Tourisme - Le Cameroun, profondément pluriel

Les chefferies (ou fondom) sont de fascinants minivillages dans la ville, qu’il est parfois possible de visiter. Ici, une scène croquée dans la chefferie de Bafut. En bas: la ville côtière de Kribi.
Photo: Gary Lawrence Les chefferies (ou fondom) sont de fascinants minivillages dans la ville, qu’il est parfois possible de visiter. Ici, une scène croquée dans la chefferie de Bafut. En bas: la ville côtière de Kribi.

Yaoundé — Des safaris peu courus, sauf par les grosses bêtes. Des décors naturels hors de ce monde ou dignes des premiers jours de la Création. Des liserés côtiers déserts, des moeurs fort singulières mais aussi des gens pétris de bagout, et surtout un vaste échantillonnage d’à peu près tout ce qui forme l’Afrique. Bienvenue au Cameroun, pays à la foisonnante diversité et… quasi exempt de touristes. Pour le moment.

 

À Yaoundé, capitale camerounaise à l’architecture tarabiscotée, un étran ge monument s’élève en double vrille sur les hauteurs de la ville. « Si vous y entrez par l’ouest, du côté anglophone, vous en ressortirez à l’est, du côté francophone : les deux spirales se rejoignent au sommet, puis se dédoublent », explique un guide présent sur place, les yeux gonflés par sa sieste interrompue.


Le fervent francophile en moi exulte : aurait-on jeté un sort à cette construction symbolique pour qu’elle transforme les anglophones en francophones dès lors qu’ils y entrent ? À moins qu’on l’ait envoûtée pour forcer l’intégration entre deux solitudes, selon le côté par lequel on pénètre dans cette métaphore de béton…


En fait, ce « monument à la réunification » entremêle les deux réalités politiques et linguistiques de l’ex-Cameroun français et du Southern Cameroon britannique. Car, s’il fut autrefois colonie allemande (1884-1918), le pays des Maka Kotto, Yannick Noah et Manu Dibango s’est vu partagé entre l’Angleterre et la France après la Deuxième Guerre mondiale, avant de devenir indépendant en 1960.


Aujourd’hui composé de dix provinces, l’ancien Kamerun est désormais parfaitement bilingue : peu importe où l’on se trouve, il y a presque toujours moyen d’y moyenner en anglais ou en français, les deux langues officielles du pays.


Au-delà de ces parallèles canadiens, le Cameroun est d’abord et avant tout connu comme « l’Afrique en miniature », car on y déniche un peu de tout ce qui compose le Noir continent, notamment du point de vue humain. Des Pygmées aux Peuhls en passant par les Kakas, les Bamilékés et les Toupouris, pas moins de 250 ethnies s’y bousculent au panthéon culturel.


Ouvert sur deux voies navigables (le lac Tchad et le golfe de Guinée) et entouré de nombreux voisins (le Nigéria, le Tchad, la Guinée équatoriale, le Gabon, le Congo et la République centrafricaine), ce pays de 20 millions d’âmes n’est pas seulement éminemment pluriel en matière ethnique, linguistique, culturelle et cultuelle ; il l’est tout autant d’un point de vue naturel.


Du nord au sud de cette contrée vaste comme l’Espagne, on passe par tout un éventail de cadres aussi variés que splendides : des zones désertiques spectaculaires et parfois quasi lunaires (incroyables pitons de Rhumsiki), des savanes où on lorgne la gent animalière sans jouer du coude avec d’autres safarazzis (parcs de Waza, Kalamaloué ou Bénoué), des réserves où l’on s’écrie « Gare aux gorilles », ainsi que de jolies plages de sable blond (à Kribi) ou noir (à Limbé), le plus souvent exemptes de baigneurs et où ne lézardent jamais d’enquiquineurs.


Grouillant de vie, de monde et de faconde dans ses marchés, somnolent dans ces bourgades soumises aux fraîches brises des hauteurs montueuses (com me Nkongsamba, plaque tournante du commerce du café), le Cameroun est couvert en partie par une forêt équatoriale extraordinaire de beauté, y compris sur son littoral, où subsistent encore des traces de la traite négrière, à Bimbia.


La deuxième plus grande d’Afrique, cette forêt n’en finit plus de dérouler son épais tapis de verdure autour des vertigineuses chutes d’Ekom Nkam, où fut tourné Greystoke -La légende de Tarzan ; aux abords du placide fleuve Nyong, qu’on parcourt paresseusement en pirogue ; ou le long de la resplendissante chaîne des montagnes de l’Ouest, qui longe le Nigéria et qui s’adosse au colossal mont Cameroun.


