Bénin - Remonter la côte des Esclaves

La Route des pêches est une splendide piste de sable jalonnée de hameaux de pêcheurs qui borde la mer sur 50 kilomètres depuis Cotonou.
Photo: Gary Lawrence La Route des pêches est une splendide piste de sable jalonnée de hameaux de pêcheurs qui borde la mer sur 50 kilomètres depuis Cotonou.

Berceau du vaudou, jadis siège de l’un des plus puissants royaumes d’Afrique et haut lieu de la traite négrière, le Bénin demeure étonnamment inconnu au bataillon des pays africains à voir en ce bas monde. Et pourtant, cette contrée francophone est l’une des plus fascinantes du continent noir sur le plan culturel. Compte rendu de pérégrinations sur la côte des Esclaves, et au-delà.

«Expliquez-moi, madame : vous êtes venue évangéliser qui, au juste ? Le Bénin n’est-il pas un pays ultracroyant a mari usque ad desertum ? »


« En vérité je vous le dis, monsieur : ils croient, mais pas aux bonnes choses ; le vaudou, ce n’est pas une religion… »


Il fallait voir la tête de mon guide Théodore, hébété par tant de bêtise, fulminant par tant de sottises instillées par cette bigote boulotte, à qui j’étais allé parler en reconnaissant l’accent bien de chez nous qui piquait sa langue épaisse.


J’imaginais maintenant Théodore trépanant d’aiguilles l’effigie de cette grenouille de bénitier, insistant sur la périphérie de son bec, question de le lui clouer. « Sauf que le cliché de la poupée vaudou n’est que du folklore né dans le Nouveau Monde », m’avait déjà prévenu Théodore.


C’est donc calmement — mais en serrant fermement les molaires pour ne pas mordre —que ce Béninois pur ébène a expliqué à la bondieusarde que, dans son pays, le vaudou était en odeur de sainteté et que cette religion comptait 50 millions d’adeptes dans le monde.


Le plus ironique, c’est que cinq minutes avant cette rencontre indésirable, Théodore s’était emporté en me montrant le monument du jubilé de l’an 2000, où les évangélistes européens sont représentés comme des sauveurs d’âme. Tout ça à environ 100 mètres de la Porte de non-retour, cet émouvant monument érigé par l’UNESCO pour souligner la déportation de millions d’esclaves. «“Hommage aux premiers messagers de la bonne nouvelle au Dahomey” », qu’ils ont écrit ! », de s’indigner une fois de plus Théodore, loin de jubiler devant ce monument.


Qu’on soit posté devant celui-ci ou devant la Porte de non-retour, on se trouve dans les deux cas sur cette même plage dorée et frangée de cocotiers qui semble trop édénique pour incarner l’enfer, surtout quand on vient de parcourir la bucolique Route des pêches, cette splendide piste de sable jalonnée de hameaux de pêcheurs qui borde la mer sur 50 kilomètres depuis Cotonou. Mais cette plage ferme bel et bien le large par où le mal est arrivé, par lequel sont reparties tant d’âmes écorchées vives et par où nombre de vies furent ravies.

 

Port d’embarquement


Au plus fort de quatre siècles d’esclavage, Ouidah formait l’un des principaux — sinon le principal — ports d’embarquement de la traite négrière en Afrique de l’Ouest. Enchaînés les uns aux autres, dégoulinant de sueur et d’hémoglobine, les esclaves arrivaient ici sur les rotules, après des jours de marche depuis leur lointaine région. « Ils étaient ensuite délestés de leurs fers puis embarqués sur les navires négriers, quand ils ne se jetaient pas à la mer pour périr noyés plutôt que d’affronter leur terrible sort », d’expliquer Théodore.


Avant d’arriver en râle sur le littoral, les pauvres bougres empruntaient ce qu’on appelle désormais la Route des esclaves, une piste poussiéreuse aujourd’hui hantée par les mânes et qui relie en quatre kilomètres le golfe de Guinée à l’odieux marché aux Esclaves. Celui-ci se tenait sur la place des Enchères, ou place Chacha, du surnom de l’un des pires esclavagistes de l’histoire du pays.


