Ethnotourisme au pays Bassari

La veille de la cérémonie d’initiation des garçons organisée tous les ans par les anciens, les adolescents défilent dans le village, ici Éganga, encadrés de jeunes déjà initiés.<br />
Photo: Carolyne Parent La veille de la cérémonie d’initiation des garçons organisée tous les ans par les anciens, les adolescents défilent dans le village, ici Éganga, encadrés de jeunes déjà initiés.

Au Sénégal, les Bassari, une minorité ethnique animiste, pratiquent des rites initiatiques d'un autre âge. Dépaysement rare au bout d'un pays.

Salémata — La piste n'en finit plus de filer au coeur d'une brousse accablée de soleil, pétrifiée par la latérite. Des panaches de poussière s'élèvent sur le passage de notre bus et s'abattent, plus cape que voile, sur les feuilles des manguiers et des acacias. Il y a maintenant deux heures que nous roulons sur ce plateau désolé. Encore quelques cahots et nous serons à Salémata, la porte d'entrée du pays Bassari située à 800 kilomètres au sud de Dakar. Ça y est: terminus, tout le monde descend.

Le pays Bassari est une région de collines et de grottes qui s'étale à la frontière sénégalo-guinéenne (Conakry). Il tire son nom de la minorité ethnique animiste qui s'y est réfugiée pour échapper aux conquérants musulmans et aux marchands d'esclaves. Aujourd'hui christianisés pour la plupart, les Bassari du Sénégal n'ont pas pour autant renié leurs croyances et traditions. Tous les ans, les anciens organisent la cérémonie d'initiation des garçons. Et c'est précisément ce qui nous amène chez eux.

Cette année, l'événement se déroule à Éganga, un village hors Google Earth. Voilà sa vaste clairière, ses cases groupées près de baobabs géants, son puits. De nombreux feux de bois, sur lesquels mijote le repas du soir, éclairent la nuit qui vient. Une fête se prépare. Une procession est en cours. Le torse harnaché de lanières colorées, l'épaule armée d'un sabre de bois empanaché d'une queue de zébu, des jeunes hommes encadrent une quinzaine d'adolescents fébriles.

Faisant leur dernier tour de piste dans le monde de l'enfance avant leur initiation à celui des adultes prévue pour le lendemain, ils défilent dans le village. Jusqu'à tard dans la nuit, leur marche sera rythmée des cris de leurs aînés et du son de leurs flûtes, grelots et sifflets. Un raffut lancinant.

«Pour les gens de Dakar, nous sommes des sauvages, mais moi, je sais bien qui je suis: je suis Bassari, je suis un initié. C'est mon identité.» Ainsi se décrit l'ami d'un ami qui nous accompagne à Éganga, Maurice — alias Yafine, son prénom préchrétien — Bonang. «Pour un Bassari, l'initiation correspond à l'année 0 de sa renaissance, poursuit-il. Qu'un garçon ne soit pas initié est donc inconcevable! Il ne serait jamais respecté par la communauté et une Bassari ne l'épouserait jamais.»

Assis sur une natte, nous partageons un plat de tô, une bouillie de farine de mil nappée de sauce gombo qui se mange avec les doigts. Tour à tour, les villageois viennent nous saluer. Les fillettes esquissent timidement une révérence. Les hommes nous offrent des calebasses d'hydromel et de dolo, la bière de mil. Puis une famille nous propose sa case pour la nuit et nous montre l'espace douche. Pour des «sauvages», ils sont drôlement «civilisés».

Oh, les masques!

En ce matin dominical, notre Seigneur a de sérieux concurrents: les génies des masques, plus puissants que toutes les missions catholiques implantées dans la région. «La religion s'est posée sur nos traditions, c'est tout, dit Gilbert Bonang, un lointain cousin de Maurice. Les missionnaires sont venus nous montrer à prier, à manger avec des couteaux et des fourchettes, ils nous ont aidés à choisir des prénoms chrétiens, mais aujourd'hui, dimanche, il n'y aura personne à l'église!» Effectivement, les villageois sont autrement affairés...