Entre deux lambeaux de nuages, celui qu’on surnomme le « Char des Dieux » impose sa force tranquille du haut de ses 4100 mètres, dans le sud du pays. Ce troisième sommet d’Afrique, de plus en plus couru par les trekkeurs qui y dorment en refuge, s’offre parfois quelque saute d’humeur, comme le rappelle cette coulée de lave qui barre une route depuis 1999, près de Limbé. Mais ses flancs infiniment fertiles (surtout autour de Njombé et Penja) font du Cameroun le grenier de l’Afrique centrale, et peu de gens (du moins dans le sud) s’y crèvent la dalle, en ce pays où la gastronomie est par ailleurs aussi délicieuse que… plurielle, encore une fois.


« La bouffe, c’est ce qui permet aux Camerounais de supporter le difficile du sous-développement du pays ; au moins, chez nous, on mange toujours bien », dit M. Prospère, fonctionnaire retraité de Douala et amateur de bonne chère.


Des mets prisés

Entre autres mets prisés figurent le n’dolé (le plat national : des feuilles cuites et mélangées à de la viande ou du poisson), l’ekonibong (délicieuses feuilles de lianes poêlées avec des arachides pilées) ; le songha (salade de maïs et de légumes servie avec du sucre) ; des gambas obèses et de la sole balèze, à la provençale ou aux épices locales ; de la chèvre ou du poisson cuit à l’étouffée dans des feuilles de bananier ; ainsi que quelques facéties culinaires comme le varan, le singe et le serpent. En prime, le café, les croissants et la baguette brillent partout par leur bon goût, même dans le dernier des bouis-bouis de cambrousse.


Qu’on les croise ou les toise à table, en boîte ou dans la rue, les Camerounais sont d’un naturel accueillant, sympa et parfois goguenard, a fortiori lorsqu’ils argumentent looooonguement sur un point (surtout dans le sud et l’est, plus chrétiens, davantage que dans le nord, plus musulman).


Instruits, syndiqués, engagés, la tchatche politique fait partie de leurs us et coutumes, même si celui qui préside le pays depuis 1982, Paul Biya, est généralement craint et qu’il peut se comporter en autocrate dans ce pays qui demeure néanmoins « l’un des rares dont l’histoire récente est stable, en Afrique », constate Charles A. Ray, ancien ambassadeur états-unien au Zimbabwe.


« Biya n’est ni très aimé, ni détesté, et on peut lui adresser bien des reproches, comme tarder à condamner ceux qui s’occupent de ses intérêts, avance Flaubert, Camerounais pur cacao. Mais aucun président africain n’est aussi injurié que lui dans la presse : regardez la une des journaux de Yaoundé, vous verrez ! »


Si Paul Biya entretient tout un culte de la personnalité (sa tronche est littéralement partout), il manie aussi l’art du compromis en se laissant critiquer ou en nommant parmi ses ministres d’ex-opposants qu’il avait lui-même envoyés croupir en taule, comme Issa Tchiroma Bakary, actuel ministre des Communications. « Quoi de mieux qu’un ex-prisonnier qu’on a torturé pour le faire parler, pour occuper ce poste ? », de railler Estelle, une Camerounaise de Yaoundé.


Les chefs de village

Dans certaines régions du pays, une large partie du pouvoir demeure entre les mains des chefs de village, gardiens des traditions, de la religion et des coutumes, mais aussi administrateurs publics. Dans cette contrée ouvertement polygame, ceux-ci comptent plusieurs épouses et parfois des dizaines de descendants, qui vivent souvent ensemble dans des chefferies (ou fondom), de fascinants minivillages dans la ville, qu’il est parfois possible de visiter.


À Bafut, dans la verdoyante et ravissante région du centre-ouest, « Ma » Rose - mère de 11 enfants et l’une des nombreuses épouses du fon (roi) de Bafut - ouvre ainsi les portes de son intrigant petit royaume de brique rouge dont les toits de tuile semblent émerger de la mer de palmiers qui s’étale jusqu’aux lointaines montagnes.


Dans l’ancienne résidence d’accueil devenue musée, elle passe en revue l’histoire du royaume bafut, vieux de 500 ans, avant d’emmener les visiteurs traverser l’un des deux quartiers des femmes de la chefferie qui abritent autant de maisonnettes rustiques que d’épouses, les unes cuisinant le manioc sur la terre battue, les autres endiguant une ribambelle de mômes.


Au coeur de l’ensemble trône l’Achum, splendide case géante qui tient lieu de temple-palais voué au culte des ancêtres, détruit par les Allemands du XIXe siècle et… reconstruit par ceux du XXe, repentants. Aujourd’hui, la chefferie de Bafut attend patiemment sa royale inscription sur la Liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO.


Le royaume de Bafoun

Après quelques heures de route vers l’est, à travers des paysages montagneux épatants, on pénètre au coeur d’une autre réalité, celle du royaume des Bafoun, en territoire musulman. Sous la lumière arasante du soir, la suave capitale Foumban laisse une douce impression de quiétude avec l’omniprésence de sa végétation piquée d’habitations de brique de terre rouge, accrochées à flanc de colline.


