Alberta - Le saloon de la vraie dernière chance

Le Last Chance Saloon, pittoresque dans les moindres détails.
Photo: Émilie Folie-Boivin Le Last Chance Saloon, pittoresque dans les moindres détails.

Wayne — Quatre des vingt-six habitants du village presque fantôme de Wayne étaient au Last Chance Saloon, ce soir-là de juillet. La serveuse, une blonde peroxydée au sourire espiègle, nous les a pointés. « Il y a lui, lui et lui. Et lui. » Avant que la mine de charbon du coin ne ferme, en 1932, ils étaient plus de 2400 à habiter la ville, et le saloon, seul commerce ayant survécu au déclin de la cité, était le débit de boisson des travailleurs, qui se battaient dehors avant de retourner à leur bière bras dessus, bras dessous.


Depuis quelques années, l’établissement historique est à vendre, même si la vie continue, tel que le trahit l’offre d’emploi de cuisinier à temps plein griffonnée sur une feuille collée dans les toilettes. Peut-être qu’un chef de Drumheller, ville voisine située à un quart d’heure de route, va souhaiter mettre son tablier pour apprêter leurs spécialités sans prétention, comme le poisson pané, les cornichons frits dans une croustillante panure poudreuse et le juteux burger de bison.

 

Bric-à-brac et bonne franquette


C’est la mère de Fred Dayman, l’actuel propriétaire, qui gérait l’établissement à son ouverture en 1913. Le fils a repris l’endroit il y a presque 30 ans et rien n’a bougé au Last Chance Saloon. Une tapisserie de publicités, de photos de mineurs et d’écriteaux d’un autre siècle (« Les serveurs ne sont pas tenus d’accepter les billets de plus de 2 $», « BEER, helping white guys dance since 1842 ») orne les murs.


Fred me montre la célébrité du bar, près des instruments laissés là pour que les clients improvisent une musique d’ambiance. « Tu vois ces trois balles ? Dans les années 1970, des clients sont entrés et voulaient partir sans payer, alors le barman a tiré sur le mur pour les effrayer. »


Y a plus rien à craindre et les serveurs ont cet entregent typique des villages, puis leur service est à la bonne franquette. De l’autre bout du comptoir, ma serveuse m’a crié : « Do you want fromage in your Buffalo burger ? », fière de m’interpeller dans la langue du P’tit Québec.


L’endroit est un véritable musée de bric-à-brac qu’on visite en buvant une bière très frette servie dans l’un des bocaux qu’utilisait la mère de Fred pour faire ses conserves. Ceux qui y sont allés trop fort sur la cervoise et les oeufs dans le vinaigre peuvent crécher dans l’une des sept chambres de l’hôtel Rosedeer, dans la même bâtisse que le saloon. Toutes différentes les unes des autres, elles partagent l’esprit campagnard des chambres des maisons de nos arrière-grands-parents, avec les courtepointes cousues par les couturières locales et des cadres montrant des scènes de faune canadienne.


Fred me montre chacune d’elles en replaçant, consciencieux, tantôt une serviette, tantôt un drap contour, tout en expliquant qu’il souhaite laisser tout ça derrière pour faire voir du pays à sa femme, Alysa. « On est allés dans le Sud, mais c’est pas pareil. Je veux lui montrer ce Canada que j’ai visité quand j’étais jeune. »


Alors que nous venions nous dépayser dans sa taverne sortie tout droit du Far West, dans son village creusé dans les badlands aux airs de western spaghetti, Fred, lui, attendait sa chance.

 

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En vrac


Situé à une quinzaine de kilomètres de Drumheller, en passant par le sud-est.


Dormir au Rosedeer Hotel, à l’étage du bar. Entre 55 $ et 75 $ la nuit. On raconte que le troisième étage, fermé au public, est habité par un fantôme. On peut aussi crécher sur le petit terrain de camping adjacent, pour une quinzaine de dollars.


Le Last Chance Saloon n’a pas de site Internet. Puisque Fred Dayman n’hésite plus à fermer le saloon plusieurs semaines par année pour voyager, on peut toujours appeler avant de s’y rendre: 403 823-9189. Ou bien on court tout simplement sa chance. 555 Jewell St., Rosedale Station.



Ce voyage a été réalisé avec la collaboration de Canadian Badlands.

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