Au fil d'un long fleuve tranquille

L’arrivée du Bou el Mogdad, à Saint-Louis.<br />
Photo: Carolyne Parent L’arrivée du Bou el Mogdad, à Saint-Louis.

À vitesse teuf-teuf, un bateau mythique remonte le fleuve Sénégal et le temps. Journal de bord d'une croisière pas ordinaire.

Saint-Louis-du-Sénégal — N'y cherchez pas un casino, un bar à sushis ou un mur d'escalade. Le Bou el Mogdad n'est pas de cette eau. Même que, pour certains, il pourrait tenir du rafiot. Oh, mais quel rafiot! Construit en 1950, il livre pendant deux décennies courrier et marchandises aux villages isolés jalonnant le fleuve Sénégal de Saint-Louis à Kayes, au Mali. Converti en bateau de croisière en 1978, il navigue ensuite vers d'autres horizons jusqu'à ce que Jean-Jacques Bancal, un Saint-Louisien nostalgique de la présence du Bou au quai de la ville, l'y ramène en 2005. Depuis, il vogue sur le fleuve-frontière entre Sénégal et Mauritanie le temps d'une super-croisière en mode slow.

Jour 1: jusqu'au Bou

C'est tout au nord du pays, à 200 kilomètres en amont de Saint-Louis, que nous rejoignons le navire portant le nom d'un interprète de l'administration française coloniale.

Après quatre heures et demie de route cahoteuse, nous apercevons enfin sa masse blanche, qui tranche bellement avec le vert laiteux du fleuve et l'ocre éclatant des entrepôts historiques de Podor. Long de 52 mètres, haut de quatre ponts, notre hôtel flottant a du chien.

Manu, le commissaire de bord, nous accueille. En ce début mai, nous sommes à peine une vingtaine de passagers pour autant de marins d'eau douce. Sur le pont supérieur, Sarco, fin diplomate celui-là, distribue des verres de ti-punch à la ronde. Ça commence bien!

Jour 2 AM: autour d'un fort


L'appel du muezzin s'est fait entendre; le soleil se lève sur l'île à Morfil. Avant qu'il ne plombe de toutes ses forces, des femmes en profitent pour faire un brin de lessive dans le fleuve. Nous en profitons pour explorer Podor, qui tirerait son nom des mines aurifères de la région.

Mais au XVIIIe siècle, ce n'est pas l'or qui attire les Européens au royaume des Toucouleurs: c'est plutôt le mirobolant commerce des esclaves, de l'ivoire et de la gomme arabique. «Tirée de la sève d'un type d'acacia, cette gomme est une résine à usages multiples, explique Ansoumana, notre guide. On en faisait des chambres à air comme on l'utilisait pour soigner les maux de ventre! Quant aux éléphants, ils ont disparu depuis longtemps...»

S'ouvrant sur les quais, un alignement d'entrepôts en partie restaurés, dont la maison Guillaume-Foy, convertie en maison d'hôtes, raconte la prospérité de l'ancien comptoir. Reconfiguré par le gouverneur Faidherbe afin de lancer l'occupation française, un fort, devenu musée, témoigne lui aussi de l'importance de l'ancienne escale commerciale. Une escale qui renaît grâce au Bou.

Jour 2 PM: les rencontres

Ça y est: nous levons l'ancre et le «spectacle» commence. Défilent les terres fertiles sénégalaises, qui contrastent drôlement avec l'aridité de la rive droite, les Mauritaniens brûlant leurs arbres pour en faire du charbon de bois qu'ils vendent à leurs voisins d'en face.

Défile un paysage placide, écrasé de soleil, semé de bouquets d'acacias et de palmiers rôniers, de cases de banco groupées autour de manguiers, de troupeaux de zébus venant s'abreuver au fleuve. Droit devant, l'étroite voie d'eau se tortille à perte de vue.

Ding! ding! la cloche retentit, annonçant la prochaine escale. Non, ce ne sera pas en Mauritanie, où le Bou n'accoste plus depuis la fin de 2010 pour cause de «menace terroriste». En barge, nous allons plutôt à Déguembéré, un hameau d'agriculteurs toucouleurs, où les constructions de terre semblent avoir jailli du sol tout naturellement.

Vêtues de leurs plus beaux boubous, un bébé baluchonné dans un pagne, les femmes nous souhaitent la bienvenue tandis que des enfants nous entraînent dans la case familiale. Des nattes, des calebasses, un mortier et un pilon. Une simplicité involontaire. En ce coin de pays perdu, où il n'y a ni électricité, ni même un puits — mais où tout le monde mange à sa faim —, le dénuement ambiant choque tout autant que la surabondance de notre monde.

Jour 3: déjeuner sur nattes

Décidément, les cuistots du Bou se surpassent jour après jour! Hier soir, ils nous ont servi un méchoui d'agneau à la lampe-tempête en pleine savane; ce midi, ils nous préparent un tiep bou djen au bord du fleuve. Assis sur des nattes étalées sous des manguiers, nous faisons honneur au plat national, du riz au poisson garni de manioc, de carotte, de tamarin et de potiron.