Sur l’une d’elles trône le Palais des sultans bamoun, conçu et construit en 1917 par le plus célèbre sultan de cette dynastie, Ibrahim Njoya. En visitant aujourd’hui le musée qui y loge, on découvre toute la richesse de cette lignée, l’une des plus anciennes d’Afrique, entre photos, masques cérémoniels, cape en plume d’oiseau pluricentenaire, trophées de guerre (dont une calebasse ornée de mâchoires humaines) et divers artéfacts déployés derrière des vitrines poussiéreuses.


Tout ça n’enlève rien au lustre du brillant sultan, si imbu de sa personne qu’il se servait des mains de ses serviteurs comme crachoir, avant de leur intimer d’enduire leur visage de sa divine salive en guise de royale onction.


Mais le plus impressionnant chez cet homme aux multiples talents, c’est qu’après avoir accédé au trône à l’âge de 15 ans, Ibrahim Njoya a inventé une écriture (le skii mom, 510 idéogrammes, 110 lettres, 80 caractères), ainsi que sa propre religion, amalgame d’animisme, d’islam et de christianisme.


Car aucune de ces croyances ne le satisfaisait pleinement dans sa philosophie de vie, lui qui disposait d’un véritable harem de 681 épouses. Qu’il écrive, qu’il prie ou qu’il se marie, n’est-il pas l’ultime preuve que le Cameroun forme un pays éminemment pluriel ?


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En vrac


Transport. Depuis le Québec, Air France offre le plus grand nombre de liaisons sur le Cameroun, avec sept vols hebdomadaires sur Douala et trois sur Yaoundé, via Paris (durée : six heures et demie). Swiss relie également Montréal à Douala via Zürich, tandis qu’Air Canada et Brussels Airlines desservent conjointement Douala et Yaoundé via Bruxelles.


Visa. Il est obligatoire et coûte 120 $; on peut se le procurer au Haut-Commissariat du Cameroun à Ottawa. À l’arrivée, on demande parfois un certificat de vaccination contre la fièvre jaune, donc mieux vaut s’en procurer un - tout comme des antipaludéens - avant le départ.


Y aller. Idéalement entre novembre et mai. Les températures sont plus douces de juin à octobre, mais c’est alors la saison des pluies.


Itinéraires. Les routes nationales sont bonnes, mais les chemins secondaires sont souvent défoncés et mal signalisés, les embouteillages des grandes villes peuvent être hallucinants (surtout à Douala) et les Camerounais conduisent souvent de façon téméraire. À moins d’avoir du temps ou d’être aventurier, mieux vaut traiter avec un voyagiste qui préparera un itinéraire avec guide et chauffeur. À Montréal, Voyages Volmar crée des forfaits sur mesure, suivant les besoins du client. En Europe, Acabao organise également des séjours guidés au Cameroun.


Sécurité. Il y a quelques mois, le rapt par les intégristes de Boko Haram de sept touristes français voyageant dans le nord du Cameroun a fait les manchettes, mais il s’agit manifestement d’un acte isolé, aux confins du Nigeria. Hormis certains quartiers chauds de Douala, où seraient apparus de petits gangs de rue, le Cameroun se parcourt généralement sans heurts et sans crainte.


Hébergement. Souvent vieillots, glauques ou déglingués, les hôtels du Cameroun ne risquent pas de laisser un souvenir impérissable, mais on trouve plusieurs établissements corrects et propres, souvent gérés par l’État, un peu partout. Sans valoir à eux seuls le détour, on peut recommander le Hilton et le Djeuga Palace (bon resto) de Yaoundé, ainsi que le Akwa Palace de Douala (plutôt bien, partiellement rénové). Agréablement situé sur une superbe plage noire (mais jonchée de détritus) et doté d’une très bonne table, le Seme de Limbé a cependant besoin d’un sérieux coup de pinceau et ses chambres sont sinistres. Spécial coup de coeur pour La Vallée de Bana, lové entre de ravissantes montagnes, dans le centre-ouest : vastes chambres-bungalows toutes neuves, piscine, très bon resto et service attentionné. À considérer aussi par les pleinairistes : les jolis bungalows sur pilotis d’Ebogo, sur les rives du splendide fleuve Nyong (tobie.abah@yahoo.fr, # 237 77 20 97 36).


Restauration. Il est possible de bien se sustenter partout sans jamais se ruiner au Cameroun. Quelques bonnes adresses : Chez Passy, Le Sorento et le Tournebroche (hôtel Akwa), à Douala ; La Marquise, à Nkongsamba ; le resto de l’hôtel Talotel, à Bafoussam.


Guide. Le Petit Futé Cameroun 2012 est l’un des rares guides de voyages récemment publiés sur le pays.


Renseignements. En général; Route des chefferies; Découverte du Cameroun (un blogue à parcourir). Pour un complément en photos et vidéos, consultez le blogue « Voyage » de L’actualité.



L’auteur était l’invité du gouvernement camerounais et d’Afrique Expansion.


 

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