Il était un petit navire

L’Austral mouillant à Dubrovnik, en Croatie.
Photo: Carolyne Parent L’Austral mouillant à Dubrovnik, en Croatie.

À bord de L'Austral — Il est très risqué de naviguer à bord d’un «yacht boutique» comme L’Austral, de la Compagnie du Ponant. Oui, risqué, car on pourrait bien y prendre goût.

«Bonsoir mesda mes et messieurs, ici votre commandant. Je vous invite à prendre place sur les ponts extérieurs en vue de l’un des plus beaux appareillages du monde ! »

Rien de moins, et pour cau se : nous levons l’ancre au port de Venise ! Un Bellini à la main, nous regardons défiler, piano, piano, les majestueux monuments de la Sérénissime : la basilique San Giorgio Maggiore, la place Saint-Marc, le palais des Doges… Dans la lumière du couchant et de notre point de vue privilégié, nous som mes hyp-no-ti-sés par le panorama.

« Nous », c’est exactement 180 passagers, dont 110 Français. Pendant une semaine, nous nous partagerons ce yacht à taille humaine (lire « L’Austral en chiffres ») qui vogue à destination d’Istanbul et fera escale en Croatie et en Grèce. Mais pour le commandant Jean-Philippe Lemaire, qui a participé à la création de la Compagnie du Ponant, ce yacht est bien plus qu’un simple bateau de plaisance. « “ Yacht ” évoque une atmosphère, la notion de privé, d’intime et de convivial, dit-il. J’aimerais donc que vous le considériez comme le vôtre le temps de cette croisière. » À vos ordres !

Rapidement, nous lui trouvons plein d’avantages, à ce petit navire. Primo, nul besoin d’un GPS pour trouver sa cabine. Deuzio, embarquements et débarquements se font prestement. Et tertio, une logistique moins lourde permet au capitaine certaines improvisations, comme intervertir des escales lorsque, par exemple, trois mégapaquebots ont déjà déversé leurs milliers de passagers dans un petit port, ou encore organiser une baignade en mer, tel que cela s’est produit au mouillage de Dubrovnik. L’accès à la passerelle (sauf, bien sûr, pendant les manoeuvres délicates) est un autre privilège lié à la petite capacité de L’Austral. Les passionnés de navigation ont d’autant plus de chance que le commandant Lemaire a supervisé la construction du yacht et peut répondre à toutes leurs questions.

Oui, comme sa parentèle, il est certifié CleanShip. Non, le système de positionnement dynamique, grâce auquel il peut se passer de jeter l’ancre, n’est pas tout à fait écologique : s’il protège les fonds marins, il nécessite tout de même que les moteurs tournent, ce qui est polluant. Et qu’est-ce que cette excroissance à l’étrave ? C’est le bulbe, qui réduit la résistance du navire à l’eau et lui fait gagner un noeud.

Il faut aussi entendre le loup de mer raconter ses expéditions en Antarctique ou dans le passage du Nord-Ouest, une spécialité de la compagnie depuis ses débuts, il y a 25 ans : les conditions extrêmes de navigation, la menace que constituent les bourguignons, ces petits blocs de glace éminemment plus dangereux que les icebergs, la pureté des paysages, les rencontres avec les autochtones…

« On y vit des choses exceptionnelles, et souvent, les passagers pleurent d’émotion », dit-il. On comprend alors que passer de la mer Ionienne à la mer Égée par le canal de Corinthe, com me nous le faisons, c’est du petit ouzo pour ce marin d’expérience, et ce, même si L’Austral, avec ses 18 mètres de largeur, se trouve bien à l’étroit dans cette tranchée qui en fait 21 !

Avant-hier à Itéa, en Grèce, pour visiter Delphes ; hier à Delos, puis à Mykonos ; aujourd’hui à Dikili, en Turquie, pour explorer Pergame… « N’est-ce pas fantastique de se réveiller tous les matins dans un décor différent ? », s’exclame Jennifer, une passagère de New York qui vit son baptême de mer. Si elle est emballée par l’itinéraire, elle est surtout agréablement surprise par la « French touch, you know ».

