Inde - Les petits sans-abri de Delhi

Tariq Aziz, un ancien enfant de la rue, fait découvrir aux touristes l’univers des petits sans-abri de Delhi.<br />
Photo: Carolyne Parent Tariq Aziz, un ancien enfant de la rue, fait découvrir aux touristes l’univers des petits sans-abri de Delhi.

Delhi — Ils s'appellent Rahul, Anil, Sandeep. Ils ont 7 ans, 10 ans, 15 ans. Sales et déguenillés, ils errent seuls ou en bandes. Selon les estimations officielles, de 400 000 à 500 000 gamins sans abri vagabondent dans les rues de la mégapole indienne. Pour survivre, ils mendient.

Certains cirent des chaussures, vendent des fleurs, du thé, ou s'improvisent kabari-wallahs, c'est-à-dire qu'ils glanent des matières recyclables pour les vendre à des intermédiaires. D'autres sont recrutés par des gangs criminels ou des réseaux de prostitution dès leur descente du train qui les a menés à Delhi.

«Leur histoire, c'est aussi un peu la mienne, dit Tariq Aziz. Ils ont fui leur village et, la plupart du temps, un milieu familial violent. Moi, mon père me battait. À 12 ans, j'en ai eu assez et j'ai pris un train pour Delhi.» Mais, contrairement à Rahul, à Anil et à bien d'autres, le jeune homme qui a aujourd'hui 18 ans a eu de la chance: rapidement, il a été pris en charge par le Salaam Baalak Trust (SBT), une organisation au service des enfants de la rue pour laquelle il travaille maintenant comme guide touristique.

Salaam Baalak... Ça sonne un peu comme Salaam Bombay!, non? À juste titre! Dans la foulée du succès de ce film qui révéla au monde, en 1988, la misère de ces enfants, la réalisatrice Mira Nair et sa mère, Praveen Nair, une travailleuse sociale, ont fondé à Mumbai (nouveau nom de Bombay) le SBT avec une partie des recettes du long métrage. Ayant depuis élargi son rayon d'action, l'ONG intervient aussi à Delhi et à Bhubaneshwar, dans l'État de l'Orissa. Chaque année, elle vient en aide à environ 5000 jeunes qui ont quitté, volontairement ou non, leur foyer.

Histoire de lever le voile sur cette réalité sociale et de s'assurer au passage d'une source complémentaire de financement, l'ONG a créé un parcours sur les pas de ces enfants, guidé par d'anciens jeunes de la rue. En ce matin de février, nous sommes une quinzaine d'étrangers à suivre Tariq dans les ruelles de Paharganj, un des quartiers les plus mal famés de la capitale, situé aux abords de la gare ferroviaire de New Delhi, un des dortoirs de fortune des enfants.

Objectif: retourner à la maison

Pendant deux heures, Tariq nous parlera de son ancienne vie et du quotidien des petits sans-abri, majoritairement des garçons, «qui rêvent tous de devenir des stars de Bollywood». Il raconte l'argent durement gagné, que les enfants dépensent non pas tant pour se nourrir (les temples de la ville leur donnent à manger) que pour acheter la colle qu'inhalent plusieurs d'entre eux.

Il témoigne de l'incessante partie de cache-cache à laquelle ils se livrent avec les policiers, qui les traquent et les brutalisent. «Pour leur échapper, j'allais au cinéma», dit-il. Parce qu'il donne plus à comprendre qu'à voir, le parcours ne sombre pas dans le poorism (un mot-valise formé de poor et de voyeurism), cette nouvelle — et détestable — tendance touristique qui tire profit de la misère humaine en l'offrant en spectacle.

En cours de route, nous nous arrêtons dans un des 11 points de contact du SBT disséminés dans la ville. Ce sont des locaux où les enfants peuvent recevoir des soins médicaux, se reposer, regarder la télé, jouer, bref, prendre temporairement congé de la rue. La dernière halte est un centre d'hébergement. L'ONG en compte cinq à Delhi, où 300 garçons et 100 filles âgés de 7 à 18 ans logent à long terme et reçoivent une instruction de base qui leur permettra de trouver éventuellement du travail.

«Notre objectif premier est bien sûr de renvoyer les enfants chez eux, explique Kiran Jyoti, directrice du centre que nous visitons. Mais pour cela, encore faut-il que les enfants s'identifient, ce qu'ils refusent souvent de faire, et s'ils acceptent, encore faut-il que leur environnement familial soit sain, ce dont nous devons nous assurer.»

Pour les filles, par contre, un retour à la maison est impossible, même si elles le souhaitaient. «Elles sont stigmatisées par leur fugue et leurs familles n'en veulent tout simplement plus. Nous devons donc leur donner les moyens de devenir autonomes», dit Mme Jyoti.

Plus qu'un toit, plus que des soins, c'est une enfance que le SBT redonne aux Rahul, Anil et compagnie. De la dignité, de l'espoir et la capacité de rêver, aussi. Prenez Tariq: il étudie l'informatique. «Un jour, je serai programmeur», dit-il avec aplomb. Et on le lui souhaite de tout coeur.

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Collaboratrice du Devoir