Tourisme – Detroit à bout de bras

Le Projet Heidelberg est devenu une sorte de musée en plein air au fil des années, construit au cœur d’un quartier dévasté de Detroit. Initié par Tyree Guyton, le projet montre l’impact que chacun peut avoir sur son milieu de vie.
Photo: Émilie Folie-Boivin Le Projet Heidelberg est devenu une sorte de musée en plein air au fil des années, construit au cœur d’un quartier dévasté de Detroit. Initié par Tyree Guyton, le projet montre l’impact que chacun peut avoir sur son milieu de vie.

La publicité de Chrysler diffusée à la mi-temps du dernier Super Bowl était puissante, et pas seulement à cause de la voix râpeuse de Clint Eastwood qui prenait aux tripes. Cette seule phrase : « […] That’s what we do : we find a way through tough times, and if we can’t find a way, then we make one » résumait l’essence même de Detroit. La ville a presque tout perdu, sauf son optimisme. Les temps sont encore durs, mais elle se tient debout, avec fierté. Car quelque chose de magnifique s’y trame. Les gens reviennent. Ouep. Le moteur de Detroit est loin d’être étouffé. Il tourne toujours.

La veille du Super Bowl, j’ai fait connaissance avec Nancy et son amie Alice dans la minifourgonnette d’Inside Detroit, qui offre des visites guidées et éducatives de la ville de l’automobile. Nancy n’en était pas à sa première virée avec l’organisme, car chaque fois qu’elle reçoit un visiteur, elle sort de sa banlieue pour lui faire découvrir sa ville natale. C’est en quelque sorte sa bonne action. « Les Blancs qui ont habité ici et qui sont partis vivre dans les banlieues avoisinantes évitent Detroit. Ils en ont peur », avoue-t-elle. Chaque fois, ils s’étonnent de ce qu’elle a dans le coffre.

Il faut reconnaître que Detroit alimente sa mauvaise presse ; son statut de capitale du meurtre lui colle toujours au pare-chocs même si le taux de criminalité a dégringolé dans la dernière décennie. Une situation qui a même fait dire à Stanley Christmas, candidat à la mairie en 2009 : « Ce n’est pas que je veuille être sarcastique, c’est seulement qu’il ne reste personne à tuer. »


En 1950, Detroit comptait plus de deux millions de résidants ; la population a diminué à moins de 715 000 en 2010. L’exil vers les banlieues a été stimulé par plusieurs causes : les manifestations de 1967, le déménagement des usines d’automobiles dans des contrées plus lucratives pour le « Big Three » (Chrysler, Ford et General Motors), pour ne nommer qu’elles. Et la violence.


Pourtant, la cité renaît. Qui sait, sa devise, « We hope for better things, it will rise from the ashes » - apparue en 1805 après le grand incendie qui l’a rasée -, est peut-être prophétique. Le magazine Forbes rapporte même qu’elle se classe dans les premiers rangs des villes américaines les plus en vogue auprès des jeunes travailleurs. Une génération de « doers » (entrepreneurs et pionniers) voit en « Motor City » une nouvelle terre à défricher. Pour eux, Detroit n’est plus synonyme de fin et de déchéance, mais d’espoir et de nouveau départ.


Un nouveau commerce émerge


« Tu en connais beaucoup, toi, des endroits où tu peux t’acheter une maison centenaire de deux étages à 24 ans ? », me lance Andy, derrière le comptoir de Nest, une élégante boutique d’accessoires de maison. Pour le prix d’une Ford Fiesta neuve, en plus.


Ce séduisant incitatif attire aussi les petits commerçants. Ceux-ci ont d’ailleurs le champ libre, car les chaînes de la trempe d’H M et de Wal-Mart préfèrent les rassurantes banlieues, mais puisqu’on sait qu’ils finissent par s’installer lorsque les PME ont défriché, ce n’est qu’une question de temps avant qu’ils considèrent l’idée de s’installer sur le bord de la rivière Detroit, juste en face de Windsor, sa voisine canadienne. D’ailleurs, les bio-bohèmes bénissent déjà l’arrivée prochaine du Whole Food, prévue dans le quartier Midtown. Et ça continue de pousser autour de ce quartier universitaire, nouvelle enclave embourgeoisée.


Nest niche à côté de sa soeur, City Bird, vitrine des créateurs locaux dans le Cass Corridor, un secteur en pleine revitalisation, davantage réputé pour ses squats de toxicos que ses lofts. Quelques rues plus au nord, Goodwell, petite épicerie bio, voisine les vêtements de Flo, la librairie un brin nouvel-âge Source Bookseller (où l’on peut aussi suivre un cours de yoga le week-end), ainsi que la boulangerie Avalon, qui sert le pain et les biscuits les plus savoureux du Detroit métropolitain.


Très fréquenté par les jeunes, à cause de la Wayne State University, le Midtown est aussi l’un des rares secteurs où les intrépides pourront passer d’un endroit à l’autre en marchant. Car tout y est à une relative proximité ; les bars et les salles de spectacles (Majestic, Cass Café, Bronx Bar), les musées (le fameux Detroit Institute of Art, le Museum of Contemporary Art Detroit et les galeries du WSU longeant Woodward), les cafés comme Fourteen et les librairies. À ce sujet, préférez la fine sélection indie du Leopold à celle de Barnes Nobles, cette boutique de cotons ouatés et de couvertures d’e-book.


