Mumbai, mégapole des extrêmes

La Porte de l’Inde, érigée par les Britanniques face à la mer d’Arabie.<br />
Photo: Gary Lawrence La Porte de l’Inde, érigée par les Britanniques face à la mer d’Arabie.

Fascinante mais parfois étouffante. Trépidante mais tempérée par une douce torpeur tropicale. Colossale et infernale à l'heure de pointe, mais si affable dès qu'on s'y pointe. En un mot comme en cent, Mumbai n'en est pas à une contradiction près. Et c'est là que réside une partie de l'attrait de cette mégapole qui croit et qui croît.

Mumbai — Au pied de la dantesque High Court aux allures de manoir hanté flanqué de palmiers, à deux pas de la tour Rajabai de l'Université de Mumbai, un groupe d'une dizaine d'hommes s'affairent, accroupis, sur le vaste terrain de cricket du Maidan Oval.

«Ils sont en train de tondre la pelouse à la main, explique Roshani Kerawalla, guide mumbaite. Gandhi disait que la machine ne devrait jamais remplacer l'homme et que tout le monde devrait toujours pouvoir travailler.» Et du boulot, il y en a à Mumbai, capitale économique et financière d'un pays en plein essor, comme en font foi ces immeubles qui champignonnent, comme en témoigne ce taux de progression qui grimpe au triple galop.

Ce n'est pas d'hier qu'on met le cap sur la capitale de l'État du Maharashtra, une ville qui s'est bâtie sur le commerce et la négoce après que la Compagnie des Indes orientales en eut fait un port marchand en 1665. Mais depuis que l'Inde connaît une déflagration de croissance, on y afflue davantage, que ce soit pour combler la vacuité de sa panse ou tenter de faire florès, dans cette cité qui symbolise le rêve indien de la réussite.

Pourtant, le rêve n'est pas accessible à tous. Des familles entières s'y usent l'arrière-train sur des trottoirs devenus crottoirs tandis que d'autres, bien nanties, leur passent sous le nez en leur souhaitant meilleure chance la prochaine foi, celle de la réincarnation, en route vers les centres commerciaux huppés de Lower Parel.

Quartier général des jet-setters, haut lieu des bars les plus courus et des tables les plus chics du pays, Mumbai accuse aussi un revenu annuel moyen de 1000 $. Et bien qu'elle ait vu s'élever la résidence privée la plus coûteuse du monde — une hideuse tour de béton d'un milliard de dollars (!) —, on la connaît également pour Dharavi, le plus vaste bidonville d'Asie où vivotent plus d'un million d'âmes.

Si Mumbai stimule autant la fibre de l'espoir, c'est peut-être un peu parce que c'est ici qu'a eu lieu le premier Congrès national indien, en 1885, et que Gandhi y a entamé sa campagne de désobéissance civile qui mènerait à l'indépendance du pays, comme le rappelle le Mani Bhavan, petit musée consacré au Mahatma. «Et c'est par la Porte de l'Inde, érigée par les Britanniques face à la mer d'Arabie, que le dernier soldat de Sa Majesté a quitté le pays en 1948», explique Roshani Kerawalla.

Aujourd'hui, l'esplanade entourant ce splendide arc de triomphe et de basalte est l'un des lieux de rassemblement populaire préférés de Mumbai. Beau temps, mauvais temps, des centaines de Mumbaites y flânent, les unes drapées dans leurs saris multicolores, les autres nourrissant les pigeons ou se gavant d'illusions, abordant les inconnus pour se faire croquer le portrait avant de croquer le leur. «Sir, picture of me please!» Malgré son gigantisme et ses 20 millions d'âmes, Mumbai sait se faire affable et mettre prestement à l'aise le voyageur de passage.

Une autre bonne façon d'entrer en contact avec le Mumbaite consiste à se balader dans les hauts lieux touristiques de la ville, sur Colaba Causeway, dans le capharnaüm de Crawford Market ou près des studios de Bollywood (de «Bombay» et «Hollywood»), et à attendre d'être repéré. Car depuis quelques années, la capitale mondiale de l'industrie cinématographique embauche de plus en plus d'étrangers de passage, question de pimenter un brin la figuration dans les quelque 900 films ou les dizaines de téléséries tournés ici annuellement.

En fait, cette industrie fait surtout vivre des millions d'Indiens, directement et indirectement, en plus de faire naître les tendances: Bollywood a fait de Mumbai le chef-lieu de la mode en Inde, tout en contribuant à l'élever au rang de capitale culturelle du pays.

L'art indien contemporain a d'ailleurs connu un impressionnant essor ces dernières années. À un point tel que la maison locale d'enchères Saffronart vend désormais en ligne davantage d'oeuvres que Sotheby's et Christie's. Ce qui n'enlève rien à l'art indien qu'on glane dans le quartier de Khala Goda, qui enfile galeries sur musées, dont le splendide Chhatrapati Shivaji Maharaj Vastu Sangrahalaya (ex-Prince of Wales Museum), sorte de Taj Mahal brunâtre à la coupole efflorescente.

Du reste, ce quartier et celui du Fort, limitrophe, forment un ravissant musée à ciel ouvert d'architecture coloniale mâtinée d'influences diverses, de l'ancien Old Sailor's Home devenu siège de la police du Maharashtra, jusqu'à l'incroyable Chhatrapati Shivangi Terminus (la gare Victoria), une gare Saint-Pancras de Londres passée à la moulinette indomusulmane. Le tout étant pimenté de vendeurs de chiques de bétel, de dabba-wallahs (livreurs) à cheval sur leurs vélos chargés de tambouille chaude, d'innombrables autorickshaws et de toute une faune de bosseurs à la petite semaine qui se fraient un chemin à travers le tohu-bohu quotidien.

