Yucatán - Une grotte sur le cœur

<div>
	Plus on avance, plus dame Nature dévoile les multiples atours de sa fascinante garde-robe souterraine.</div>
Photo: Gary Lawrence
Plus on avance, plus dame Nature dévoile les multiples atours de sa fascinante garde-robe souterraine.

– Tout bien réfléchi, j’ai vraiment pas envie de faire cette excursion, papa…
– Je sais, tu m’as déjà grommelé tout ça ad nauseam hier soir ; et moi, je te dis que tu vas adorer ça. Tu ne te rappelles pas les photos que je t’ai montrées ?
– Justement, c’est dégueulasse comme endroit : c’est plein de trucs gluants, comme de la morve qui dégouline !
– Si ça dégouline, ça prend des milliers d’années avant d’atteindre le sol ; si c’est de la morve, elle est vraiment dure…

Réserve naturelle de Rio Secreto — Il n’y a pas même dix ans, personne ne connaissait l’ampleur du réseau souterrain de Rio Secreto, « le fleuve secret ». Oh ! On se doutait bien de sa présence : toute la péninsule du Yucatán forme un immense gruyère de calcaire, dont les innombrables effondrements ont mis au jour un nombre incalculable de cenotes (il y en aurait 7000), ces bassins aux eaux pures et limpides que les Mayas considéraient comme sacrés.
 
Mais en 2007, un homme traquant un iguane aurait découvert l’entrée de ce prodigieux réseau de boyaux souterrains situé à quelques kilomètres à peine de la très touristique Playa del Carmen. Depuis, 12 kilomètres de cavités naturelles et 15 entrées ont été cartographiés ; de ce nombre, trois parcours d’environ 600 mètres chacun sont désormais accessibles au commun des dilettantes spéléologues grâce à Rio Secreto, une petite entreprise 100 % mexicaine au cœur très écolosensible.
 
L’antichambre des dieux

Alors que la plupart des grot­tes trouant l’entresol du Yucatán sont submergées et nécessitent une certification de plongeur spéléologue pour être explorées (bonjour l’angoisse !), celles de Rio Secreto comptent de nombreuses sections au sec, mais aussi plusieurs bassins interconnectés dans lesquels on ne peut que s’enfoncer pour nager, rendant l’expérience d’exploration d’autant plus enlevante.
 
Après une demi-heure de camionnette brinquebalante à l’intérieur des terres poussiéreuses du Quintana Roo, fiston et moi arrivons dans la réserve naturelle de Rio Secreto. Une fois douchés (pour ne pas laisser de trace d’Irish Spring dans l’eau) et harnachés (combinaison isothermique, veste de flottaison, casque et lampe frontale), nous atteignons l’une des entrées du réseau, où un guide maya nous attend pour purifier nos corps et notre âme à l’encens, avant de nous laisser procéder. N’entre pas qui veut dans Xibalba, le royaume des Seigneurs de la nuit.
 
« Les Mayas croyaient que l’univers était formé du ciel, de la terre et du monde souterrain, antichambre des dieux, une croyance qui tient notamment son origine de la présence sous terre d’eau douce en grande quantité, ici », explique la guide Adriana, une Aztèque francophone.
 
Dès les premiers pas, nous nous immisçons dans un mon­de de ténèbres et de silences où l’on ne peut se prévaloir d’aucune issue de secours, où le plafond des couloirs est parfois si bas qu’il faut se recroqueviller pour progresser. Prochaine sortie : dans 90 minutes. Claustros, s’abstenir.
 
Du plafond suinte quelque goutte ici et là et pendouillent des racines parties de la surface pour ramper sous terre, en quête d’eau. « De la même manière que les arbres maintiennent les sols sur le flanc des montagnes, les racines qui s’enfoncent dans le roc calcaire du Yucatán en retiennent des pans entiers, à commencer par ces racines de ceiba, l’arbre sacré des Mayas qui retient le monde », dit Adriana en prenant entre ses doigts de longs filaments boisés.
 
Un décor fantasmagorique

À mesure que nous nous enfonçons, le décor des concrétions calcaires se fait de plus en plus fantasmagorique dans ce palais naturel englouti. « On dirait une mâchoire de tyrannosaure !, d’exulter fiston, tout ébaubi devant une rangée de stalactites. Et là, regarde : un squelette de cheval ! Et une bouche de serpent ! »
 
« Tu ne crois pas si bien dire : c’est ainsi qu’on appelle ce passage », explique Adriana, en montrant du doigt une embrasure dont les stalactites ont l’allure d’une rangée de crochets de crotale qui se reflètent dans les eaux verdâtres du cenote.
 
Plus on avance, plus Dame nature dévoile les multiples atours de sa fascinante garde-robe souterraine : chandelles filiformes ; massives colonnes de calcaire semblant soutenir les salles ; hétéroclites hélectites (des stalactites qui remontent comme des doigts crochus vers le haut) ; graciles voiles formées par le souffle constant d’un courant d’air ; antistalagmites pareils à des stalactites évidés qu’on aurait cloués dans le sol…
 
De temps en temps, un poisson rose glauque se faufile entre nos jambes, dans les eaux tantôt d’un turquoise laiteux, tantôt d’une limpidité cristalline. Quand on pose pied, le relief est si irrégulier qu’on est tenté, en perdant l’équilibre, de s’appuyer sur un stalagmite. « N’en faites rien ! L’acidité de votre peau est nocive pour ces matières hautement calcaires », prévient Adriana.
 
Au-dessus de nos têtes, de petites masses noires se dessinent parfois dans les anfractuosités. « Surtout, ne criez pas si vous apercevez une chauve-souris par surprise : la semaine dernière, une visiteuse effrayée a hurlé en en voyant une ; la pauvre, affolée, s’est mise à virevolter dans toutes les directions pour aller percuter un stalactite, qu’elle a cassé… »
 
Après un peu plus d’une heure à passer de salle immense en réduit intense, nous arrivons dans un vaste bassin. Notre petit groupe de sept spéléotrekkeurs s’immobilise, s’agenouille dans l’eau fraîche et éteint toute lampe frontale, avant de garder le silence pendant quelque instant.
 
Comme Jonas dans le ventre de la baleine, comme des enfants blottis dans le sein de leur mère pendant qu’elle est assoupie la nuit, aucune lumière ne transperce l’obscurité, aucun bruit ne troue le silence, sauf le plic et le plouc d’une goutte d’eau, de-ci, de-là. Moment de grâce… et d’introspection.
 
Puis, Adriana rallume sa lam­pe torche et pointe son rayon au-dessus de nos têtes : le plafond de la salle est constellé de centaines de stalactites, comme autant de flèches de calcaire prêtes à s’abattre sur nous. À 60 mètres sous Terre, nous voilà bien loin de tout. Sauf, peut-être, de l’inframonde maya.
 
 
Collaborateur
Notre journaliste était l’invité de Vacances Transat et d’Azul Fives.