Jamais sans ma voiture

On n’y échappe pas, l’automobile est le symbole de Detroit ; ses attractions sont si excentrées qu’il faut une voiture pour s’y rendre. Inutile de songer à s’y rendre en autobus (surtout si une correspondance est nécessaire), car le service de transport en commun à Detroit est l’antonyme de la fiabilité - régimes draconiens d’une ville au bord de la banqueroute obligent. Pendant les trois semaines de mon séjour à Detroit, j’ai redoublé de créativité pour me déplacer dans une ville pédestrement mésadaptée. La cylindrée fait partie du contrat social.


C’est elle qui permet de voir ce que devient le quartier historique de Corktown, près de la Michigan Central Station - sublime gare de trains inspirée des thermes romains, abandonnée en 1988, aujourd’hui devenue l’équivalent du Colisée pour Detroit.


Le resto Slows Bar BQ, ouvert il y a plus de six ans, a transformé cet espace du Michigan Boulevard, bien que la revitalisation des alentours ne soit pas uniquement le fait de ses assiettes musclées, de son fondant pulled-pork, de ses sauces maison ou de son mmmm mac cheese. En fait, le resto est entouré du comptoir à cocktails Sugar Bar et de l’Astro Coffee, repère des pigistes et puits de ravitaillement des étudiants.


Je ne sais pas si c’est l’effet de leur mokaccino, mais en versant de l’eau de leurs verres d’inspiration jarre de conserve Mason, j’ai relié les points. À l’entrée du café, je retrouvais les magazines Dwell, Wired et les livres de gastronomie vendus chez Leopold, tandis que j’avais vu les mêmes verres sur les étagères de Nest. Toujours derrière son comptoir, Andy valide mon hypothèse. « Nous, quand on organise des soirées, la Motor City Brewing nous donne des rabais sur sa bière ; on fait la même chose avec nos produits. C’est comme ça, à Detroit. »


Le pouvoir du nombre, même petit. Ils ne font pas de compétition, ils s’entraident. Le commerce est le fondement d’une ville. Lorsqu’on perd les commerces, on perd la ville. Pourtant, Detroit est encore là.


***


La minifourgonnette d’Inside Detroit s’est arrêtée, sur Belle Isle, le Central Park de Detroit, où les habitants viennent manger un coney (l’équivalent du hot-dog Michigan) dans leur bagnole cabossée en plein coeur de janvier. Si ce n’était le vil courant de la rivière Detroit, les gens pourraient se rendre à Windsor, en terre ontarienne, à quelques mètres à la nage seulement.


Ce jour-là, veille du Super Bowl, l’Aquarium de Belle Isle ouvrait exceptionnellement ses portes, pour une journée seulement. Victime des coupes à blanc, il a fermé ses portes en 2005, faute d’argent pour restaurer son toit. Le musée pour enfants et le musée des sciences ont connu le même sort. Cinq semaines avant l’ouverture, des bénévoles de la communauté ont récuré les bassins, poli les planchers, remis une douzaine de spécimens dans les bassins pour cette seule journée d’ouverture. Cinq semaines.


La journée fut un succès ; la file devant l’Aquarium était si dense que nous avons dû rebrousser chemin.


Lorsque ses commerces disparaissent, une ville s’éteint. Même chose lorsque la population perd espoir de changer leur destinée.


Les « doers », les bénévoles, la communauté. Ce sont eux qui font rugir Detroit.


À découvrir

Le Projet Heidelberg donne l’impression d’entrer dans le jardin du chapelier fou d’Alice au pays des merveilles ; une maison est ornée de peluches, certaines sont mouchetées de peinture, un fouillis de meubles trouvés sur le bord du chemin est artistiquement coordonné. C’est pour améliorer la qualité vie des habitants de ce bout de rue dévasté que l’artiste Tyree Guyton a planché sur la revitalisation par l’art. Le canevas de sa création à grande échelle prend de plus en plus d’ampleur depuis 26 ans et son oeuvre porte ses fruits. Le musée d’art en plein air attire les curieux, une présence qui sécurise les résidants, les jeunes du voisinage s’approprient le projet. Voilà un précieux enseignement qui leur montre l’impact que chacun peut avoir sur son milieu de vie. heidelberg.org


En vrac


Detroit est à une douzaine d’heures de voiture de Montréal. On s’y rend aussi en avion ou en train; Via Rail, s’arrête à Windsor, ville voisine. Une fois à destination, on se déplace en taxi ou en automobile.


Dormir chez l’habitant bonifie le voyage et la découverte de Detroit. Plusieurs rencontres exceptionnelles peuvent être faites sur Airbnb et Couch Surfing. Il y a aussi l’Hostel Detroit dans Corktown, exploité par des « doers ». hosteldetroit.com


Consulter le Detroit Metro Times (metrotimes.com) et le Read Detroit Weekly (realdetroitweekly.com) pour s’informer des activités locales, des événements-bénéfices, des concerts de la ville du rock et d’autres pubs crawl.


Un conseil : achetez local, des souvenirs chez Inside Detroit ou dans les boutiques Pure Detroit (www.puredetroit.com). Essayez le cocktail Detroit Brown du café d’Mongo’s Speakeasy (cafedmongos.com/), ouvert un ou deux soirs par semaine. Le personnel y est très chaleureux, tout comme cet antre inspiré du temps de la Prohibition. Le Grand Trunk Pub, dans le centre-ville, près du Campus Martius, propose une centaine de bières de microbrasseries du Michigan, qu’on peut emporter chez soi. grandtrunkpub.com


S’informer auprès d’Inside Detroit. Ses bureaux sont situés rue Woodward, dans le centre-ville, et son équipe, jeune et dynamique, prodigue d’excellents conseils. insidedetroit.org/