Maroc - L’univers parallèle de Chaouen

Plus on s’aventure dans les hauteurs de ce labyrinthe d’allées de la médina, se terminant souvent en cul-de-sac, plus on s’écarte du pavé touristique. Ici, la vie est beaucoup plus locale et l’expérience commerciale y est également plus cordiale qu’ailleurs au pays.
Photo: Sylvain Leclerc Plus on s’aventure dans les hauteurs de ce labyrinthe d’allées de la médina, se terminant souvent en cul-de-sac, plus on s’écarte du pavé touristique. Ici, la vie est beaucoup plus locale et l’expérience commerciale y est également plus cordiale qu’ailleurs au pays.

Chefchaouen — Au coeur des collines verdoyantes du Rif, l’autobus arpente la route, entre courbes, montées et descentes menant vers Chefchaouen. Après un virage à droite, la vallée s’ouvre devant nous. Chefchaouen, également appelée Chaouen, se trouve à l’opposé de la vallée parsemée de champs et d’arbres, à quelques centaines de mètres devant nous.


En un seul clin d’oeil, avant même d’arpenter les ruelles de sa médina, nous savons déjà que nous entrerons dans un univers n’existant nulle part ailleurs au Maroc. À peine quelques centaines de maisons blanches et bleues sont accrochées à l’imposant versant vert dominé par les cornes rocheuses des monts el-Kelaâ et Tissouka (achawen signifie « cornes » en berbère).


À des années-lumière du fracas et du chaos de Marrakech, de l’immensité des richesses impériales de Fès, des luxueux complexes hôteliers d’Agadir, du train-train de la vie quotidienne et du stress de Casablanca, Chaouen vit à son rythme dans son isolement entre verdure et granite. Un petit havre de paix de 45 000 personnes dans un Maroc souvent très bruyant. Une oasis ayant autant, sinon plus, à offrir que les grands centres de ce pays de l’Afrique du Nord, et ce, malgré son minimalisme.


La gare d’autocars est souvent l’endroit le plus bouillonnant dans une ville marocaine, un théâtre où le touriste se sent parfois étouffé devant l’insistance des chauffeurs de taxi. Ce stress de l’immédiat et du profit ne semble pas avoir emprunté le chemin menant à Chaouen. Même si la station de bus se trouve tout au bas de la ville et que la médina, beaucoup plus haute, se trouve 1,5 kilomètre plus loin, aucun chauffeur ne se rue pour vendre sa course vers le centre. Ils s’offrent même pour orienter les touristes.


Mais à l’instar des autres villes marocaines, une fois arrivé devant le mur de la médina, l’étranger a besoin d’aide pour trouver son chemin vers son hôtel à l’intérieur de ce labyrinthe d’allées sans nom, étroites et escarpées. En deux temps trois mouvements, le guide improvisé vous mènera à destination, vous évitant de passer les 30 prochaines minutes à tenter de trouver la porte de votre hôte.


Vous êtes finalement prêt à explorer la pittoresque médina bleue et blanche, l’une des plus belles du Maroc. Pour aider à s’orienter dans cet univers parallèle de menues rues pentues, repérez dans un premier temps le centre névralgique de la vieille ville, la plaza Uta el-Hammam et la Kasbah adjacente. La très grande majorité des hôtels à l’intérieur du mur étant relativement près de ces deux sites, le simple fait de suivre le flot de passant devrait vous y mener facilement.


En plus d’occuper le centre de la médina, la Kasbah est son élément historique central. En 1471, Moulay Ali ben Rachid construit cette petite forteresse pour aider les tribus berbères du Rif à se protéger des attaques portugaises en provenance de Ceuta (ville de la côte méditerranéenne, à la pointe nord du Maroc, appartenant aujourd’hui à l’Espagne). Chaouen était fondée. La ville connaît une rapide expansion en 1494 avec l’arrivée de nombreux réfugiés musulmans et juifs fuyant Grenade, après la guerre lancée par Isabelle et Ferdinand contre le royaume andalou.


Ces derniers donnent à la ville sa caractéristique touche andalouse en construisant de petites maisons blanches avec balcons étroits, toits de tuiles et cours intérieures. Les teintes de bleu, un signe d’ouverture sur la Méditerranée, font leur apparition dans les années 1930 et sont devenues la norme à l’intérieur de la médina il y a une vingtaine d’années, donnant à la ville son apparence actuelle.