Elle en veut pour preuve ce souci de bien faire les choses qui se manifeste dans le service comme dans les options de divertissement, des conférences en lien avec les escales au spectacle hommage à Frank Sinatra, donné par l’humoriste français Michel Leeb, l’artiste invité de cette croisière thématique. L’élégance à la française, qui s’exprime tant dans le design d’intérieur que dans l’assiette, ne lui échappe pas non plus.

Cette assiette profite d’ailleurs elle aussi du petit gabarit du bateau. Parce qu’il n’a pas 5000 passagers à nourrir, Alain Morville, en l’occurrence le chef de cuisine pour toute la compagnie, peut se permettre d’aller se ravitailler à terre, au fil des escales, afin de donner une couleur locale aux plats du jour.

 

C’est ainsi que nous avons entre autres dégusté des saucisses traditionnelles et des vins croates, de la fêta fraîche, des salades relevées de sumac (une épice turque), des loukoums, d’exquises sardines pêchées au large de Dikili, sans parler des figues, des abricots et de la lavande qui ont garni certaines pâtisseries. « Et si nous étions à Québec, j’aurais pris des têtes de violon ! », dit le chef, adepte d’une cuisine du terroir simple et classique. Si vous croyez que c’est pratique courante, nous vous mettons au défi de vous voir offrir du marsala à bord d’un mégapaquebot, même s’il vient de faire escale en Sicile !

« Bonjour, mesdames et messieurs, ici votre commandant. En prévision de notre arrivée spectaculaire à Istanbul, vous êtes toutes et tous conviés sur les ponts extérieurs. »

Et nous voilà massés à la proue. Michel et Chantal, des environs des Sables-d’Olonne, qui-connaissent-la-mairesse-de-Drummondville, la petite famille japonaise, Jennifer-you-know, la smala mexicaine, Michel vive-le-Québec Leeb, Frédo, son « bassiste léniniste »… Sans avoir vu le moindre bourguignon, il semble bien que nous soyons tous un rien émus à l’idée de quitter ce qui fut notre yacht pendant une semaine.

 

En vrac

Y aller :L’Austral naviguera à nouveau de Venise à Istanbul du 13 au 20 septembre prochain. Ayant pour thème « La musique classique », cette croisière sera animée de plusieurs concerts et conférences qui rendront hommage à Verdi et à Wagner. ponant.com.

S’envoler : Montréal-Venise à l’aller et Istanbul-Montréal au retour, quel bonheur, ces vols directs d’Air Transat ! airtransat.ca.

Profiter de l’embarquement dans la Sérénissime pour se gaver d’art (labiennale.org) et des gelati du glacier artisanal Grom (grom.it) ! En marge de la 55e Biennale, voir l’installation de Rudolf Stingel au Palazzo Grassi (il a recouvert tout l’intérieur du palais de tapis aux motifs orientaux reproduits numériquement ; jusqu’au 31 décembre. palazzograssi.it. Dormir chez Ca’Gottardi, un palais du XVe siècle reconverti en un charmant hôtel-boutique étonnamment abordable, davvero ! cagottardi.com.

Se rassurer au sujet d’Istanbul : l’avenir du parc Gezi demeurant incertain, il vaut sans doute mieux ne pas se balader du côté de la place Taksim, où la présence policière est impressionnante. Du côté de la péninsule historique, rien à signaler sinon qu’elle en met toujours plein la vue.

Apprivoiser la ville : consulter Istanbul en quelques jours de Virginia Maxwell (Lonely Planet), un guide bourré de bonnes adresses. La mienne, dans l’arrondissement central de Beyoglu : le Marmara Pera, pour ses chambres avec vue à la fois sur le Bosphore et la Corne d’or, et pour sa piscine sur le toit. themarmarahotels.com. Au 18e étage loge Mikla, l’un des meilleurs restos en ville. miklarestaurant.com.

 

Carolyne Parent était l’invitée de la Compagnie du Ponant

Collaboratrice