C'est à Dagana, un autre comptoir de l'époque coloniale et une autre cité de carte postale, que nous nous délions ensuite les jambes. Ansou nous emmène voir les ruines du fort de la capitale du pays wolof des Walos-Walos, les «gens du fleuve», l'école primaire et un atelier de batik. Mais je préfère de loin flâner dans les rues ensablées du marché, encombrées de charrettes, de chèvres, de poules, et où on trouve de tout, dattes, aiguières, thé et même des Nike.

Jour 4: le tatouage, un rite de passage

Dans la forêt de Goumel, sur la route de la transhumance du bétail des bergers peuls, les femmes ont construit un campement de huttes oblongues rudimentaires. À notre arrivée, elles nous offrent du lait caillé. C'est un des produits dérivés du lait de zébu, à la base de l'alimentation de ces nomades, et qu'ils troquent contre d'autres denrées. (Évidemment, ils ne mangent pas leur «fonds de commerce»!)

Ces Peules arborent un tatouage étonnant, qui colore leurs lèvres et le pourtour de leur bouche si elles sont mariées ou seulement leur lèvre inférieure si elles sont en âge de l'être. «Elles utilisent de la sève d'euphorbe en guise d'analgésique, puis de fines aiguilles et un mélange de henné et d'indigo pour se tatouer», explique Ansou. Ayoye! Je sympathise avec une jeune Peule rieuse, portant fièrement le signe de sa nouvelle condition de femme. Et constate encore une fois que le «bout du monde» est tout autant affaire de culture que de kilomètres.

Jour 5: pélicans, flamants, alouette!

Après la journée chargée d'hier, qui s'est terminée par la visite, à Richard-Toll, de la principale sucrerie du pays et du manoir ruiné d'un gouverneur, le farniente au programme est bienvenu. Tiens, même que j'irai me faire masser par Mlle Anta... Mais pas question de rater le parc national des oiseaux du Djouj, une réserve ornithologique inscrite, comme Saint-Louis, au patrimoine mondial de l'UNESCO, et qui accueille des millions d'oiseaux migrateurs entre septembre et avril.

Dans le delta du long fleuve tranquille, à la tombée du jour, les volatiles regagnent leurs nichoirs: hérons blancs, hérons cendrés, grandes aigrettes, pélicans blancs, oies de Gambie, cormorans, flamants roses... Leur nombre et leur diversité m'impressionnent; l'allure préhistorique des phacochères aussi!

Jour 6: l'émouvante arrivée à Saint-Louis

Cet avant-midi, un vent rageur s'est levé, qui complique la traversée de l'écluse du barrage de Diama, un ouvrage d'une importance capitale pour les gens du Walo puisqu'il empêche l'eau salée de l'Atlantique de remonter le fleuve et de rendre impropres à la culture les terres riveraines. Ce n'est vraiment pas le moment de se mettre sur le chemin des moussaillons!

Le moment critique passé, voilà que se profilent le petit et le grand bras du fleuve enserrant l'île historique de Saint-Louis, les arches métalliques de l'iconique pont Faidherbe, qui la relie au continent, et les façades pastel de la première colonie française en Afrique, encore aujourd'hui la plus belle ville du Sénégal. Une meute d'enfants accourt sur le quai pour voir de près le bateau. Savent-ils seulement que l'homme par qui il arrive faisait pareil à leur âge? Ça y est, nous voilà amarrés. Le tableau est complet au quai Roume: le Bou est rentré au bercail. Tel un vieux zébu.

En vrac

-Le Bou compte 29 cabines au confort sans fla-fla, une salle à manger, deux bars, une minipiscine et une salle de massage. Le pont supérieur, entièrement accessible aux passagers, est un formidable poste d'observation. Un autre atout: l'équipage, qui a le sourire facile et assure de main de maître les manoeuvres comme le ménage.

-La croisière s'amuse d'octobre à fin mai. Elle consiste en six nuitées à bord et cinq jours de navigation dans le sens Saint-Louis-Podor, ou inversement (le plus spectaculaire, à mon avis). À Montréal, Uniktour propose plusieurs forfaits au Sénégal, dont cette croisière. www.uniktour.com.

-L'île de Saint-Louis est un petit bijou. Avant ou après la croisière, prévoyez d'y rester quelques jours, le temps de rendre visite aux pêcheurs du quartier Guet N'Dar, de faire un tour au musée dédié à Jean Mermoz, l'intrépide aviateur de l'Aéropostale, et d'admirer les superbes tissages de l'atelier Tësss. Une bonne adresse pour se loger: www.hoteldelaresidence.com.

-Baaba Maal est une grande voix du Sénégal qui devrait emplir votre iPod, surtout si vous passez par Podor, sa ville natale! Aussi, l'an prochain, le 20e Festival international de jazz de Saint-Louis se déroulera du 24 au 28 mai. www.saintlouisjazz.com.

-Renseignements et complément photo: www.compagniedufleuve.com, www.tuktuk.ca.

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Collaboratrice du Devoir

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Carolyne Parent était l'invitée de la Compagnie du fleuve
1 commentaire
  • Dominique Egré - Abonnée 22 août 2011 10 h 00

    Un belle croisière sur le fleuve Sénégal

    Bonjour Vincent,
    Voici un article qui t'intéressera et qui m'a donné la nostalgie du Sénégal malgré mes mésaventures. J'espère que tu vas bien et que toi et ta famille passez un bel été. Amicalement,
    Dominique