De son vrai nom Dom Francisco Felix da Souza, ce Brésilien d’origine surveillait les transactions du haut du balcon de sa demeure, qui dominait la place des Enchères. De nos jours, l’hideuse construction en béton qui flanque toujours cette place appartient à ses descendants qui, non contents de ne pas conspuer leur ancêtre, vont jusqu’à l’encenser chaque année, lors d’une grande réunion familiale. « Et il n’y a personne pour leur casser un carreau, de temps en temps ? », demandai-je à Théodore…


Si Chacha Ier, vice-roi de Ouidah, avait une telle mainmise sur le commerce des esclaves, c’est qu’il s’était attiré les bonnes grâces du roi Guézo, souverain de 1818 à 1858. Entre 1625 et 1900 - qui marque le début de l’occupation française -, les rois d’Abomey ont régné sur l’un des plus puissants empires de l’Afrique de l’Ouest. L’une des sources de leur richesse ? Le trafic de bétail humain, qu’ils capturaient à la pointe des fusils fournis par les négriers, auprès des tribus et royaumes rivaux.


Construits les uns aux côtés des autres, leurs palais — il n’en reste que deux intacts —sont maintenant inscrits sur la Liste du patrimoine de l’UNESCO. Mais hormis de ravissants bas-reliefs, un trône monté sur des crânes humains et quelques artefacts au musée, il y reste peu à voir, grâce aux bons soins des


Reste les histoires passionnantes de ce royaume, relatées par les guides, tandis qu’on arpente les cours immenses et poussiéreuses cerclées de murailles de latérite. Celle des Amazones par exemple, ce corps d’élite de 4000 femmes, formées au combat sous la reine Angbé pour la protéger de tous ceux qui voudraient la détrôner. Ou l’histoire de ces pêcheurs réfugiés sur le lac Nokoué, qui y ont bâti des maisons sur pilotis, fuyant les razzias de guerriers qui craignaient les plans d’eau comme la peste, aucun ne sachant nager…


La vie sur les îlots


Plusieurs siècles plus tard, 27 000 descendants de ces survivants vivent dans la cité lacustre de Ganvié, l’un des lieux les plus inoubliables du Bénin. La plupart d’entre eux habitent des bicoques qui semblent en équilibre sur des échasses émergeant des eaux, aucune n’étant reliée par voie terrestre au continent. Tout le monde s’y déplace en pirogue à rame ou à moteur, glissant sur ces chemins liquides qui relient les modestes maisonnettes au marché flottant, au centre communautaire, à l’église ou à la mosquée, construits en dur sur des îlots.


À l’autre bout du lac Nokoué, quand celui-ci se fait lagune, l’histoire de Porto-Novo demeure elle aussi liée à celle des esclaves. La capitale du Bénin, aussi élégante que décatie, s’est notamment développée lorsque l’esclavage fut progressivement aboli, au xixe siècle.


Nombre d’affranchis rentrés au pays ont alors pimenté la ville de la culture des lieux où on les avait asservis, le Brésil, ce qu’on ne manque pas de noter en arpentant certains quartiers ou en admirant l’incroyable grande mosquée de la ville, une église catholique convertie qui aurait pu avoir été érigée à Salvador de Bahia.


C’est également dans une splendide demeure afro-brésilienne de Porto-Novo que loge le musée da Silva des arts et cultures afro-brésiliens. Si on peut y voir une fresque dépeignant la cale d’un navire négrier, on y apprend aussi que certains affranchis rentrés au Bénin y sont devenus à leur tour… esclavagistes.


Entre autres choses, on y dégote quelques exemplaires du Petit Journal, qui relatait les « moments forts » de la colonisation, comme « l’héroïsme » des troupes françaises face aux « vilains sauvages », ces âmes perdues sauvées par les missionnaires au xixe siècle… et qu’une nouvelle génération de messagers de la bonne nouvelle tente aujourd’hui d’imiter.


