Oui je le peux

Une demande en mariage sur quatre arrive en décembre. Et une fois sur cinq, ces unions se scellent dans une destination exotique.
Photo: Yannick Mitchell FerlandPhoto Une demande en mariage sur quatre arrive en décembre. Et une fois sur cinq, ces unions se scellent dans une destination exotique.

Une demande en mariage sur quatre arrive en décembre. Et une fois sur cinq, ces unions se scellent dans une destination exotique. Le concept séduit par son romantisme, la fiabilité des probabilités météo et sa simplicité.


Ce matin-là n’avait rien de différent des autres réveils depuis son arrivée au Club Med Columbus Isle, dans les Bahamas. Chantal Courteau a fait une longue baignade dans la mer des Caraïbes avant de lézarder sur le sable plus blanc que blond de l’île San Salvador. Le soleil au zénith, elle a demandé l’heure. Déjà midi : elle devait se préparer. Elle espérait que le jour de son mariage soit relaxe. Elle l’a obtenu.


Chantal et son époux venaient de passer cinq jours de vacances en compagnie de leurs 17 invités lorsque la cérémonie, la seule célébrée à l’hôtel cette semaine-là, s’est tenue sur la plage. La mariée avait les pieds nus, une robe longue toute simple, des plumes posées sur l’une des fines bretelles. Et l’ultime critère à respecter fut respecté : aucun intrus n’est venu scèner en Speedo.


Un détail qui n’importunait pas Jean-François Laverdière-Boutin lorsqu’il s’est marié au Melia Las Dunas, à Cuba, trois ans plus tôt : « Je trouvais même ça l’fun que le monde s’arrête sur la plage ! » Les passants ont été très discrets, impressionnés de voir sa cinquantaine d’invités aussi bien sapés dans un tout-compris.


C’est l’une des façons par lesquelles le mariage à destination a gagné du galon au cours de la dernière décennie. Inspirés par le romantisme d’une noce sous les cieux azur pendant les vacances, les couples ont ainsi découvert cette formule qui a fleuri grâce aux réseaux sociaux, aux blogues et aux vidéos d’amateurs. Si bien qu’une noce sur cinq est aujourd’hui célébrée en terre exotique. Une façon simple et économique de tourner le dos aux mariages traditionnels.


Comme sa femme, Jean-François est issu d’une grande famille et il trouvait effrayant de cumuler 25 000 $ de dettes à 25 ans pour une soirée de noce qui se terminerait avant même qu’il ait pu faire la bise à chacun de ses 300 invités. Alors, il a choisi de dire « Oui je le veux » à Cuba. Il s’attendait à ce que seulement une dizaine de personnes soient prêtes à débourser les 1300 $ nécessaires pour les suivre dans les Antilles. Surprise : le jour du départ, il allait cueillir 52 passagers dans un autobus nolisé, marquant le début des célébrations qui devaient durer… sept jours !


« Le mariage à destination, c’est un trip de gang », note Julie Carpentier, présidente de Voyage mille et une nuits, une agence spécialisée dans les mariages à destination. Rares sont les occasions de rapprocher autant la belle-famille et les amis. « Même le photographe faisait partie de la famille à la fin du voyage ! », s’amuse Mme Courteau, qui s’est offert les services d’un professionnel montréalais pour documenter tout le séjour.


Bref, ce type de mariage scelle bien d’autres alliances que les seules conjugales.

 

La vie sur «pause»


Les noces à destination sont une occasion d’arrêter le temps pendant une semaine, et il y en a pour tous les coûts : à 1200 $ par tête, les fiancés s’offrent des destinations bon marché comme Cuba, Punta Cana ; à 1500 $, ils pourront opter pour Riviera Maya au Mexique ; et un mariage haut de gamme dans les Bahamas, Aruba ou la Jamaïque exigera une mise de départ de 1700 à 1900 $. C’en fait une noce et un cadeau « chérants » pour les invités puisqu’ils ne peuvent s’en tirer pour 100 $ et un vase chez Linen Chest.


Les futurs époux, conscients de l’implication financière de l’aventure, se montrent indulgents. Et pour inclure ceux qui doivent rester à la maison, certains livetwittent la noce et la diffusent en direct sur Internet.


À son retour, Jean-François a préféré réunir tous les absents pour un souper où il a présenté la cérémonie sur écran géant. Lorsque Julie Diamond s’est mariée en août dernier, au lieu de mettre 20 000 $ - le prix moyen d’un mariage au Québec - pour l’engagement d’un DJ, un chapiteau et un souper d’osso buco, elle a offert un billet à ses proches qui n’avaient pas les moyens de la suivre dans son mariage de rêve à l’hôtel Dreams de Punta Cana, en République dominicaine.

 

Bien que la pratique ne soit pas impérative, Julie tenait à retourner dans un hôtel qu’elle avait déjà visité parce qu’elle voulait assurer une semaine de rêve à ses proches. En retournant dans un lieu connu, elle était certaine de la qualité de la nourriture et surtout, elle pouvait guider ses invités dans les méandres du resort, un genre souvent labyrinthique. Le hic, c’est que son séjour perdait ainsi de sa nouveauté. Tout ne peut pas être parfait.


