soit, ces derniers ont laissé en héritage la science des jardins de résistance (aujourd’hui appelés jardins créoles), la biopharmacie, les aliments lyophilisés (le manioc) et la musique.

 

Nous terminons la balade par la visite du musée, dans l’ancienne habitation des maîtres. D’ici quelques jours, la récolte de la canne battra son plein. Et les cheminées de Saint-James fumeront à nouveau. Les visiteurs auront alors la chance de voir la rhumerie en pleine activité.


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En vrac

 

Transport. Air Canada propose un vol direct à l’année, le dimanche. Jusqu’au 31 mars 2014, Vacances TMR met en place un vol direct de Canjet, le lundi.

 

Equinox Voyages Autrement propose des séjours de découverte en Martinique, aussi bien accompagnés qu’en individuel. 514 575-1831

 

Dormir. En gîte chez l’habitant : Patrick Duchel, de l’agence TakTak Martinique, qui regroupe propriétaires de gîtes, restaurateurs, accompagnateurs de montagne, artisans et artistes locaux. Un coup de coeur pour le Domaine Saint-Aubin : les propriétaires font revivre, avec un souci d’authenticité, cette demeure coloniale aux larges terrasses ouvertes sur l’îlet Saint-Aubin.

 

Manger. Au Ghetto, dans le village du Marigot. Outre les brigots (escargots de mer), la fricassée de lambi, le court-bouillon de poisson, les z’habitants (écrevisses d’eau douce), Félix offre tous les jeudis des tripes ti-nain qui, à elles seules, valent le déplacement. 0596 53 64 33. Au Colibri parfumé, à Morne-des-Esses, Joêl et ses soeurs proposent pigeon au nid, poulet au lait de coco, calalou au crabe et tourte au lambi. 0596 69 91 95. Au Point de vue, à Sainte-Marie, pour le panorama sur l’Anse Charpentier, le poisson en daube à la fricassée de lambi, le chatrou et le colombo de poulet. 0596 69 05 22.

 

Une expérience unique. La traversée du tombolo à Sainte-Marie. La flèche de sable construite par la dérive du littoral relie Sainte-Marie à l’îlet Sainte-Marie. Jusque dans les années 1940, un chemin de fer servait au transport des marchandises entre la ville et l’îlet.

 

Sites et curiosités à Sainte-Marie… Le musée du Rhum Saint-James, le musée de la Banane, la vannerie du Morne-des-Esses, la Maison du bèlè et le domaine de Fonds Saint-Jacques pour ses soirées de conte et ses expositions nombreuses.

 

En 1694, quand le père Labat débarqua à la Martinique et visita le couvent, l’exploitation du domaine laissait à désirer. Il en prit les rênes en 1696 et l’entreprise de Fonds Saint-Jacques connut une grande prospérité jusqu’à la Révolution, époque à laquelle elle fut confisquée aux moines. En 1968, l’ensemble fut restauré par l’Université de Montréal en accord avec le Conseil général la Préfecture.

 

Le train des plantations prend des visiteurs tous les mardis et jeudis à 9h30 et le samedi à 14h30. Départ à la gare Saint-James, au musée du Rhum, à Sainte-Marie. 0596 63 31 08.

 

Renseignements : Office de tourisme et de la culture de Sainte-Marie; Comité martiniquais du tourisme au Canada.

 


Notre journaliste était l’invitée du Comité martiniquais du tourisme, dans le cadre de la Conférence sur l’état de l’industrie du tourisme tenue en collaboration avec l’Organisation du tourisme de la Caraïbe (CTO), à l’automne 2013.

 

Collaboratrice