La tour de la Kasbah offre d’ailleurs une vue imprenable sur le tapis de maisons colorées s’élançant vers le haut des cornes. La Kasbah propose également un très joli jardin, un musée d’ethnographie et une galerie d’art exposant le travail d’artistes locaux.


En ressortant de la Kasbah, laissez-vous tenter par un délicieux verre de jus d’oranges pressées devant vous et une pointe de caliente, une épaisse galette de farine de pois chiches ayant la texture d’une omelette, assaisonnée de cumin et sel. C’est maintenant l’heure d’escalader la médina et d’aller se perdre dans ses hauteurs.


«Té de menta por favor»


Les visiteurs remarqueront rapidement que l’influence espagnole ne se limite pas à l’architecture des bâtiments. Ne soyez pas surpris, les nombreux commerçants ayant pignon sur rue dans la médina et qui attendent patiemment de voir les potentiels acheteurs passer la porte de leur échoppe risquent de vous aborder directement dans la langue de Cervantès, la clientèle espagnole étant légion à Chefchaouen.


Non seulement est-il possible de pratiquer son espagnol à Chaouen, l’expérience commerciale y est également plus cordiale qu’ailleurs au pays. Si l’insistance et l’avidité des commerçants de Marrakech, que de nombreux Marocains surnomment sans pudeur « Arnakech », peuvent en irriter plusieurs, la bonhomie de ceux de Chaouen aide à se remémorer que la négociation peut être un jeu amusant. Les achats effectués, place au simple plaisir de la conversation entre deux êtres ne portant plus les masques « vendeur » et « acheteur », échangeant sur tout et sur rien autour d’un classique thé à la menthe.


Au coeur de cet univers parallèle d’étroites ruelles blanches et bleues donnant parfois l’impression d’avancer au fond d’une piscine, le guide touristique, évidemment, est totalement futile. Gauche, droite, devant, derrière, haut et bas ; toute direction est bonne. Un miaulement de chat, une odeur, un soudain éclat de rire, un escalier intrigant, une porte plus bleue que les autres ; tout élément influençant votre curiosité à la découverte est opportun. Les sens, l’instinct et la curiosité y sont les meilleurs guides.


Plus on s’aventure dans les hauteurs de ce labyrinthe d’allées se terminant souvent en cul-de-sac, plus on s’écarte du pavé touristique. Ici, la vie est beaucoup plus locale, avec ses enfants sortant de l’école et rentrant à la maison en courant, ses femmes revenant du marché les bras chargés, ses adolescents agglutinés devant le téléviseur du café Internet s’exclamant devant les exploits de Ronaldo et Messi. Plus que quelques escaliers avant d’atteindre le mur supérieur de la médina.


L’ascension dans l’une de ses tours offre un magnifique panorama en plongée de Chaouen et de la verdure de la vallée à son pied. Sur la gauche, à deux kilomètres de la vieille ville, à mi-chemin entre les cornes et le village, se dresse la Mosquée espagnole. La petite structure blanche, qui ressemble beaucoup à une église, a été construite par les Espagnols pour la population locale en 1920, année de l’invasion espagnole, mais a été rapidement abandonnée. L’endroit offre également de très intéressants points de vue du bourg.


Pour un tableau encore plus spectaculaire de Chaouen et de la région du Rif, les plus sportifs peuvent toujours se lancer à l’assaut du mont el-Kelaâ, sommet de 1616 mètres surplombant la municipalité.


Séparée de la Grande Bleue par les hauteurs du Rif sur une cinquantaine de kilomètres, Chaouen est également méditerranéenne dans sa gastronomie. Certes, les grands classiques du menu marocain, couscous, tajines et pastillas, sont au rendez-vous, en abondance dans les nombreux restaurants de la plaza Uta el-Hammam. Mais en s’éloignant des restaurants ayant pignon sur rue directement sur la place, il est possible de découvrir les variantes locales de ces mets phares, comme le couscous aux herbes (menthe ou lavande) et le tagra (tajine de sardines ou d’anchois). La région est également reconnue pour ses miels et ses fromages de chèvre.


Avec un peu de chance, votre nouvel ami commerçant, celui-là même avec qui vous avez discuté de tout et de rien dans son échoppe, vous invitera peut-être à la maison pour savourer ces délices. Non seulement vous aurez la chance de goûter au meilleur de ce que la cuisine maison du Rif a à offrir, vous aurez une autre occasion de témoigner de l’unicité de cette petite cité colorée sur le versant escarpé.


 

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