Une région plurielle

Le GR20 (Sentier de grande randonnée no 20), c’est 200 kilomètres de sentiers de randonnée à travers la montagne et le parc naturel régional, partant de Calenzana, près de Calvi, pour aboutir à Conca, près de Porto-Vecchio. Photo de droite: des skieurs marchent dans la neige, à la station de Ghisoni (Haute-Corse), l’une des rares en France où il est possible de skier avec la mer en ligne de mire.<br />
Photo: Source: Hervé Le Gac Atout France Le GR20 (Sentier de grande randonnée no 20), c’est 200 kilomètres de sentiers de randonnée à travers la montagne et le parc naturel régional, partant de Calenzana, près de Calvi, pour aboutir à Conca, près de Porto-Vecchio. Photo de droite: des skieurs marchent dans la neige, à la station de Ghisoni (Haute-Corse), l’une des rares en France où il est possible de skier avec la mer en ligne de mire.

On a l'habitude de parler de la Corse au singulier de l'été. Mais la Corse est plurielle. Aussi bien au niveau de ses reliefs que de ses saisons. Maritime, oui, montagnarde, surtout. Le Corse n'est pas marin, il est berger. Et l'hiver, les neiges flottent au-dessus de la Grande Bleue.

Tout de suite un souvenir... J'avais 10 ans, ou un peu plus. Je passais les fêtes de fin d'année en Corse, à Bonifacio. Mon paternel me faisait le cadeau d'aller pêcher en mer. Une chaloupe minuscule.

C'était un 4 janvier. Les vagues étaient un peu fougueuses, comme celles que je fracassais dans mes rêves locaux.

Chaque fois que j'étais en vacances dans un lieu maritime, je devenais pirate l'espace de plusieurs nuits. Pas celui des Caraïbes, embijouté à l'excès et frappant le manant ou le seigneur à tour de rames.

Non, j'étais un pirate des crabes, des coquillages, des algues, des rochers et des vagues. Je leur ordonnais de lâcher prise, de courir selon mes humeurs.

Aux crabes qui me faisaient la nique sous les roches, je soumettais un plan d'évacuation assez digne pour eux. Pour les algues, je voulais une jeune princesse non sirène qui s'en vêtît le moment venu.

Je trouvais les étoiles de mer très caractérielles... Ma nuit avait été longue.

Dans cette journée du 4 janvier, je me suis baigné. Mon père a plongé tel un capitaine intrépide et ma mère attendait dans la chaloupe, en souriant.

Quand on est revenus au port, on avait une étoile de mer toute recroquevillée, deux oursins aux fines pointes, un crabe couvert de miniberniques.

Il faisait une vingtaine de degrés.

Et mon père d'ajouter: «Si on se faisait une bataille de boules de neige!» Comme le paternel était un conteur infatigable... On l'a suivi pour savoir la fin. On est montés dans sa vieille Simca, qui ne connaissait que les quais de la Seine, et on est montés jusqu'au col de Bavella.

Là, il y avait de petits flocons de neige qui s'espaçaient à travers les sapins. Pas de la grosse neige, mais assez pour glisser entre les pinèdes.

L'hiver en Corse, c'est se faire le GR20 d'un bout de mer à l'autre. Dans la montagne, les bergers sont redescendus avec leurs bêtes dans les vallées, mais certaines masures de berger ont la clé sur la porte...

Il suffit de rentrer et de faire un feu. Pour se coucher, on improvise.

Si certains pensent que la Corse du maquis est une aventure en été, les lacs en hauteur et les cimes abruptes en sont de vraies également en hiver.

Ne pas se risquer à l'improviste — des cartes sont disponibles — mais aussi se joindre à un groupe de grimpette restent des possibilités sérieuses pour ce genre de randonnée ou d'escalade.

Poses de rêve en hiver

J'ai une amie à Ajaccio, Marie Folacci, qui est devenue, l'espace de quelques années, une véritable Colomba des pentes escarpées, aussi bien en été qu'en hiver.

En fait, je la compare à un bouquetin toutes saisons (pas pour le physique, mais pour la grimpette).

L'ayant rejointe au téléphone cette semaine, je lui ai demandé ses poses de rêve en hiver: «Pour les lieux rêvés en hiver, toute la dorsale (plus de 117 sommets qui culminent à plus de 2000 mètres) est attractive: le massif du Renoso, celui de la Paglia Orba à 2540 mètres (notre montagne mythique que nous prévoyons gravir cet hiver en crampons et piolets), au départ du col de Vizzavona, le plateau d'Ese (station de ski alpin)... Il nous manque une seule chose cette semaine: la neige... Hiver doux, on peut manger à la plage tous les jours...»

Qu'est-ce que tu fais la semaine prochaine? «Demain, nous partons pour Asco Haute-Corse (proche du Cinto, point culminant du rocher) dans un bel hôtel de montagne, nous sommes 21, je pense que cela va être le fun.»