Tout-compris, ou presque


Ces trois nouveaux époux reconnaissent que le mariage à destination est d’une simplicité désarmante. Surtout lorsque le voyage est organisé par un professionnel ou par un hôtel offrant de tels forfaits (où la célébration est gratuite pour les mariés accompagnés d’une quinzaine d’invités). L’agent suggère des destinations selon les critères du client (comme être les seuls à se marier dans la semaine, vouloir un hôtel petit et intime, être prêt à recevoir de jeunes enfants…) et gère les réservations et la paperasse des invités, un fardeau non négligeable. Le couple aura quelques rencontres pour choisir son forfait, de la couleur de la décoration de table à la musique, et pour négocier les extras (photographe, trio de mariachis, souper sur la plage, chambre pour le marié la veille du jour J…)


Lorsqu’ils sont débarqués à Cuba, Jean-François et sa promise ont rencontré la planificatrice mariage pour approuver les choix faits au préalable à Québec et trouver un endroit pour célébrer le mariage. Une heure plus tard, ils enfilaient leur maillot de bain.


Pour en avoir vu plusieurs, Mme Carpentier, de Voyage mille et une nuits, reconnaît que le mariage à l’extérieur de chez soi demande un lâcher-prise. « Il faut être spontané et ouvert au changement », si, par exemple, les fleurs rose tendre du bouquet s’avèrent plutôt fuchsia. Et le planificateur mariage de l’hôtel pourrait ne pas parler français comme prévu. « Mais on s’enlève au moins 60 % du stress du mariage car tout est plus organisé qu’à domicile », évalue-t-elle. Les « mariées en furie » seront toutefois plus en confiance dans une église du Vieux-Québec ou sous un chapiteau de Charlevoix.


Chose certaine, le photographe Yannick Mitchell, qui a « documenté » la semaine aux Bahamas de Chantal Courteau et suivi 13 autres mariages à destination par la suite, remarque que ses sujets y sont beaucoup, beaucoup plus détendus.


Surtout que le bar est ouvert.


Toute.


La.


Semaine.


En quête d’originalité


Le concept du mariage à l’étranger n’est pas nouveau : Anglais et Français le pratiquaient il y a des centaines d’années, se mariant en secret en Écosse, dans l’ultime but d’obtenir le papier confirmant leur union.


Début 2000, le seul fait de se marier les pieds dans l’eau était marginal, mais les professionnels du voyage voient aujourd’hui le vent tourner. Dans le mariage à destination, tout comme dans le domaine du voyage en général, les clients se désintéressent du tout-compris et veulent des expériences personnalisées, remarque la responsable mariage chez Sol Mélia Cuba, Gina Mallamo : « Les couples veulent davantage une cérémonie comme on en ferait au Québec, avec un groupe de musique, un cocktail et un photographe professionnel. » Ils souhaitent aussi essayer le fameux « massacre de la robe » (trash the dress) pendant les jours suivant la cérémonie, alors que les mariées remettent leurs habits, se roulent dans le sable et plongent dans la mer pour une session photo pas banale.


Encore moins banal : alors qu’ils ont longtemps préféré rester sur le terrain de l’hôtel, de nos jours les mariés veulent sortir pour s’infuser de la culture locale. L’Institut canadien des planificateurs de mariage leur suggère même d’emprunter les traditions du pays, en faisant un mariage maya, par exemple, afin de montrer aux invités pourquoi ils ont choisi le Mexique plutôt que la Jamaïque et rendre le plus beau jour de leur vie encore plus unique.


Les hôteliers, eux, ne peuvent s’improviser spécialistes du mariage du jour au lendemain dans le but intéressé de remplir des chambres en basse saison. Puisque le mariage est un événement unique (en théorie), tous les employés des centres de villégiature spécialisés en mariage doivent offrir un service à la clientèle assorti d’extras étoilés. À Cuba, le personnel s’est précipité pour ajouter des fleurs autour de la tonnelle, à la demande de la promise de Jean-François, et un bain chaud rempli de pétales de roses les attendait en préambule de la nuit de noces.


Si c’était à refaire, Chantal, la mariée des Bahamas, reproduirait texto son mariage. À une chose près : lorsqu’elle pense à sa robe remisée dans la penderie, cette fois, elle n’hésiterait pas à sauter à l’eau.


Juste pour les photos.


***
 

En vrac


Les exigences légales. Il faut penser tantôt à la traduction des papiers, tantôt aux prises de sang, comme c’est le cas pour le Mexique et le Panama. La destination la moins exigeante est Cuba puisqu’elle a une entente avec le Canada assouplissant les démarches. Les futurs mariés devront s’informer auprès du consulat du pays concerné ou d’une agence spécialisée pour connaître les particularités de chaque destination.


Les agents de voyages sont de précieux conseillers et font économiser du temps aux couples puisqu’ils connaissent les fournisseurs fiables à destination. Leurs forfaits de base commencent à plus ou moins 500 $. Ils peuvent planifier des voyages sur demande dans des pays plus singuliers comme le Costa Rica et la Colombie. Tous les types de mariage sont possibles : sportif, écotouristique, croisiériste.


On trouve des mariages à Cuba pour aussi peu que 800 $ par invité. Selon le goût des mariés et les destinations, les limites sont stratosphériques.


La robe, la fameuse robe. Les designers développent ce lucratif créneau avec des collections de robes élégantes pour les climats exotiques. Avec des tissus de mousseline et plus de voilures, elles sont légères et très élégantes. Et il paraît que le « massacre de la robe » dans la mer n’est pas un si grand carnage. Certaines mariées trouvent même que l’eau salée est un détergent très efficace…