Tourisme réalité

San Francisco — Il y a toujours un quartier que les guides de voyages suggèrent d’éviter, soit parce que c’est un îlot de narcotrafiquants, soit parce qu’il est perclus par la prostitution, prisonnier d’une pauvreté rampante, ou tout ça à la fois. Obscur autant le jour que la nuit à San Francisco, le Tenderloin est de ceux-là.

 

Puisqu’il se termine là où des hordes de touristes attendent le cable car en se pourléchant devant les vitrines de Gap et Forever 21, les visiteurs y aboutissent davantage par mégarde que par réelle volonté car, touristiquement parlant, il n’y a rien à voir.

 

Tout le contraire d’il y a 150 ans, avant qu’il ne soit infesté par le crime et que les revendeurs de drogues en habitent chaque coin de rue. Avec ses hôtels de luxe et ses music-halls, le « filet mignon » était le quartier du vice et du divertissement et l’attraction de la baie, émule du Strip de Vegas ou du Time Square de l’époque.

 

« Avec ses bordels, plus classy et haut de gamme que dans le Red Light du Vieux-San Francisco, le Tenderloin attirait une fine clientèle plutôt friquée », explique au bout du fil Peter Field, guide spécialiste de l’histoire du quartier pour l’organisation à but non lucratif San Francisco City Guides. Aussi travailleur social auprès des itinérants des environs, l’homme comprend les enjeux sociaux posés par cette improbable équation dans l’inabordable San Francisco.

 

Le Tenderloin, qui a connu une ascension aussi fulgurante que sa chute, qui a été secoué par l’incendie ayant suivi le séisme de 1906, par la dépression, par le déménagement du quartier des hôtels et du divertissement dans les pâtés voisins, ainsi que par la disparition des manufactures, a commencé à se dégrader violemment. Bientôt, il n’y avait plus aucune raison de venir y dépenser son argent.

 

Peter Field raconte que le crack, débarqué dans les années 1980, est l’une des variables ayant décuplé le taux de criminalité. Avalé par la pauvreté, il est devenu le seul quartier pas cher avec des single occupancy rooms, des logis en carton-pâte loués à des personnes à faible revenu et démunies, comme dans l’analogue Downtown Eastside de Vancouver.

 

Embourgeoisement

 

Lorsque Peter Field a entrepris ses premières visites du Tenderloin, il y a huit ans, il fut subjugué de voir que de jeunes professionnels dans la vingt-trentaine habitant le quartier se joignaient à lui. « Quand je leur demandais à quoi ressemblent les prix de location d’appartement dans le coin et que ces jeunots me répondaient qu’ils ne louaient pas, mais avaient acheté, je n’en revenais pas. Ils avaient acheté ? Dans le Tenderloin ? Ma mémoire ne pouvait pas enregistrer ça. »

 

Les semi-bohèmes nantis

 

Ces semi-bohèmes nantis - de jeunes infographistes, designers et recrues d’agences de pub et de start-up technos - ont acheté des condominiums aux extrémités du Tenderloin, attirés par l’aspect primitif et surtout corrosif du quartier, bien que Peter Field observe qu’ils sont moins nombreux aujourd’hui.

 

« On a commencé à lire dans les médias locaux sur les impressions de ces nouveaux venus, que la dureté du Tenderloin commençait à affecter. Vont-ils rester une fois qu’ils seront promus chefs de leur département ? Est-ce seulement une phase ? C’est ce que tout le monde se demande ici. »

 

C’est tout un défi de stimuler le développement économique d’un quartier tout en conservant sa population en place - dans le cas du Tenderloin, 30 000 âmes entassées dans le quartier le plus dense à l’ouest du Mississippi - et rien ne laisse présager que le Tenderloin sait comment s’y prendre.

 

Visites guidées

 

Le travailleur social ne saurait dire si le quartier guérira de ses plaies de sitôt. Le printemps dernier, cependant, l’économie américaine retrouvait son souffle. « Les itinérants dont je m’occupe au travail commencent de nouveau à décrocher des emplois, chose impossible depuis quelques années. En tout cas, c’est ma mesure de l’économie. »

 

Depuis plusieurs années, Peter Field propose, en mai et en octobre, des visites guidées gratuites du quartier Tenderloin.

 

Voilà une belle occasion de mieux comprendre les enjeux et l’histoire des multiples transformations de cet ancien village rural et de découvrir ce qui se cachait derrière ses façades à l’époque où il était le centre de divertissement le plus couru de la baie.

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