Vêtues de boubous bigarrés, un bébé baluchonné dans le dos, des femmes pilent du maïs et des arachides dans des mortiers. Elles en feront des gâteaux qui seront consommés lors du festin qui suivra l'initiation des garçons. Près de la clairière, les hommes des familles des futurs initiés sacrifient des coqs. Tous souhaitent que leurs testicules soient blancs, un bon augure pour les enfants.

À l'écart, dans un boisé, les hommes les plus costauds de la communauté se sont enduits le corps d'une argile rougeâtre. Ils ont aussi couvert leur visage d'un grand disque fait des feuilles du palmier rônier. Les Bassari les appellent les masques, et ils sont franchement effrayants, même s'ils personnifient les génies protecteurs de la nature. Tout à l'heure, ce sont eux que les adolescents affronteront dans un combat corps à corps, une épreuve de courage marquant leur passage à la vie adulte. «Moi, j'ai été initié à 14 ans, se souvient avec émotion Maurice Bonang, qui en a aujourd'hui 40. Petit et maigre pour mon âge, j'étais terrorisé par les masques.»

Sifflets, flûtes et grelots reprennent leur chahut. Les hommes se font entendre avant d'apparaître sur les hauteurs d'une colline. L'un d'eux, incarnant le vieux sage, ouvre la marche. Lentement, l'impressionnant cortège descend vers la clairière. Puis le signal est donné. Les masques se mettent à courir vers la cour de l'école, l'aire des combats. Inquiètes, les femmes se rassemblent en petits groupes et se tiennent en retrait puisque, selon la tradition, elles ne peuvent assister à l'épreuve. De temps à autre, un masque vient repousser celles qui se sont avancées un peu trop près de la zone qui leur est interdite.

C'est fait: chacun des garçons s'est mesuré à un masque, qui l'escorte maintenant jusqu'à sa case, où parents et amis présentent des cadeaux sous forme de céréales à sa famille. Posées sur des lits de feuilles, des pièces de zébu attendent d'être grillées. Le dolo coule à flots. Les nouveaux initiés, eux, se remettent de leurs émotions avant d'entamer une retraite dans le bois sacré — un boisé réservé aux rites traditionnels —, où les aînés leur révéleront les savoirs ancestraux.

«Du temps de mon père, raconte Maurice Bonang, l'initiation était beaucoup plus difficile. Le séjour dans le bois sacré durait une semaine et il était suivi d'un mois dans une grotte. Les initiés y apprenaient par exemple à chasser le lion et la panthère. Aujourd'hui, on leur enseigne plutôt en trois jours les coutumes bassari et les habiletés nécessaires à la vie communautaire, comme la construction des cases.»

Selon M. Bonang, de la quinzaine de garçons initiés aujourd'hui, plus de la moitié ne vit pas au Pays bassari. «Les exigences de la vie moderne font s'effriter les traditions, dit-il. Plusieurs jeunes montent étudier à Dakar et ne reviennent au pays de leurs ancêtres que pour leur initiation et celle de leurs fils.» C'est donc dire que le rite est menacé d'extinction... «Oh, mais tant qu'il y aura des villages, il perdurera.» Et pour l'heure, Éganga a le coeur à la fête.

En vrac

Chaque année en avril, les anciens du Pays bassari déterminent la date et le lieu de la cérémonie d'initiation. Elle se déroule normalement en mai, juste avant l'hivernage. Mais faute d'enfants en âge d'être initiés, il se peut qu'elle n'ait pas lieu. On s'informe donc auprès de l'Office du tourisme du Sénégal avant de partir. sentouroffice@aol.com.

L'idéal c'est évidemment de se rendre au village désigné accompagné d'un parent ou d'un ami de la famille d'un garçon qui sera initié. Sinon, on prend un guide et on demande au chef du village la permission d'assister à l'événement.

Les autocars de Niokolo Transports relient Dakar à Kédougou, un trajet d'environ neuf heures, tous les mardis et vendredis. De là, on rejoint Salémata avec les transports en commun. www.niokolotransports.com.

À Salémata où il n'y a ni électricité (sauf de 20h à 3h) ni eau courante, l'offre hôtelière se résume à des campements rudimentaires, dont les cases de Chez Gilbert. www.ecosenegal.org.

Renseignements www.tourisme.gouv.sn.

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Collaboratice du Devoir