Toujours enchaînés à leurs certitudes, toujours esclaves de leurs dogmes.


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Collaborateur du Devoir


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Bien peu malin qui craint le Bénin


Long d’environ 700 kilomètres, enclavé entre des voisins plus ou moins trublions (le Niger et le Nigeria), et d’autres plus stables (le Togo et le Burkina Faso), le Bénin fait bonne figure, sur le continent noir en général et en Afrique de l’Ouest en particulier. Indépendant depuis 1960, marxiste-léniniste (!) de 1972 à 1989, quasi dictatorial par la suite, le climat politique y est aujourd’hui stable et la criminalité, à peu près recluse dans certains quartiers chauds de Cotonou l’enfumée, plus grande ville du pays. Même si rien n’y est démocratiquement parfait, une certaine liberté d’expression et de presse y prévaut — non sans prix —, et les seules frictions qui s’y produisent ne sont pas religieuses, mais ethniques, entre les ethnies et tribus du Nord et du Sud — qui n’ont rien en commun et qui ne cohabitent sur le même territoire national qu’en raison des séparations factices opérées par les anciennes puissances coloniales. Le Bénin compte environ neuf millions d’habitants séparés en une quarantaine d’ethnies, à commencer par les Fons (40 %), les Yoroubas (12 %), les Baribas (9 %), les Betamaribés (ou Sombas, 8 %) et les Peuhls (6 %).

 

En vrac


Transport. De Montréal, le meilleur moyen de gagner le Bénin est de passer par Air France, qui dessert Cotonou plusieurs fois par semaine via Paris. Durée totale du vol : environ 12 heures. www.airfrance.ca


Saisons. La meilleure période pour visiter le sud du Bénin s’étend de novembre à mars. Deux saisons des pluies y ont cours : d’avril à la mi-juillet et de la mi-septembre à la fin d’octobre.


Formalités. Visa et preuve de vaccination contre la fièvre jaune sont obligatoires, à se procurer avant de partir. www.benin.ca


Explorations. Tous les sites mentionnés dans cet article sont répartis dans le sud du pays et peuvent être vus en une semaine, en voiture ou en moto. L’agence montréalaise Uniktour (www.uniktour.com) propose un circuit organisé de deux semaines au Bénin, mais aussi des séjours sur mesure, notamment en collaboration avec le voyagiste réceptif TIA voyages, basé à Cotonou (tiavoyages@gmail.com). Celui-ci offre une foule de périples pour toutes les bourses, alors que son entreprise-soeur Double Sens propose des voyages solidaires et équitables (www.doublesens.fr).


Hébergement. Difficile de trouver des hôtels dignes de ce nom au Bénin. Parmi les bons plans et bons rapports qualité-prix, soulignons le Sea View Hotel (www.benin-seaviewhotel.com), à trois minutes et quart de l’aéroport de Cotonou (apportez vos bouchons), l’Awalé de Grand-Popo, magnifiquement situé en bord de mer et à l’ombre des palmiers (www.hotel-benin-awaleplage.com), et l’Auberge d’Abomey, qui loge dans une ancienne propriété coloniale (www.hotels-benin.com/auberge/ABOMEY). Quant aux sympathiques cases rustiques du Zion, elles dominent le lac Ahémé dans un cadre inspirant, à Houedjro, à 25 kilomètres au nord de Ouidah (http://ziondreamland.cfun.fr/).


Les guides Lonely Planet (en français) et le Guide du Routard (plus complet) publient tous deux un ouvrage sur l’Afrique de l’Ouest, incluant le Bénin. À lire aussi : Le vice-roi de Ouidah, par Bruce Chatwin, basé sur la vie de Chacha da Souza et dont Werner Herzog a tiré un film, Cobra Verde, mettant en vedette nul autre que son ennemi intime, Klaus Kinski.


Pour information : www.benin-tourisme.com, www.gouv.bj et www.beninensis.net


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Ce reportage a été réalisé grâce à Air France, à Uniktour, à TIA et à Double Sens.