C'est marrant, les Corses, quand ils se déplacent en haute montagne, ils sont 21. C'est sans doute pour cela que le peuple est si fort. Par mesure d'allégresse, ils sont 21. Pas moins par mesure de tristesse. C'est aussi cela, l'insularité.

Ne jamais oublier les Mazzeri


Dans les montagnes, dans les campagnes, la légende des mazzeri est très vivante. C'est dans le village de Carcheto que j'ai failli rencontrer un mazzeru.

En descendant le village jusqu'à son contrebas, on tombe par hasard sur une source qui fabrique depuis des siècles une petite étendue d'eau propice au rafraîchissement en toutes saisons.

Les animaux viennent prendre quelques gorgées de cette eau si pure, tout en commentant les nouvelles de la journée et de la nuit; une sorte de gazette locale avec bulletin météo et faits divers. De grosses roches en granite forment des sortes d'abris. C'est souvent là que je viens lire, adossé à ces fauteuils de pierre. Quand le soleil se couche et laisse se dessiner les silhouettes de la chapelle, de l'église et des enfilades de tours que forme le village, je me recroqueville en attendant le mazzeru...

C'est de nuit qu'on a une chance de l'apercevoir. Il est facile à reconnaître. Il se déplace à pied et se blottit à un croisement au bord d'une rivière, d'une source ou d'un marécage. Il attend quelques minutes. Pour le passage d'un animal sauvage ou domestique. Le plus souvent, c'est un sanglier qui vient faire son tour. Le mazzeru se jette alors sur l'animal, le tue et le retourne sur le dos. Alors apparaît, à travers le groin de la bête, le visage d'un ou d'une villageoise. À partir de ce moment fatidique, l'habitant ainsi aperçu a de trois jours à un an à vivre. Et le mazzeru ne se trompe jamais...

Il n'est pas sorcier ou exorciste. C'est un homme ou une femme (mazzera) qui a hérité de ce pouvoir bien malgré lui. Cela s'est passé lors de son baptême, quand les parrain et marraine de l'occasion ont récité leur credo. Une erreur s'est glissée dans leur interprétation des phrases sacrées et l'enfant est devenu mazzeru. Il saura qu'il est devenu berger des âmes ou chasseur des morts lors de ses rêves. Là où il part à la chasse et qu'il devine la mort de quelqu'un qu'il connaît. En tuant l'animal, il tue son double.

Il est accompagné d'une armée d'ombres qui forment un cortège cagoulé. Ce sont les défunts locaux d'hier et de jadis. Parfois, quelques bêtes se joignent à la procession, pour en savoir plus sur ce qui les attend.

Au pied de cette source, j'ai passé des nuits à guetter. Des cochons sauvages et des sangliers sont venus s'abreuver quand la pleine lune venait éclairer leurs désirs aquatiques. J'ai bien entendu et j'ai remarqué quelques ombres, des silhouettes qui disparaissaient lorsque je dressais la tête.

Cela fait plus de 20 ans que je les cherche, les mazzeri.

À lire

Le berger des morts, de Jean-Claude Rogliano, chez Belfond, pour les mazzeri, et son dernier ouvrage, Justice en Corse, chez Stock, une histoire incroyable où la justice locale est prise en défaut, mais c'est son histoire. Notre conteur mène un autre combat, contre une des atteintes à la démocratie. Un combat de fidélité à la vérité.

Contes et légendes de Corse, de Jean-Claude et Agnès Roglianol, chez France-Empire.

Corse, île de granite, de Dorothy Carrington, chez Arthaud.

Mazzeri, fizioni, signadori..., de Dorothy Carrington, Éd. Alain Piazzola.

Le guide de la Corse mystérieuse, aux Éditions Tchou.

La mazzera, d'André-Jean Bonelli, chez Anima Corsa.

Le mazzérisme et le folklore magique de la Corse, de Roccu Multedo, chez Bélisane.

Le moulin du chat sorcier et autres contes, légendes, fables du peuple corse, de Fabienne Maestracci, chez Albiana.

Se procurer le Guide des artisans d'art (couteliers, vanniers de châtaigne, souffleurs de verre, céramistes, pipiers, luthiers, bijoux, boîtes à musique, jouets en bois) en donation dans tous les bons centres de tourisme local.

Le GR20: 200 kilomètres de sentiers de randonnée à travers la montagne et le parc naturel régional, partant de Calenzana, près de Calvi, pour aboutir à Conca, près de Porto Vecchio. Bergeries, gîtes d'étape sont sur un parcours difficile qui prend à peu près 20 jours en été, si vous ne rencontrez pas de mazzeri. http://www.corsica.net/corsica/fr/sejours/rando.

Agence de tourisme de la Corse: http://www.visit-corsica.com.

Maison de la France: www.franceguide.com.

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Collaborateur du Devoir