Quant à la longue promenade qui borde la mer d'Oman, Marine Drive, elle est jalonnée d'immeubles Art déco qui continuent de se faire délaver par les embruns, tandis que les amoureux se la roucoulent douce face au couchant, avant d'aller croquer un bhelpuri (beignet farci) sur Chowpatty Beach ou d'y jeter leur gourme à l'abri des regards parentaux.

Ville ouverte, sensible, sensuelle et sensée face à l'effervescence de sa créativité, Mumbai forme aussi la cité la plus cosmopolite du pays, le creuset où se réunissent tous les courants religieux indiens, sans qu'ils s'y amalgament. Sur Malabar Hill, quartier le plus huppé de la ville, la quiétude de la Banganga Tank, bassin sacré entouré de temples, tranche avec le tumulte environnant. Mais c'est aussi au sommet de cette colline que trônent les étranges dakhma, ou tours du silence, où sont livrés aux vautours (et aux fours solaires) les restes des Parsis, ce peuple zoroastrien originaire d'Iran qui a jadis fui les persécutions musulmanes.

Le plus célèbre des Parsis de Mumbai, Jamsetji Nusserwanji Tata, est aussi celui à qui l'on doit une des icônes de la ville, le Taj Mahal Palace, qui jouxte la Porte de l'Inde. On raconte que c'est par boutade, après s'être fait rembarrer dans un hôtel européen parce qu'il était Indien, que le père de l'industrie indienne a érigé cet établissement somptueux, coiffé d'une coupole inspirée de celle de la cathédrale Santa Maria del Fiore, à Florence.

Après avoir été l'une des cibles des trois jours d'attaques terroristes de 2008 mais épargné par les attentats de 2011, le Taj Mahal Palace a retrouvé toute sa prestance... et il est désormais surveillé par une petite armée qui contrôle assidûment les badauds touristiques venus admirer le faste de l'hôtel et lorgner les chambres où ont séjourné Elizabeth II, le Dalaï Lama ou Céliiiiiiiiine.

Dans un registre diamétralement opposé, ce sont d'autres types de badauds qu'on rencontre désormais à Mumbai: ceux qui vont renifler ce qu'il y a sous les bicoques de tôle et le long des rivières de lixiviat des bidonvilles, où vit 60 % de la population. «Certains bidonvilles sont plus organisés qu'on le pense, avec des écoles, l'électricité, des commerces... À Mumbai, c'est un style de vie», assure la guide Roshani Kerawalla.

Conspuées par les uns, encouragées par les autres, ces «tours de la misère» ont à tout le moins l'avantage d'offrir un portrait global et réaliste de cette ville de tous les extrêmes et de toutes les contradictions... à l'image du pays dont elle est le phare.

Car voir Mumbai, c'est un peu comme voir un film de David Lynch: on se retrouve constamment projeté d'un bout à l'autre du spectre des émotions.

Voir cette ville, c'est plus qu'un voyage, c'est une leçon d'humanité, un regard unique sur le monde inique d'aujourd'hui.

En vrac

Bombay ou Mumbai? L'ancien nom de la ville viendrait de bom bahia («bonne baie»), nom donné par les explorateurs portugais au XVIe siècle, avant d'être anglicisé en Bombay par les colons britanniques. En 1995, Bombay a officiellement pris le nom de Mumbai en l'honneur de Mumbadevi, déesse vénérée par les premiers occupants des lieux. Mais au quotidien, plusieurs résidants de la ville utilisent toujours Bombay...

La meilleure période pour se rendre à Mumbai: d'octobre à février-mars; la pire: de juin à début septembre, pendant la mousson.

Transport Entre autres transporteurs, Qatar Airways relie Montréal à Mumbai trois fois par semaine, avec une seule escale (à Doha). L'avion de la «meilleure compagnie aérienne du monde» (Skytrax, 2011) quitte à 23h15 et arrive en pleine nuit à Mumbai, ce qui permet dans les deux cas d'éviter les bouchons. www.qatarairways.com.

Hébergement Catégorie 1 %: à défaut de pouvoir séjourner au Taj Mahal Palace, on peut visiter l'hôtel tous les soirs à 17 h. Moins pompeux et moins coûteux, son frère cadet, le Taj Lands End, est situé à 30 minutes de l'aéroport, non loin de l'action des faubourgs élégants de Bandra et Juhu et à quelques minutes d'un pont maritime, le Bandra-Worli Sealink, qui relie le nord et le sud de la ville (www.tajhotels.com). Catégorie 99 %: Bentleys Hotel, dans Colaba, pour une ambiance coloniale à prix modique (www.bentleyshotel.com); Sea Green Hotel, dans un cadre Art déco, sur Marine Drive (www.seagreenhotel.com).

Guides Time Out Mumbai & Goa, complètement zeitgeist; Lonely Planet Inde du Sud, pratique (en français); National Geographic Inde, esthétique (en français); India Attitude - Petit guide des usages & coutumes, chez Hachette, pour comprendre pourquoi le bindi est à la mode ou comment hocher de la tête sans avoir l'air de dire oui quand on pense non.

Renseignements: www.maharastratourism.gov.in. Pour d'autres photos et des vidéos: www.lactualite.com/blogue-voyage.

L'auteur était l'invité de Qatar Airways et des hôtels Taj.

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Collaborateur du Devoir